Mémoires de nos luttes : quand la transmission devient nécessité
Faire vivre les luttes passées au présent. Tel est l’objectif de Mémoires de nos luttes qui édite en cette rentrée un agenda anti-raciste et anti-colonialiste. Ces dates qu’on ne commémore pas ou peu, nous apprennent des combats de nos aînés et représentent un outil précieux en cette période de montée du fascisme.
Cet agenda rend hommage à ces hommes et ces femmes qui ont contribué à notre histoire, c’est ce que voulaient mettre en lumière Assia El Kasmi militante anti-impérialiste et directrice des éditions Premiers Matins de Novembre et Nabil Tazibt militant antiraciste. Interview.
Comment est née l’idée d’un tel projet ?
Assia : Depuis deux ans, on travaille avec Nabil et une dizaine de bénévoles sur le projet Mémoire de Nos Luttes. Une page Instagram qui a vocation à faire connaître les histoires des luttes de l’immigration, des banlieues, de l’histoire coloniale ou des indépendances. On voulait sortir du travail numérique et proposer quelque chose de plus réel. D’où l’idée de l’agenda papier qui permet ce rappel de mémoire et de mise en lumière du travail de ces luttes jour après jour.
Nabil : Ça fait longtemps que j’avais en tête des dates anniversaire, notamment de jeunes tués par la police. En parallèle, j’étais passionné par l’histoire des luttes de nos aînés, depuis les grèves antiracistes du MTA, la marche de 83, le MIB, ou encore des Motivé.e.s à Toulouse.
Je trouvais cependant qu’il existait un déséquilibre mémoriel concernant les combats menés par les immigrés et banlieusards de ce pays et les luttes ouvrières et populaires en général. L’idée du projet est partie de ce constat : la nécessité de remettre ces histoires sur le devant de la scène, aux côtés des autres histoires de luttes.
Il s’agissait également de revenir sur les histoires anticolonialistes qui sont trop peu connues et sur les mouvements populaires invisibilisés.
La proposition d’Assia d’en faire une version papier par le biais de sa maison d’édition a tout de suite résonné chez moi et le reste de l’équipe, car si la version insta était pensé pour être accessible au plus grand nombre, le caractère éphémère des RS maintenait le projet dans une forme un peu précaire et dépendante.
Comment avez-vous sélectionné les événements inscrits dans l’agenda ?
Assia : On a privilégié les luttes de l’immigration et des diasporas. On a également priorisé des évènements peu visibilisés, car en tant que militants politiques, on sait que beaucoup d’évènements politiques de nos luttes ne sont pas commémorés.
Ces évènements et ces luttes devaient aussi avoir un rôle important pour l’antiracisme politique
Ces évènements et ces luttes devaient aussi avoir un rôle important pour l’antiracisme politique. C’est pour cela qu’au sein de l’agenda on retrouve, des figures célèbres comme Frantz Fanon, mais aussi la lutte du comité contre le double Peine, ou encore le combat de Salah Zaouiya pour faire reconnaître la responsabilité de l’État dans la mort de son fils.
Il s’agit aussi bien des grandes luttes collectives que des combats plus individuels, mais tous restent importants dans l’histoire des luttes des quartiers Populaires et de l’antiracisme.
Nabil : La sélection était difficile en général mais on n’a pas eu à arbitrer, ça s’est fait de manière assez naturelle en cherchant à être le plus équilibré et représentatif du projet de départ. Mais c’est toujours difficile de « sacrifier » certaines histoires qui nous tiennent à cœur pour d’autres.
Toutes ces histoires gagneraient à être médiatisées et connues. Par ailleurs, la vraie difficulté a été de raccourcir les textes pour les besoins du format en essayant de ne pas trahir le fond et le style des auteurs. Je me console en me disant que la page MDNL reste accessible pour ceux qui veulent creuser et avoir l’intégralité du travail.
En quoi cette transmission est-elle utile selon vous ?
Assia : On a une histoire pleine de victoires et de résistances et c’est souvent une histoire qu’on ne nous apprend pas à l’école. Parfois, même quand il s’agit de défaites politiques, c’est important de les connaître et de les comprendre, pour ne pas répéter les mêmes erreurs.
