« Si la police tire, tu filmes » : en Colombie, un journalisme indigène au service des communautés

Basta 2025-07-31 View source

« Si la police tire, tu filmes » : en Colombie, un journalisme indigène au service des communautés

Alternatives

Face à la violence des groupes armés, à l’abandon de l’État et à la stigmatisation, des communautés autochtones colombiennes ont développé leurs propres canaux d’information. Un contre-journalisme qui nourrit leur identité sociale et politique.

par Nadège Mazars, William Gazeau

La voix chaude et posée d’Edgar Marino est sans doute l’une des plus célèbres du Cauca, ce département du sud-ouest de la Colombie. Du lundi au dimanche, elle s’envole des cimes andines qui surplombent la commune de Puracé pour atteindre les collines d’El Tambo, 70 kilomètres à l’Ouest. Toute l’année, sur les ondes, elle apporte les nouvelles du jour : assemblées des conseils communautaires, accidents de la route, avancement des récoltes, faits et gestes des groupes armés, activité du volcan qui domine la vallée, etc.

Edgar Marino est un homme de radio chevronné. Il y a 23 ans, il fondait la station indigène Renacer Kokonuko grâce à des fonds de coopération internationale du gouvernement espagnol. « Ils ont installé le matériel et nous ont formés. La console, les micros… C’était du matériel d’occasion, mais pour nous, c’était nouveau ! » raconte le journaliste, qui, enfant, se servait « d’un bâton devant la glace pour imiter les présentateurs ». Aujourd’hui, quatre journalistes, qu’il a lui-même formés, l’aident à gérer la station, en plus des reporters collaborateurs disséminés sur les dix communes couvertes par la fréquence.

Un homme de dos montre un logo peint sur une façade.
Radios locales
Le logo de la radio Renacer Kokonuko, sur la façade de la maison qui abrite la station FM.
© Nadege Mazars
Edgar Marino devant son micro
Un homme de radio chevronné
Enfant, Edgar Marino se servait « d’un bâton devant la glace pour imiter les présentateurs ». Depuis 23 ans, il est l’un des animateurs de la station de radio indigène Renacer Kokonuko, qu’il a fondée, dans le sud-ouest de la Colombie.
© Nadège Mazars

Renacer Kokonuko est une des 756 radios communautaires répertoriées par le ministère colombien des Technologies, de l’Information et des Communications (MinTIC) sur l’ensemble du territoire national. Le Cauca en compte 25, selon la même source. Et « même quand il n’y a pas de radio, chaque commune peut au moins compter sur une page Facebook qui relaie les informations de la localité », précise Juan Pablo Madrid, coordinateur de la Fondation pour la liberté de la presse (Flip), une ONG colombienne.

Informer au milieu du conflit armé

Situé à la croisée des routes andines et pacifiques, le Cauca est traversé par l’un des plus importants corridors de narcotrafic de Colombie. Ses collines verdoyantes sont le théâtre d’affrontements quotidiens entre militaires et groupes armés, en particulier un groupe dissident des Farc, le front Dagoberto Ramos, des « guérilleros » qui n’ont pas signé l’accord de paix de 2016 ou ont repris les armes.

Le long des routes, des graffitis au ton plus « narco » que révolutionnaire rappellent aux automobilistes qui domine ces terres : « vidrios abajo o plomo » ; « vitres baissées ou du plomb » – pour faciliter l’identification des passagers. Les peuples indigènes, qui composent un quart de la population du Cauca, sont les principales victimes d’un conflit vieux de 60 ans.

Malgré la politique axée sur la paix et la négociation menée par le président colombien Gustavo Petro (à la tête d’une coalition de gauche), la situation dans le Cauca demeure critique : pendant les cinq premiers mois de 2025, 18 des 72 leaders sociaux assassinés en Colombie l’ont été dans le Cauca, ce qui représente le quart du total national de ces assassinats.

