« Koute Vwa » : faire entendre les voix du deuil et de la mémoire en Guyane
Dans Koute Vwa (écoute les voix, en créole ndrl), Melrick, 13 ans, adolescent venu de Stains en Seine-Saint-Denis, passe ses vacances d’été chez sa grand-mère Nicole Diomar, à Cayenne. Il apprend à jouer du tambour, un héritage familial. Mais son arrivée ravive le souvenir douloureux de son oncle, ancien tambouyé (percussionniste qui joue d’un tambour traditionnel) tué dans des circonstances tragiques. Le film raconte la manière dont toute une famille et une communauté tentent de faire leur deuil et d’accorder le pardon. Interview.
Pourquoi avoir choisi d’aborder une histoire personnelle pour un premier long métrage ?
C’est souvent le cas chez les cinéastes de commencer avec des sujets proches. C’est un chemin qui peut paraître facile au départ car on connaît le sujet, l’histoire, le contexte, mais travailler sur une histoire intime peut être difficile aussi.
Au départ, j’étais présent dans le projet, à travers ma voix ou en tant que personnage et progressivement, j’ai choisi d’effacer ma présence pour me concentrer sur l’histoire de Melrick, Nicole Diomar la maman et Yannick Cébret (le meilleur ami de Lucas présent lors du meurtre et blessé lui aussi).
Ce passage vers la fiction m’a permis de me mettre à distance et de laisser leur récit s’imposer
Si Nicole et Melrick me sont proches, Yannick a été une véritable rencontre, je ne le connaissais pas. Ce passage vers la fiction m’a permis de me mettre à distance et de laisser leur récit s’imposer. Donc c’est un film personnel mais ça reste aussi un récit qui est le leur.
Pourquoi avoir opté pour cet entre-deux entre le documentaire et la fiction ?
Au début, on a commencé par des entretiens avec Nicole et Yannick dans une approche documentaire classique. C’est avec l’arrivée de Melrick que la dynamique a changé pour la fiction. Il était très à l’aise pour jouer son propre personnage. C’est la raison pour laquelle on a multiplié les tests et les résultats étaient intéressants, ce qui nous a permis de nous détacher d’un documentaire.
La fiction a permis aux personnages de se détacher de leur réalité
Ce dispositif ne nous permettait pas d’entrer suffisamment dans les émotions des personnages. L’autre point intéressant avec la fiction, c’est qu’elle a permis aux personnages de se détacher de leur réalité. On n’était plus lié à un contexte social réel avec la Guyane, le quartier de Mont-Lucas qui est souvent vu par les médias comme un quartier sensible à problèmes. Justement, on voulait s’extraire de cette vision-là et être dans la sensibilité de ces personnages, la fiction a beaucoup aidé.
Comment les protagonistes qui ne sont pas des acteurs ont-ils réussi à incarner leur propre rôle ?
Ce n’était pas facile, ça a pris beaucoup de temps. Nous travaillions sur un sujet douloureux, avec le risque de replonger chacun dans son traumatisme. Avec Anahita Gohari, une coach d’acteur et ma sœur Audrey Jean-Baptiste, coscénariste du film, nous avons cherché à faire de la fiction un espace de distance par rapport au traumatisme.
Jouer son propre rôle peut aider à se détacher de la douleur, de voir le trauma de loin et de mieux comprendre
Jouer son propre rôle peut aider à se détacher de la douleur, de voir le trauma de loin et de mieux comprendre ce qui s’est passé. Mais cela peut aussi être très violent. Pour Yannick, ça a été très compliqué. Il a été très affecté par cette histoire et en y replongeant, on peut parfois s’y perdre. Il a fallu faire attention à tout le monde et surtout à Melrick qui est encore un adolescent. Mais tous ont eu le désir de s’interpréter comme personnage et ont vu quelque chose de nouveau par rapport à eux-mêmes et cette histoire.
La musique occupe une place importante dans le film. Pourquoi ?
C’est un élément important car Lucas, le défunt, était tambouyé dans le groupe « Mayouri Tchô Nèg », très présent dans le film et actif dans les carnavals. Lucas est décédé deux ans après la création du groupe, il en était une figure majeure. Il jouait du tambour basse, un gros tambour qui donne une sorte d’assise à la musique.
Quand son neveu Melrick reprend le tambour, c’est comme une transmission symbolique. Je voulais donner une vraie place aux répétitions, montrer que ce n’est pas seulement de la musique. Je voulais que le téléspectateur le ressente. C’est une expérience collective, spirituelle, une manière de se reconnecter à ses racines et aux morts. En Guyane, la musique a un lien direct avec les esprits. Les rythmiques du groupe ça rappelle un héritage lié avant l’esclavage, ces rythmiques sont liées à toute cette histoire-là. Ici, continuer à jouer, c’est une manière de transformer cette histoire d’oppression et de violence.

