Ces derniers mois, les plans de licenciements se multiplient en France : ils ont triplé en un an, selon la CGT. La liquidation judiciaire du groupe Brandt sâinscrit dans cette longue liste. Mais derrière ce désastre social se cache un scandale politique et industriel : ce géant de lâélectroménager, qui sâéteint en provoquant le licenciement de plus de 700 salariés, avait été cédé il y a une dizaine dâannées avec le soutien financier de lâÃtat à un milliardaire condamné par la justice algérienne par la suite.
La fermeture de Brandt et de ses deux sites industriels, près dâOrléans et à Vendôme, marque la fin dâune histoire industrielle longue de plusieurs décennies. On lâa aujourdâhui oublié, mais ce groupe avait été nationalisé en 1982, avec Thomson, pour protéger la production dâélectroménager en France. Il a ensuite été revendu à un groupe privé italien en 1992, puis au groupe espagnol Fagor en 2005 et enfin en 2014 à Cevital (contraction de « câest vital »), premier groupe privé dâAlgérie, présent avec 28 filiales dans lâagroalimentaire, lâindustrie, la distribution, les médias et les services. Il emploie environ 18 000 salariés dans le monde et réalise plus de quatre milliards de dollars de chiffre dâaffaires annuel, en croissance de 30% cette année. Son fondateur et principal actionnaire, Issad Rebrab, est lâhomme le plus riche dâAlgérie et figure parmi les grandes fortunes mondiales. Selon Forbes, la richesse de sa famille est estimée à 4,6 milliards de dollars. Difficile, dans ces conditions, de présenter la liquidation de Brandt comme une fatalité financière. Câest pourtant ce que font tous les médias. « La marque fondée en 1924 est confrontée à la concurrence de lâélectroménager chinois, coréen ou turc, et à la crise du marché de lâimmobilier, qui provoque celle de lâéquipement des foyers. » , raconte Le Monde. « L’entreprise subit notamment les conséquences des temps difficiles vécus par le secteur du gros électroménager, lié à la crise de l’immobilier. », répète LâExpress. Bien sûr, ces difficultés sont réelles, mais le groupe gigantesque qui détient Brandt avait tout à fait les moyens de préserver son activité, dâinvestir sur le long terme pour réorienter son activité, plutôt que de laisser tomber les salariés, qui y travaillaient parfois depuis des décennies. Raconter éternellement la liste des plans sociaux sans jamais sâinterroger sur ceux qui en sont la source est malheureusement la pratique quasi systématique du traitement médiatique du capitalisme contemporain. Les licenciements apparaissent alors comme des fatalités tombées du ciel, quâon déplore sur le mode de lâempathie pour les salariés concernés, tout en prétendant ne rien pouvoir faire pour eux.
Un propriétaire condamné par la justice algérienne
La responsabilité initiale de ce fiasco incombe à lâÃtat français, et plus précisément au gouvernement Hollande, avec Arnaud Montebourg en figure de proue et son « redressement productif », un slogan qui ne dupait déjà plus grand monde en 2014, lorsquâil choisit de faire confiance à Issad Rebrab et à son groupe Cevital pour reprendre Brandt, ce qui est présenté alors comme un succès politique. LâÃtat accompagne lâopération par un prêt public de 47,5 millions dâeuros, et Arnaud Montebourg se félicite publiquement de lâarrivée de cet actionnaire étranger, censé relancer durablement lâactivité industrielle. Il affirme « rêver quâil y ait plusieurs industriels algériens comme Issad Rebrab qui sauvent des entreprises en France ». Le profil de lâacquéreur apparaîtra pourtant, par la suite, pour le moins problématique. Suite à la chute de Bouteflika, on assista en Algérie à une judiciarisation importante des affaires de corruption, sous la pression du mouvement populaire de protestation Hirak. Dans ce contexte, Issad Rebrab est arrêté en avril 2019 pour des infractions bancaires, douanières et fiscales, notamment des transferts illégaux de capitaux. En décembre de la même année, il est condamné à 18 mois de prison, dont six mois ferme, assortis dâune lourde amende. Libéré début 2020 après environ huit mois de détention, il est ensuite interdit, en 2023, dâexercer toute fonction de direction dans des entreprises commerciales, tout en conservant, rassurez-vous, le droit dâen percevoir les dividendes.
Benoudina samirCâest pourtant cet homme dâaffaires que lâÃtat français a soutenu sans réserve lors de la reprise de Brandt. Plus récemment encore, le 16 janvier 2025, Arnaud Montebourg persistait à défendre ce choix en déclarant : « On revient ici dix ans après le sauvetage et on a trouvé un actionnaire qui a respecté ses engagements et qui a investi dans la recherche et le développement ». Ce nâest pas surprenant : les hommes politiques passent leurs temps à se faire berner par les grands patrons dâentreprise, quâils admirent.
