Le très discutable contrat de l’Olympique lyonnais avec le régime autoritaire de la République du Congo

Les Surligneurs 2025-12-18 View source

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Entre sponsoring et formation, l’OL vient d’officialiser un partenariat de plusieurs millions d’euros avec le Congo-Brazzaville, avec, en coulisses, l’intervention de l’ex-élu lyonnais et ancien secrétaire d’Etat Thierry Braillard. Alors même que le football congolais traverse une profonde crise, marquée par des accusations de détournement de fonds, et que le clan du président Sassou-Nguesso est visé dans l’affaire des biens mal acquis en France.

« Sassou-Nguesso 2029 ». À 82 ans, le président de la République du Congo (ou « Congo‐Brazzaville ») n’est pas l’une des recrues surprises du mercato estival de l’Olympique lyonnais. En ce 31 juillet 2025, son nom et la date de fin de contrat sont pourtant bien floqués au dos d’un maillot officiel du club.

Denis Sassou‐Nguesso, au pouvoir depuis plus de quarante ans et qui briguera très probablement sa succession en 2026, l’arbore fièrement devant les photographes, aux côtés de Michele Kang, la nouvelle présidente de l’OL.

Ce jour‐là, une délégation lyonnaise a fait le déplacement à Brazzaville, la capitale de la République du Congo, pour présenter les grandes lignes d’un partenariat inédit de quatre ans entre l’ancien club de Jean‐Michel Aulas et le pays africain. Le « deal » mêle promotion touristique et formation.

Les joueurs et joueuses de l’Olympique lyonnais afficheront désormais sur leurs maillots « Destination Congo‐Brazzaville ». Pour cette opération de sponsoring, la République du Congo débourserait 5 millions d’euros par an selon plusieurs médias africains, dont Jeune Afrique, et jusqu’à 7 millions d’euros selon une source proche du dossier. L’OL ne veut pas confirmer le montant, pour cause de confidentialité boursière.

De Dakar à Kintélé

En échange, le club s’engage à animer une nouvelle académie de football au Congo, à Kintélé, en banlieue de Brazzaville. Soit un nouveau centre de formation en Afrique pour l’OL, après la fin d’un partenariat de dix ans, en juillet dernier, avec le Dakar Sacré‐Cœur au Sénégal.

« Voir le Congo s’afficher désormais sur les compétitions nationales masculine et féminine témoigne de la capacité incomparable du football à rassembler les gens à travers les continents », s’enthousiasme Michele Kang, en novembre, lors de l’officialisation du partenariat. « Permettre à nos experts en formation de partager leurs compétences avec les jeunes générations en Afrique constitue une véritable preuve de confiance envers nos techniciens et la qualité de la formation lyonnaise », ajoute la patronne de l’Olympique lyonnais dans le communiqué officiel.

La nouvelle présidente de l’OL Michele Kang et le président Denis Sassou‐Nguesso, lors de leur rencontre à Brazzaville. Image de la présidence de la République du Congo.

 

Alors que l’OL a frôlé le dépôt de bilan il y a quelques mois, menacé de rétrogradation en Ligue 2, ce partenariat avec la République du Congo devrait faire du bien aux finances du club. Celles‐ci, dévoilées fin novembre, sont dans un état catastrophique : sur la saison 2024–2025, le club affiche un déficit de 201,2 millions d’euros, avec une dette qui s’élève désormais à 517,9 millions d’euros.

Mais, dans ce contexte économique très difficile, le calendrier, le processus et les modalités du contrat avec le régime autoritaire de la République du Congo soulèvent de nombreuses interrogations. Contacté par Mediacités, l’Olympique lyonnais n’a pas répondu précisément à nos questions. Le club a préféré nous adresser une réponse globale et succincte [à lire en intégralité dans l’encadré « En coulisses »], dans laquelle il précise que « ce partenariat mixte » avec les équipes masculine et féminine de l’OL « est une première ». Ni la présidence congolaise, ni le ministère des Sports de la République du Congo n’ont répondu, par ailleurs, aux questions de Mediacités.

Les affaires africaines de Thierry Braillard

La genèse de cet accord n’a pas débuté à Brazzaville, mais de l’autre côté du fleuve Congo, dans l’immense pays voisin de la République démocratique du Congo (RDC), à Kinshasa. C’est ici que l’OL avait noué des premiers contacts avancés. Le 9 octobre 2024, Laurent Prudhomme, ancien directeur général du club, se rend dans la capitale de la RDC pour rencontrer le ministre des Sports, Didier Budimbu. Pour l’occasion, des maillots ont été floqués avec « Destination » ou « Expérience R.D Congo », assortis d’un okapi, animal emblématique du pays. Mais la menace d’une relégation de l’Olympique lyonnais et des disputes entre intermédiaires, selon le magazine Jeune Afrique, vont faire capoter le deal.