Portrait de John Miller Jalvin, au creux d'un vallon
« Si la police tire, tu filmes »
« C’est elle qui m’avait dit : “si la police tire, tu filmes”... » John Miller Jalvin, journaliste dont la collègue Efigenia Vásquez a été tuée sous ses yeux par un policier.
© Nadège Mazars
Un groupe de personne assises en rond dans un local. Des jeunes dansent derrière une danse qui semblent être traditionnelle.
Journaliste tuée par la police
Une « tulpa », un foyer pour cuisiner constitué de trois pierres, est installée au milieu d’un espace utilisé pour les réunions et les rituels. En fond, la peinture d’une femme avec des écouteurs représente Efigenia Vásquez, journaliste tuée alors qu’elle couvrait une action de « récupération de la terre mère ».
©Nadège Mazars

Dans ce contexte, développer leurs propres canaux de communication est vite devenu une question de survie pour les communautés. Affairé dans le studio flambant neuf de Radio Pa’Yumat – « Puis-je entrer chez vous ? » en langue nasa, la principale ethnie indigène du département – Alex Sécué se souvient du temps où la radio constituait le seul moyen d’informer les habitants des mouvements de la guérilla : « Il y a 20 ou 30 ans, il n’y avait pas d’internet, pas de téléphone portable. Si tu te trouvais dans un hameau, tu n’avais que la radio pour savoir où se trouvait la guérilla. »

Aujourd’hui, les soubresauts quotidiens du conflit armé remplissent encore le temps d’antenne. « Hier, nous avons parlé des multiples attaques liées à l’anniversaire de la mort de Marulanda [ex-commandant en chef des Farc, ndlr]. Nous informons en temps réel sur les zones de combats, tout en contextualisant », explique l’animateur. « Avant, le problème c’était la guérilla, mais aussi la force publique [police anti-émeute, armée ou paramilitaires combattant la guérilla, ndlr], maintenant c’est surtout la guérilla », résume-t-il.

Lancée en 2001, Radio Pa’Yumat est devenue l’une des principales radios communautaires de la région. Elle fonctionne grâce au budget alloué chaque année par l’organisation qui la chapeaute, l’Acin, l’Association des conseils indigènes du nord du Cauca – une structure communautaire autonome, non liée à l’État colombien, mais dont l’autonomie est reconnue et garantie par la Constitution –, ainsi que des collaborations avec des entreprises du coin.

Devenu responsable de la station après y avoir fait ses armes en tant que stagiaire, Alex Sécué présente les émissions du matin, où s’enchaînent reportages, interviews de leaders sociaux, programmation musicale et même une émission en langue autochtone nasa. La radio n’est pourtant qu’une des diverses composantes du « tissu » de l’Acin : le service gère aussi une page web et un pôle vidéo. Une dizaine de personnes y travaille à temps plein.

Portrait de Karina Gugú Hurtado
Contre-journalisme
« Notre travail, c’est un contre-journalisme qui vise à rétablir la vérité concernant ce qu’il se passe dans nos territoires », dit Karina Gugú Hurtado, membre de l’équipe du Conseil régional indigène. Elle a réalisé un documentaire sur les femmes de la Garde indigène, primé lors du festival de cinéma autochtone de Barcelone fin 2024.
© Nadège Mazars
La peinture d'une femme sur un mur.
Conseils indigènes
Au siège de l’Association des conseils indigènes du nord du Cauca, dans la ville de Santander de Quilichao, une peinture représente une militante du Conseil régional indigène (Cric). Elle en porte les couleurs rouge et verte : le rouge en mémoire au sang des ancêtres versés dans la lutte, le vert signe de l’espoir et rappel de la terre mère.
©Nadège Mazars

La stratégie de communication du « tissu » dépasse la nécessité d’informer induite par la présence des groupes armés. « C’est la conséquence de la désinformation des médias traditionnels », indique Alex Sécué. Fruit d’une méconnaissance du terrain autant que d’une discrimination historique vis-à-vis des peuples indigènes, « la couverture des médias traditionnels dans le Cauca est médiocre, souffle un journaliste local sous couvert d’anonymat. Tu lis des articles entiers qui sont de purs copier-coller des communiqués fournis par les autorités ou l’armée… »

La mort de la journaliste Efigenia Vásquez, tuée par un policier alors qu’elle couvrait une occupation de terres sur la commune de Puracé en octobre 2017, n’en est que la funeste illustration. « Caracol et RCN [deux des plus grandes chaînes de télévision colombiennes, appartenant à des grandes fortunes, ndlr]ont dit qu’Efigenia avait été tuée par sa propre communauté. C’était la version de la police, relate John Miller Jalvin, journaliste de Renacer Kokonuko et collègue d’Efigenia. C’est faux ! J’ai filmé moi-même le moment où le policier lui a tiré dessus. » John s’arrête un instant, pris par l’émotion : « C’est elle qui m’avait dit : “si la police tire, tu filmes…” »

