Mokobé du 113 : « J’avais l’impression d’avoir perdu mon petit frère »

Bondy 2025-10-29 View source

Artiste engagé, Mokobé Traoré a grandi à Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. Figure incontournable du rap français des années 2000, il s’est imposé au sein du groupe 113 aux côtés de Rim’K et AP, avant de rejoindre la Mafia K’1 Fry, collectif mythique rassemblant les plus grands noms de la scène rap du sud parisien.

À l’automne 2005, après la mort tragique de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, le groupe 113 avait été l’un des rares à prendre publiquement la parole. À la télévision, sur scène ou dans leurs textes, les trois artistes n’ont cessé de dénoncer l’injustice et d’appeler à une prise de conscience nationale sur la réalité vécue dans les quartiers. Vingt ans plus tard, il revient pour le Bondy Blog sur ces semaines de révoltes, sur la responsabilité du monde politique et médiatique, et sur ce qui a — ou n’a pas — changé depuis 2005.

Vous étiez déjà un artiste reconnu en 2005, en plein cœur de la scène rap française. Comment avez-vous vécu les révoltes qui ont suivi la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré ?

Avec le 113, on était en haut de l’affiche en 2005. Quand on apprend cette terrible nouvelle, on était en pleine promo de notre album 113 Degrés. On a été profondément touchés et il était important pour nous d’exprimer notre colère par rapport à tout ça. On avait invité Siyakha, le grand frère de Bouna pour lui apporter notre soutien. Je me rappelle qu’une marche avait été organisée et nous y sommes allés. J’avais l’impression d’avoir perdu mon petit frère. Je m’appelle Traoré, tout comme Bouna.

Est-ce que tu te souviens de la manière dont les médias et les politiques parlaient des jeunes de banlieue à cette époque ? Est-ce que ce regard a vraiment changé depuis ?

Je pense que les médias ont contribué à alimenter la violence dans les quartiers, en médiatisant beaucoup trop les violences. C’était devenu une vraie surenchère : « Dans quelle ville on va retrouver le plus de voitures brûlées ? ». Dire que les choses se sont améliorées, ce serait mentir.

Quand on voit ce qu’il s’est passé avec Nahel ou Adama et plein d’autres victimes, c’est toujours le même schéma. Quand je participais à des marches, beaucoup de famille me racontaient la manière dont leur fils était mort entre les mains de la police.

Les tensions entre jeunes et police restent un sujet brûlant. À titre personnel, comment ont évolué tes rapports avec les policiers à mesure que tu grandissais et que tu acquérais de la notoriété ?

La police n’a plus du tout le même visage à mes yeux. Je vois désormais beaucoup de gens issus des quartiers dans la police. Aujourd’hui, on m’arrête pour me saluer et se prendre en photo avec moi. Dans les années quatre-vingt-dix il n’y avait aucun dialogue. Comme tous les membres de la Mafia K’1 Fry, j’ai subi des violences policières.

J’ai failli me faire tuer par un gendarme quand j’avais quinze ans. Maintenant, mon discours a changé, je n’ai pas envie de généraliser car si on a problème, on va automatiquement appeler le 17. Ce qui fait mal pour ces familles, c’est que la justice n’est jamais véritablement rendue.

N’est-ce pas dommage qu’il ait fallu attendre que tu sois connu pour te sentir respecté par les forces de l’ordre ?

Évidemment que c’est triste. Il y a un travail qui doit être fait à ce niveau-là. Mais je suis content de voir qu’il y a des initiatives prises pour établir un dialogue entre policiers et citoyens des quartiers, comme des tournois de foot, par exemple. Personnellement, je me suis toujours placé aux côtés de ceux qui subissaient des injustices. Avec le 113, on a toujours fait en sorte de dénoncer les violences. Certes, on a pris de l’âge, mais ce n’est pas pour autant que l’on va s’arrêter de se positionner sur ces sujets.

Depuis 2005, beaucoup de rappeurs ont émergé. Penses-tu que la nouvelle génération soit toujours aussi politisée que la vôtre ?

Je ne vais pas cracher sur eux et dire qu’aucun jeune rappeur ne parle de ça. Je ne peux pas les blâmer de ne pas se sentir concernés par les questions politiques. Mais il y a quand même des jeunes assez conscients, qui n’hésitent pas à prendre la parole dès que ce genre de drame survient. Il y en a beaucoup aussi dans la nouvelle génération qui se mobilisent et participent à des manifestations.

En tant qu’artiste, on est les représentants des sans-voix et c’est notre rôle d’être des leaders d’opinions

L’une des solutions ne serait-elle pas que davantage de rappeurs investissent le terrain politique ?

Il y a quelques années, j’avais été inspiré par l’un de mes rappeurs préférés étant plus jeune, KRS-One. Il avait monté un mouvement « Stop the violence » avec d’autres rappeurs américains. J’avais envie de faire la même chose ici, afin qu’on se rassemble dès qu’il y a un drame dans les quartiers. Je voulais qu’on soit présent auprès des familles et qu’on puisse dialoguer avec les jeunes. J’aurais sincèrement aimé faire ça. Mais en France, il y a une réalité, tu ne peux pas réunir les rappeurs pour ce genre d’initiatives. J’espère qu’un jour on y arrivera. Mais le problème est qu’on a tous des sensibilités différentes.

En un mot ou une phrase, comment résumeriez-vous l’esprit des banlieues françaises, vingt ans après 2005 ?

Je dirais la solidarité. Je vois énormément d’associations qui émergent. Je vois que dans les quartiers, les gens se mobilisent et essaient de faire avancer les choses. Personnellement, dès qu’une association m’appelle, j’essaie de répondre présent. Ces mêmes assos m’ont fait part de leur galère lorsqu’ils cherchent à joindre des artistes pour booster leurs actions. Certains artistes ne répondent pas ou pire encore, demandent un cachet en contrepartie. C’est un vrai problème.

En tant qu’artiste, on est les représentants des sans-voix et c’est notre rôle d’être des leaders d’opinion. On ne peut pas tourner le dos à des associations qui luttent contre des injustices et leur demander de l’argent derrière. Il faut que notre côté, une remise en question soit faite.

Mais je reste optimiste, les jeunes d’aujourd’hui ont de la chance de voir des entrepreneurs, des structures et des accès à pleins de choses. On n’avait pas tout ça à leur âge, donc ils devraient profiter de cette chance.

Propos recueillis par Félix Mubenga