L’un de ces intermédiaires s’appelle Francisco « Cisco » Mulongo. Ce Congolais, fan de l’OL, de Jean‐Michel Aulas et de Bernard Tapie, possède une société de conseil dans le domaine sportif. Malgré l’échec avec la RDC, Cisco Mulongo noue en quelques mois des contacts avec le pays voisin, la République du Congo. Entre en scène alors un « ami », avocat et homme politique bien connu des Lyonnais : Thierry Braillard.

« Je travaille avec Monsieur Mulongo. C’est lui qui fait l’intermédiation. Il m’a sollicité pour me dire que la République du Congo souhaitait discuter d’un éventuel partenariat avec l’Olympique lyonnais et j’ai fait le lien », raconte à Mediacités l’ancien secrétaire d’Etat aux Sports de François Hollande (et auparavant adjoint de Gérard Collomb), qui a repris une activité d’avocat. « J’ai eu un rôle de négociateur et de rédacteur de l’accord, en qualité d’avocat avec mon cabinet. Je n’ai été rémunéré que par l’OL », précise encore celui qui était présent aux côtés de Michele Kang, le 31 juillet dernier, à Brazzaville.

L’intermédiaire Francisco « Cisco » Mulongo aux côtés de Jean‐Michel Aulas. Photo : compte X @CiscoMulongo.

 

« La République du Congo veut faire revivre le site de Kintélé »

Ce n’est pas la première fois que le nom de Thierry Braillard est associé au Congo. En 2023, l’avocat est contacté pour défendre la candidature de la RDC pour l’organisation du Trophée des champions, une compétition qui oppose le vainqueur de la Ligue 1 au gagnant de la Coupe de France. L’opération échoue, mais c’est à cette occasion qu’il a fait la connaissance de Cisco Mulongo.

Huit ans plus tôt, en 2015, alors chargé des Sports dans le gouvernement de Manuel Valls, il se rend à Kintélé, en République du Congo, lors des Jeux africains. Il découvre le site du futur centre de formation, avec ses infrastructures impressionnantes, dont son stade de 60 000 places. « C’est un très lourd investissement, qui depuis a végété. La République du Congo veut faire revivre ce site », explique Thierry Braillard.

Mais si l’ex-élu lyonnais et la délégation de l’OL se sont rendus sur le site de Kintélé début août, selon nos informations, aucune étude préalable n’a été réalisée par le club de Michele Kang avant la signature de l’accord de partenariat, le 6 août 2025. Signe d’un partenariat conclu dans la précipitation, la première visite technique au Congo de formateurs de l’OL ne s’est déroulée que fin novembre, plus de trois mois après cette signature.

Thierry Braillard (les mains croisées, à droite) lors de la visite de la délégation lyonnaise en République du Congo. Image de la présidence du Congo.

 

Les « éléphants blancs »

Ce nouveau partenariat intervient dans un contexte compliqué pour l’Academy de l’OL, qui a fait la réputation du club mais qui a été déclassée ces dernières années. Un nouveau directeur, Christian Bassila, joueur passé par l’OL et ancien directeur de l’Institut national du football à Clairefontaine, doit prendre prochainement ses fonctions.

« Quand j’ai appris pour ce partenariat, je n’ai pas compris », lâche Pierre Mbas, ancien dirigeant de Diambars, une académie de football reconnue au Sénégal. Pour ce spécialiste de la formation africaine, créer une académie « prend du temps », d’autant plus en Afrique centrale, une région en retard sur le développement du football par rapport à des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal. Contrairement au Dakar Sacré‐Cœur, club avec qui l’OL était partenaire, tout est à construire sportivement à Kintélé.

« En Afrique, il y a beaucoup d’éléphants blancs [projets de grande envergure qui se révèlent très coûteux] qui se sont montés et il n’y a rien eu derrière. Un projet d’académie, ça ne se fait pas en un claquement de doigt, même si l’OL a largement les compétences », considère Pierre Mbas. Le projet avec Lyon apparaît d’autant moins lisible qu’une autre académie installée à Oyo, fief de Denis Sassou‐Nguesso, a déjà été inaugurée en 2024 sous l’impulsion de l’ancien champion du monde Blaise Matuidi.

« Année zéro » pour le foot congolais

En s’implantant en République du Congo, l’Olympique lyonnais met les crampons en pleine pagaille. Le football congolais traverse une sérieuse crise avec un championnat national à l’arrêt et un conflit ouvert entre le ministre des Sports et le président de la fédération (Fecofoot), accusé de détournement de fonds de la Fifa, ce qu’il dément.

À cause de cette rivalité, l’équipe nationale masculine – classée seulement au 134e rang mondial – a été suspendue plusieurs mois début 2025 par la Fifa pour ingérence du pouvoir politique. Elle n’est qualifiée ni pour la prochaine Coupe du monde (zéro participation dans l’histoire de la compétition) ni pour la Coupe d’Afrique des nations, que le pays n’a plus jouée depuis 2015.

