Le génocide des Roms et des Voyageurs bientôt reconnu en France ?
Nerveuse et un peu intimidée, Marie-Louise Bony s’apprête à raconter pour la première fois ce que sa famille et elle ont vécu dans les camps d’internement français lors de la Seconde Guerre mondiale. Épaulée par sa petite fille, Lisa Bony, la rescapée de 88 ans a été conviée à l’Assemblée nationale, le mercredi 29 octobre, pour témoigner sur le génocide subi par les gens du voyage durant la guerre. Entre 300 000 et 500 000 Roms, Sintis, Gitans, Manouches, Yéniches et Voyageurs ont été tués par l’Allemagne nazie et ses alliés en Europe durant cette période.
Déportée à l’âge de 3 ans avec sa famille de 1941 à 1943, Marie-Louise se remémore avec émotion la vie rude dans les camps de Rivesaltes puis du Barcarès (Pyrénées-Orientales). Maltraitance, humiliations, torture, famine… le quotidien était un véritable cauchemar pour les prisonniers. « Ce n’était que des moments malheureux. J’avais un frère que les gardiens français attachaient à un poteau et ils le foutaient avec une espèce de cravache et ils obligeaient ma mère à regarder ça », raconte la rescapée avec un regard dans lequel la douleur est toujours palpable.
Pour faire en sorte qu’il y ait beaucoup moins de violence antitsigane, il faut absolument commencer par un vrai travail mémoriel
La présence de Marie-Louise Bony dans le Palais Bourbon est le fruit d’une campagne menée par le collectif ZOR en avril dernier. Des jeunes Roms et Voyageurs ont interpellé des députés sur les réseaux sociaux pour demander la reconnaissance du génocide face à la montée de l’antistiganisme et de l’extrême droite. « Cette proposition de résolution, c’est une façon de couper le mal à la racine. Je pense que pour faire en sorte qu’il y ait beaucoup moins de violence antitsigane, il faut absolument commencer par un vrai travail mémoriel », estime la députée de la France insoumise, Ersilia Soudais.
Ce texte appelle à l’instauration d’une journée de commémoration le 2 août pour rendre hommage aux victimes du génocide. La date n’est pas anodine. Dans la nuit du 2 au 3 août 1944, plus de 4 000 Roms, Sintis, Manouches, Gitans, Yéniches et Voyageurs ont été gazés à Auschwitz Birkenau (Pologne), l’un des plus grands camps de concentration créé par l’Allemagne nazie.
Un génocide méconnu
Le génocide des gens du voyage reste dans l’angle mort de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Même si les historiens parviennent petit à petit à mettre en lumière ce crime, des zones d’ombres persistent toujours en France, mais aussi dans les autres pays européens occupés par les Nazis. Ce manque de ressources historiques est le résultat d’une invisibilisation du génocide et aussi du tabou au sein des communautés Roms.
Reconnaître ce génocide, c’est reconnaître que l’antitsiganisme est à bannir au même titre que l’antisémitisme en France
Pour Anina Ciuciu, avocate du barreau de Seine-Saint-Denis et descendante de déportés, cette proposition de résolution va permettre de libérer la parole aux seins des familles Roms et Sintis et permettre d’enclencher un vrai travail mémoriel. « Si le génocide reste un tabou dans les familles, mais aussi dans la société française, cela ne nous permettra pas d’avancer sur cette histoire douloureuse. J’espère que les témoignages comme ceux de Marie-Louise pourront être aussi enseignés à l’école et dans les livres d’histoire pour que ce soit une histoire partagée par tous. Il est important de ramener à la lumière ses voix et ses visages qui ont été oubliés », martèle l’avocate.
« Reconnaître les erreurs du passé c’est écrire noir sur blanc que nos anciens ont été persécutés. Et c’est par ce système qui a été mis en place que, nous descendants, on continue à souffrir. C’est une façon de leur rendre leur dignité », estime la petite-fille de Marie-Louise Bony.
Lutter contre l’antitsiganisme
Le génocide s’est déroulé dans un contexte où l’antitsiganisme était très ancré dans la société française. Ce racisme, qui a mené à la déportation des “Nomades” et à son massacre pendant la Seconde guerre mondiale, persiste toujours en France. Refus de scolariser des enfants Roms, insultes, accès inégal à la santé, traitement médiatique stigmatisant…
Le racisme mine le quotidien des Roms. Ils sont sujets aux violences policières, comme l’a été Gabriel Djordjevic, un jeune bondynois d’origine Rom, victime d’une bavure policière en 2020 à l’âge de 14 ans. Ils subissent le mépris à l’échelle institutionnelle, comme le montre la proposition de loi Albertini déposée en février 2025 puis retirée en avril 2025 par le député Horizons Xavier Albertini.
Ce texte souhaitait mettre en place une “réforme de l’accueil” des gens du voyage. Mais dans les faits, ce projet de loi était répressif et ne prenait pas en compte la réalité du terrain : aires d’accueil polluées, manque de lieux dédiés aux habitats mobiles.
Pour Anina Ciuciu, reconnaître le génocide des peuples Roms et Sintis est une façon de « reconnaître que l’antitsiganisme est à bannir au même titre que l’antisémitisme en France ». La proposition de résolution souhaite également mettre en place une commission d’enquête sur la lutte contre l’antitsiganisme et des initiatives pour obtenir réparation pour les familles déportées lors du génocide.
Une reconnaissance qui patine
En avril 2015, le Parlement européen reconnaissait le génocide des gens du voyage et adoptait la date du 2 août comme journée européenne de commémoration du massacre. L’instance a d’ailleurs exhorté les pays membres de l’Union Européenne de procéder à la résolution de ce génocide. En 2016, François Hollande avait reconnu la responsabilité de la France dans l’internement de Tsiganes de 1940 à 1946 mais pas le génocide en lui-même.
Ce texte devrait être examiné lors d’une semaine transpartisane en janvier 2026. Mais d’après la député écologiste, Sandra Regol, ce n’est pas encore gagné : « On a validé la première étape qui consiste à réunir un nombre suffisant de signataires issus de tous les rangs de l’Assemblée nationale, de la gauche et de la droite. Le deuxième défi, c’est d’obtenir le soutien des présidents et présidentes des groupes politiques lors d’un vote préférentiel. »
Emeline Odi