Ça nous permet aussi d’échapper à des destins qui nous apparaissent tout tracés : en rentrant dans la lutte on peut briser ce qui est de l’ordre de la destinée. C’est plein d’espoir, même quand c’est triste.
Nabil : Cet agenda est un nouvel objet et une nouvelle vitrine de cet espace politique encore trop confidentiel et marginalisé qu’est celui des luttes des quartiers et de l’immigration. On s’inscrit humblement dans les pas de nos anciens qui ont pris les devants sur la bataille culturelle pour faire exister nos histoires et les raconter nous-mêmes.
Notamment le MIB avec leur exposition « Ceux qui marchent encore », le Tactikollectif qui fait un gros travail sur le patrimoine culturel de l’immigration et des quartiers, ou encore Cinémétèque et l’Agence IM’media sur la vidéo qui font un travail d’archives depuis 40 ans. J’aimerais que ce geste s’inscrive dans cette dynamique et nous incite à plus de projets encore.
À qui s’adresse cet agenda ?
Nabil : Cet agenda comme la page insta s’adresse à tout le monde, militant ou pas, venant de ces réalités ou pas. Pour autant je dois bien admettre que je veux en particulier m’adresser à la jeunesse issue des quartiers et de l’immigration qui n’ont pas accès à leur propre histoire.
Je veux transmettre à mon tour et ça me paraît crucial vu la situation politique
Quand j’étais ado j’étais assez isolé et paumé sur ces sujets. Et un jour, Mogniss Abdallah a débarqué dans ma ville, il était invité par une asso et j’ai découvert des images de leurs films sur la marche et les crimes racistes des années 80. Je veux transmettre à mon tour et ça me paraît crucial vu la situation politique.
Pensez-vous que cette question de transmission intéresse notre jeunesse ?
Assia : En tout cas plus qu’il y a 10 ans, notamment avec la question du génocide en Palestine.
Nabil : Parfois on a l’impression que beaucoup de jeunes s’en foutent. C’est peut-être en partie vrai, mais je pense surtout que c’est une forme de désillusion. Il faut reconnecter la jeunesse à ses références à son histoire et recréer les liens de solidarité dans nos communautés. Savoir être dans l’ère du temps avec les réseaux sociaux, mais aussi prendre le temps de se rencontrer, se raconter, entre générations. On a besoin de retrouver ces espaces dans la société et dans nos quartiers
Si tu ne devais retenir qu’une histoire dans cet agenda, laquelle choisirais-tu ?
Assia : La double page sur « Les folles de la place Vendômes » histoire trop peu connue où dans les années 80, des mères de victimes de crimes policiers se sont saisie de la question des violences policières et des crimes policiers.
C’est une histoire très peu connue, que j’ignorais moi-même jusqu’à il y a peu, et qui malheureusement n’est pas intégrée dans l’histoire du féminisme. C’est bien dommage, parce que c’est une histoire à l’intersection de plusieurs combats. Elle est à la fois un modèle de lutte féministe, antiraciste et d’autodéfense
Nabil : Comme je disais toutes les histoires sont importantes et précieuses. Si je devais en retenir une ça serait l’affaire Youssef Khaïf car c’est une décennie de mobilisation avec dans l’intervalle la création du MIB.
Je pourrais aussi parler de la marche des bagnards des comités contre la double peine et le mot d’ordre « On se rend ! » Je trouve très intéressant d’observer les processus de structuration politique autonome de collectifs et le passage au militantisme de personnes mises à l’écart de tout, de la vie politique et sociale, des bannis.
C’est une grande leçon de voir comment des gens trouvent comme une vocation et un espoir dans cette forme de mobilisation et comment les initiés d’hier deviennent les conseillers de nouvelles générations de militants de quartier.
Propos recueillis par Céline Beaury
NB : L’agenda Mémoire de nos luttes est disponible en pré commande sur le site des ÉDITIONS PMN et en librairie dès le 3 octobre au prix de 13 euros