« C’est une année zéro pour le foot congolais, il faut tout refaire », soupire Andrea Ngombet, directeur du collectif d’opposition citoyen « Sassoufit ». « Ce n’est pas un simple partenariat avec l’OL qui va permettre de changer la face de la fédération et du football au Congo‐Brazzaville », ajoute Jean‐Baptiste Guégan, qui enseigne à Sciences Po Paris la géopolitique du sport en Afrique.

« On leur reproche d’avoir détourné de l’argent public au Congo »

Cet accord est loin d’être unique en son genre en France et en Europe. Il s’inscrit dans une tendance plus large de sponsoring de clubs européens par des pays africains, qui cherchent à redorer leur image et à promouvoir le tourisme par le sport. C’est le cas de la campagne « Visit Rwanda » pour le PSG, ou du partenariat récent conclu finalement entre la RDC et l’AS Monaco.

Mais ce sponsoring de pays autoritaires africains, à l’image de celui des États du Golfe comme le Qatar, les Émirats arabes unis ou Bahreïn, suscitent des crispations parmi la société civile. En novembre, le club anglais Arsenal a annoncé que son partenariat avec le Rwanda, signé en 2018, s’arrêterait à la fin de la saison.

Le rôle du régime de Paul Kagamé dans le conflit en République démocratique du Congo, accusé de soutenir des massacres et des violations des droits humains, était très critiqué par les supporters londoniens. Quant à l’accord entre l’AS Monaco et la RDC, conclu en juin dernier, une plainte auprès du Parquet national financier (PNF) aurait été déposée par deux citoyens congolais vivant en France pour « blanchiment de capitaux », « détournement de fonds publics » et « corruption », selon L’Équipe.

Le contrat entre l’OL et la République du Congo soulève aussi des questions éthiques. Depuis quinze ans, le clan Sassou‐Nguesso est visé, à l’instar d’autres dirigeants africains, par l’enquête judiciaire française dite « des biens mal acquis ». « On leur reproche d’avoir détourné de l’argent public au Congo et d’avoir acquis avec cet argent des biens immobiliers en France », explique Sara Brimbeuf, responsable du plaidoyer « grande corruption et flux financiers illicites » à Transparency International, l’organisation à l’origine de la plainte.

« Kiki le pétrolier »

L’argent du pétrole congolais, un « or noir » qui représente la majorité des revenus du pays, se trouve au cœur des investigations. En France, des biens ont été saisis par la justice et plusieurs membres de la famille du chef d’État ont été mis en examen pour blanchiment et détournement de fonds publics, dont la fille du président, Julienne Sassou‐Nguesso.

Le fils, Denis Christel Sassou‐Nguesso, surnommé « Kiki le pétrolier » et par ailleurs ministre de la Coopération internationale et des partenariats public‐privé, est soupçonné d’avoir blanchi 19 millions d’euros dans de l’immobilier et des costumes de luxe en France, comme l’a rapporté Mediapart. Des accusations rejetées en bloc pas le clan Sassou‐Nguesso.

Pendant ce temps‐là, la République du Congo reste un pays pauvre, en proie à de fortes inégalités. Près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Selon la Banque mondiale, dans les zones rurales, les habitants peinent à avoir accès à l’eau et à l’électricité.

« L’OL n’a pas signé avec la famille Sassou, elle a signé avec le pays. L’OL n’a pas à rentrer dans toutes ces considérations », balaye Thierry Braillard. Sauf que dans ce petit pays de 6 millions d’habitants soumis à un régime autoritaire, les affaires publiques sont rarement éloignées des Sassou‐Nguesso. Artisan de l’accord avec l’Olympique lyonnais, le ministre des Sports Hugues Ngouélondélé n’est autre que le gendre du président.


En coulisses

L’Olympique lyonnais n’a pas répondu précisément aux questions de Mediacités. Le club a préféré nous adresser la réponse succincte suivante, le 9 décembre dernier :

« Notre statut d’entreprise cotée en bourse ne nous permet pas de vous transmettre des informations financières en dehors des canaux officiels. Pour cette même raison de cotation, l’ensemble de nos partenariats font l’objet de vérifications diligentes complètes et précises. Nous sommes le seul club coté en France qui suit de telles règles de transparence. Une première délégation réunissant OL et OL Lyonnes s’est déjà rendue au Congo en novembre, ce partenariat mixte est une première. Nous ne manquerons pas de communiquer sur les prochaines avancées positives pour le football congolais et français rendues possibles par ce partenariat. » 

 

Auteurs :

Auteur : Mathieu Martiniere / We Report (Mediacités)

Cet article a été publié le 16 décembre 2025 sur le site de notre partenaire Mediacités et édité pour les lecteurs de Mediacités.

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