À Clichy-sous-Bois, la mémoire de 2005 se transmet de génération en génération
Il est 15 heures devant les chantiers où se trouvaient autrefois les tours de la cité de la Forestière. Autour, les façades ont été repeintes, les bancs changés, mais les souvenirs demeurent accrochés aux murs. Au pied du local de l’association AC-LEFEU, les photos de 2005 attirent les regards.
Sameed s’arrête devant l’une d’elles. Étudiant en double licence physique-chimie et sciences de l’ingénieur, il a grandi ici. « Chez moi, la mémoire, ce n’est pas un sujet scolaire. C’est dans le salon qu’elle s’est transmise. Avant même de savoir ce qui s’était vraiment passé, je connaissais les prénoms. » Il désigne les tours derrière lui. « Ce sont les grands qui nous ont tout raconté. »
Un récit raconté en bas des tours
Plus loin, sur le banc face au gymnase Armand Lindet, Assia, 19 ans, attend ses amies. Elle n’était pas née en 2005 mais affirme avoir grandi « dans l’écho de cette histoire ». Son père lui a raconté comment il a vécu cette période à Clichy, en lui parlant du couvre-feu qui l’avait marquée. « À l’époque, mon père avait la trentaine, et mes deux grands frères étaient petits. Ils me racontent qu’à 19 heures les volets étaient fermés et que quand ils se collaient aux fenêtres pour voir ce qu’il se passait en bas, mon père leur criait dessus pour qu’ils s’éloignent au cas où une balle perdue traverserait la vitre. »
À Clichy-sous-Bois, on se construit un peu autour de cette histoire, on nous en parle depuis qu’on est petit
Dans le bus 601 qui s’arrête vers la mairie, Sofiane 19 ans explique que pour les jeunes clichois, la mémoire ne se résume pas à des dates clés ou à des hommages officiels : « Le grand frère de Bouna, ici tout le monde le connaît, c’était l’animateur d’un ami à moi. Tu vois pourquoi on ne peut pas parler de ça au passé ? À Clichy-sous-Bois, on se construit un peu autour de cette histoire, on nous en parle depuis qu’on est petit, nous à notre tour, on en parle à la nouvelle génération, et c’est comme ça qu’on continue à la faire vivre. »
Dans de nombreux témoignages, le nom de l’association AC-LEFEU revient. Créée au lendemain des révoltes de 2005, l’association poursuit son travail de terrain, elle œuvre aujourd’hui encore pour transmettre la mémoire de Zyed Benna et Bouna Traoré. Comme l’explique Mehdi Bigardene, l’association sensibilise les jeunes à travers des expositions, des ateliers de citoyenneté et des actions autour du vivre-ensemble. L’enjeu est de faire vivre cette mémoire tout en éveillant une conscience civique auprès des Clichois.
Le rapport à la police ne s’est pas amélioré
À l’arrêt du collège Romain Rolland, Rayan, 18 ans, descend du bus. Il raconte son oral du bac, l’été dernier. « J’étais bien habillé, comme on s’habille le jour d’un oral finalement. Là je sors de chez moi, je me fais contrôler. Après le contrôle, je cours pour ne pas être en retard à mon oral. J’ai réussi à arriver à l’heure, mais essoufflé, j’étais en panique, je faisais que de penser à ça. »
Mon père a commencé à me parler de Zyed et Bouna (…) il me disait que souvent ça commence comme ça, un petit contrôle, une peur, et que ça peut finir en drame
Pour lui, ce contrôle n’a rien d’anodin, il fait le lien avec ce que lui explique ses parents depuis petit : « Mon père a commencé à me parler de Zyed et Bouna quand on regardait un reportage ensemble un soir sur la télé, j’étais encore très petit et je ne comprenais pas encore tout, mais il me disait que souvent ça commence comme ça, un petit contrôle, une peur, et que ça peut finir en drame. C’est pour ça que la mémoire continue de vivre encore aujourd’hui, parce qu’on vit encore les mêmes choses. »
Quand l’actualité rallume les braises
Au pied du city-stade, Anis, 22 ans, évoque Nahel Merzouk, tué à Nanterre en 2023. « Je me souviens très bien de ce matin de juin, j’étais au travail et je voyais les story, les tweets… Je m’attendais déjà à revoir les mêmes images qu’on voit à la télé dans les reportages sur 2005. En vingt ans, rien n’a changé, et l’histoire, c’est la même ! Zyed et Bouna, ils ont fui parce qu’ils avaient peur, et c’est une peur légitime. »
À Clichy-sous-Bois, la mémoire de 2005 n’est pas un chapitre refermé. Ici, elle se transmet plus rarement dans les manuels d’histoire que dans les city ou dans les salons. Deux décennies ont passé, pourtant, les mêmes prénoms reviennent, Zyed Benna, Bouna Traoré, et maintenant Nahel Merzouk.
Inès Nesrine Boutaybi