Un projet coopératif empêché par lâÃtat
Face à la liquidation judiciaire de Brandt, une autre voie existait pourtant. Les salariés de Brandt ont porté un projet de société coopérative et participative (SCOP), fondée sur une reprise partielle de lâactivité. Ce projet promettait de sauver 295 emplois sur les 443 des deux sites de production, en sâappuyant sur un recentrage industriel et une gouvernance démocratique. Mais là où lâÃtat avait su mobiliser 47,5 millions dâeuros pour accompagner un groupe privé étranger en 2014, il sâest montré cette fois-ci bien plus frileux face au projet coopératif. Le soutien de lâÃtat à la SCOP sâest limité à environ 5 millions dâeuros, un montant dérisoire, jugé pourtant « considérable » par Libération. Il en manquait seulement 8 de plus pour boucler le projet. Le gouvernement a donc sciemment choisi de laisser mourir Brandt. « Câest un fleuron français qui sâéteint », ont déploré Roland Lescure et Sébastien Martin, les ministres de lâÃconomie et de lâIndustrie, alors quâils en sont directement responsables. Cette différence de traitement est insupportable : lorsquâil sâagit de soutenir le capital privé, lâargent public est mobilisé sans hésitation. Lorsquâil sâagit dâun projet collectif, porté par les travailleurs eux-mêmes, lâengagement devient minimal. Cela rappelle la tentative de reprise de l’usine chimique Vencorex à Pont-de-Claix (Isère) par ses salariés, il y a quelques mois, sous forme de société coopérative dâintérêt collectif (SCIC). Le tribunal de commerce a jugé leur offre irrecevable, principalement en raison de l’absence de financements réunis à temps, le gouvernement macroniste ayant préféré laisser un groupe chinois racheter le site et détruire la majorité des emplois, même sâil reste encore quelques espoirs dâen sauver avec un nouveau projet.
Derrière les discours sur la réindustrialisation et la souveraineté économique, ce sont toujours les salariés qui paient le prix de choix politiques qui privilégient le capital au détriment du travail. LâÃtat déverse chaque année 270 milliards dâeuros sans aucune condition dans les comptes en banque des entreprises, et in fine de leurs actionnaires. Par contre, dès quâil sâagit de sortir le chéquier pour quelques millions dâeuros afin de permettre à des salariés de reprendre leur outil de travail, lâÃtat disparaît soudainement. Il nây a plus de volontarisme, plus de « souveraineté industrielle », plus de discours sur la valeur du travail. En revanche, quand il sâagit dâaccompagner, de faciliter, voire de banaliser les licenciements économiques, les réformes se succèdent à un rythme soutenu. Ces dernières années, le droit du travail a été méthodiquement affaibli : assouplissement des plans de sauvegarde de lâemploi, réduction du contrôle administratif, raccourcissement des délais de recours aux prudhommes, plafonnement des indemnités en cas de licenciement illicite, affaiblissement du rôle des représentants du personnel. Tout est fait pour accélérer les fermetures de sites et sécuriser juridiquement les employeurs, y compris lorsque les entreprises sont bénéficiaires ou largement subventionnées par lâargent public.
Une commission dâenquête de lâAssemblée nationale, pourtant peu suspecte de gauchisme, dénonce dans un rapport, paru en juillet dernier, un rôle largement passif des pouvoirs publics, incapables dâanticiper les restructurations, de contrôler sérieusement les plans sociaux, ou de conditionner les aides publiques au maintien de lâemploi. Dans ce contexte, prétendre que les fermetures dâusines relèveraient dâune fatalité économique liée à la conjoncture est une manière dâévacuer toute responsabilité politique et patronale et ainsi de naturaliser des choix qui sont, en réalité, parfaitement délibérés. Face à cette logique, il ne reste quâun levier : la mobilisation sociale. Les Portugais lâont bien compris. Jeudi dernier, face à une nouvelle offensive contre les droits des travailleurs, une grève générale a paralysé le pays. Transports à lâarrêt, administrations bloquées, écoles fermées, entreprises en grève : pendant une journée, lâéconomie a été bloquée. Plus de trois millions de salariés ont participé à cet arrêt de travail, sur une population active totale de près de 5,5 millions de personnes. Si câest possible là -bas, câest possible ici : il suffit pour cela de retrouver lâesprit du 10 septembre et lâénergie quâil nous avait insufflée.
Guillaume Etiévant
photo de couverture : Benjamin Lemaire – Virtuo Presse