La question coloniale est présente en filigrane dans le film, à travers les discussions des enfants, sans être abordée frontalement. Pourquoi ce choix ?
C’est un choix mûrement réfléchi. Nous voulions éviter deux écueils : la carte postale exotique ou le misérabilisme que l’on retrouve dans les médias, le cinéma et qui renvoient à un imaginaire colonial. Avec Olivier Marboeuf, coproducteur du film qui a écrit sur la vie de ces endroits oubliés de la métropole, on a vu un lien entre la Guadeloupe et la Guyane.
Nous avons donc réfléchi à une représentation subtile à travers le quotidien du quartier de Mont-Lucas. Une subtilité incarnée par les enfants qui discutent, voient le futur de ce territoire. Et toutes ces choses-là, ce sont des manières de transformer le réel et de résister.
La résistance se trouve aussi à travers la vie ordinaire, ce n’est pas que des images fortes. Ce quartier est comme un autre, il est interchangeable, mais il y a des vies qui sont à l’intérieur de ce plan colonial. Dès le début du film, on est dans la cuisine de Nicole, plutôt que de filmer des plans larges ou d’expliquer le quartier, nous avons choisi d’entrer directement dans l’intimité des personnages car c’est également ici que la résistance s’incarne.
Quel est votre rapport à la Guyane ?
J’ai grandi en Seine-et-Marne, au sein d’une diaspora guyanaise et antillaise. Je passais mes vacances en Guyane, mais je restais un peu étranger, notamment à cause de la langue. Mon créole n’est pas hyper fluide. Dans le film, le regard de Melrick un jeune qui vient de France m’a semblé juste et essentiel.
Le retour des diasporas est politique : reconstruire un pays passe par ceux qui restent et ceux qui reviennent. Melrick a accès à d’autres discours sur la colonisation grâce à ses amis algériens et ghanéen, et ça l’a beaucoup influencé.
Il faut rester connecté à son pays d’origine, revenir et participer
Quand il vient avec ces réflexions-là, ça crée des discussions très intéressantes et ça apporte quelque chose. Il faut rester connecté à son pays d’origine, revenir et participer. Et pour moi, il était indispensable que ce film crée de l’emploi en Guyane, la majorité de l’équipe était locale.
Que permet le cinéma selon vous ?
Le cinéma permet plusieurs choses, c’est aussi une mémoire. Beaucoup m’ont dit que ce film donnait un lieu à Lucas. Il y a une fresque en Guyane mais on ne sait pas si elle survivra aux destructions d’immeuble. Le film enregistre sa mémoire, c’est une archive.
Et il arrive à un moment où d’autres films des Outre-mer ont émergé, je pense à Zion de Nelson Foix pour la Guadeloupe, Marmaille de Grégory Lucilly pour La Réunion, ou encore Fanon de Jean-Claude Barny. Il y a aujourd’hui un besoin de voir des regards du territoire et non de l’extérieur et ça montre qu’il y a un cinéma qui est présent.
Comment le film a-t-il été reçu en Guyane, notamment par les protagonistes ?
Pour la projection à Cayenne, les réactions étaient multiples. C’est une histoire encore vivace et beaucoup avaient la sensation de se retrouver devant un miroir. Je pensais que cela apporterait de la joie, mais c’est la tristesse qui a dominé : les blessures sont encore vives.
Melrick en est ressorti fier, avec l’envie de continuer à jouer. Pour Nicole, le film renforce son travail associatif et de prévention. Yannick, lui, a été bouleversé. Il n’a pas une vie facile et le film a réveillé quelque chose en lui, il faut plus qu’un film pour réparer. Certaines blessures nécessitent d’autres accompagnements.
Quelle est la vie du film aujourd’hui ?
Le film est encore visible dans certaines salles en France. Nous en sommes à la dixième semaine d’exploitation, ce qui est pas mal pour une œuvre non commerciale. Mais aujourd’hui les financements pour ce type de productions deviennent de plus en plus rares. D’autant plus avec le climat actuel où les politiques de droite et d’extrême droite donnent de moins en moins de fonds à ce type de productions.
C’est dommage, car si l’on ne produit que des gros films industriels, on perd une autre manière de faire du cinéma. Dans ces productions, il y a des équipes de 150 personnes, le temps est restreint, les décors sont montés rapidement, parfois au détriment des habitants des lieux filmés.
Je pense que des films plus modestes comme Koute Vwa devraient avoir plus de place dans le système de la distribution car ils amènent un regard plus interne, plus juste et laissent le temps. Aujourd’hui, Koute Vwa continue de se battre et nous espérons atteindre les 10 000 entrées.
Propos recueillis par Aïssata Soumaré