Alex Sécué devant sa console radio
S’informer sur la présence de groupes armés
« Il y a 20 ou 30 ans, il n’y avait pas d’internet, pas de téléphone portable. Si tu te trouvais dans un hameau, tu n’avais que la radio pour savoir où se trouvait la guérilla », dit Alex Sécué, animateur de la de Radio Pa’Yumat.
© Nadège Mazars

Quand il ne conduit pas à maquiller un assassinat, le traitement superficiel des médias traditionnels stigmatise les communautés indigènes. « Les groupes armés sont présents sur leurs terres et ces communautés n’ont pas d’autre choix que de cohabiter, explique Alejandro Cordoba, professeur de journalisme à l’université du Cauca, à Popayán, capitale du département. Quand ces communautés s’opposent à l’État, les médias assimilent leurs revendications à celles de la guérilla alors que la réalité est tout autre. »

En informant eux-mêmes, les médias indigènes battent en brèche ces imaginaires erronés. « Notre travail, c’est un contre-journalisme qui vise à rétablir la vérité concernant ce qu’il se passe dans nos territoires », résume Karina Gugú Hurtado, journaliste nasa, membre de l’équipe de communication du Conseil régional indigène du Cauca (Cric), qui coordonne plusieurs collectifs de médias communautaires.

Karina Gugú Hurtado se considère plus comme une « communicante » que comme une « journaliste ». « Un journaliste va sur le terrain, récupère la matière nécessaire à son reportage et repart chez lui, détaille-t-elle. Nous, nous habitons ici, nous participons aux processus communautaires. » Cette vision reflète l’inextricable entrelacement entre la démarche journalistique et la formation politique à la base des processus médiatiques communautaires.

À Puracé, Emildre Holdavilara, a troqué son micro pour le bâton à franges rouges et vertes de la Garde indigène, l’organisation qui défend les terres de la communauté, émanation des autorités indigènes locales. Aujourd’hui capitaine, elle affirme qu’elle n’aurait jamais obtenu ces responsabilités sans son passage à Renacer Kokonuko : « À l’école, j’étais très mauvaise en lecture. Je pleurais quand je devais m’exprimer devant la classe. Si aujourd’hui je peux prendre la parole devant une assemblée, c’est grâce à ce que la radio m’a appris. »

Des personnes dans une salle.
Formation en communication
Une étudiante pendant un cours de communication de l’université autonome interculturelle indigène.
© Nadège Mazars
Un jeune homme filme une jeune femme qui parle à la caméra debout dans un parc.
Journal vidéo
En marge d’un cours de communication dispensé par l’université autonome interculturelle indigène, Ricardo et Natalia répètent avant d’enregistrer un journal vidéo.
© Nadège Mazars

Dans le Cauca, les communicants subissent les mêmes menaces que les autres leaders. Depuis 2010, cinq journalistes indigènes y ont été assassinés. Ces quatre dernières années, la Flip a recensé une soixantaine de menaces directes contre ces personnes. « La plupart sont menacés par les groupes armés. On parle de menaces de mort, d’intimidations à leur domicile, d’agressions physiques », énumère Juan Pablo Madrid. À la mi-mai, la dissidence des Farc déclarait « objectif militaire » la radio nasa Ksxaw Estereo, qualifiant son personnel de « balances » et « d’alliés du gouvernement national ».

Malgré les risques, le journalisme communautaire continue de se structurer. À trente minutes de route de Santander de Quilichao, la grande ville du nord du Cauca, l’Acin a investi une imposante bâtisse coloniale qui appartenait autrefois à un riche producteur de cannes à sucre. Sous le large préau, une trentaine d’élèves suivent un cours de communication verbale et non verbale.

À l’écart du groupe, Ricardo et Natalia répètent avant d’enregistrer un journal vidéo dans le luxuriant jardin de la propriété. « Avant, on enregistrait dans un petit studio, mais pouvoir travailler dans ce cadre, c’est autre chose ! » se réjouit Ricardo. Quelques mètres plus loin, Alex Sécué observe la scène. Il sourit.