À Bobigny, le combat d’une famille pour faire inhumer l’ancienne gardienne du cimetière musulman
Ce cimetière, c’était toute sa vie. Y reposer était sa volonté depuis toujours. Pourtant, les filles de Zoubida Douhi se voient refuser l’accès à une concession pour leur mère décédée lundi 5 janvier à l’âge de 76 ans, sans justification suffisamment étayée d’après elles.
Suite à des demandes répétées de la famille, le Syndicat intercommunal du cimetière de Bobigny (Seine-Saint-Denis) – aussi gestionnaire des cimetières de La Courneuve, Drancy et Aubervilliers – a fini par répondre par mail qu’il n’y avait plus de place disponible pour accueillir de nouveaux défunts, à l’exception de personnes ayant déjà de la famille enterrée sur place. La famille dénonce un manque de considération et regrette de ne pas avoir été reçue et entendue.
Une vie intimement liée au cimetière
Zoubida Douhi était loin d’être étrangère au lieu, bien au contraire. Avec son mari Ramdane, ils ont veillé sur ce cimetière pendant près de trente ans. Lui était l’imam de la mosquée du site de 1982 à 2008, dont il avait participé personnellement à la rénovation pour permettre aux familles de prier sur place.
« Il s’occupait de la gestion du lieu, des registres et elle l’assistait dans les tâches quotidiennes, elle cuisinait pour les grandes occasions comme l’Aïd. Il avait même été décoré chevalier de l’Ordre national du mérite pour ça », resitue Souad Douhi, l’une des cinq filles du couple.
Cette femme a donné 25 ans de sa vie bénévolement sans jamais être reconnue pour les services qu’elle a rendus
Ce samedi 10 janvier, soit cinq jours après la perte de sa mère, elle semble la seule à trouver les mots pour expliquer la situation. « Cette femme a donné 25 ans de sa vie bénévolement sans jamais être reconnue pour les services qu’elle a rendus à ce site », déplore-t-elle.
Pendant plusieurs décennies, tous deux ont vécu dans un petit pavillon juxtaposé au lieu, dans lequel leurs filles ont d’ailleurs grandi. « On ne conteste pas le fait qu’il y ait un manque de place, mais pour y avoir vécu, on connaît très bien les lieux. On sait qu’il y a un bout de terre disponible », renchérit la quinquagénaire.
Si Ramdane Douhi a souhaité se faire enterrer au Maroc, son pays d’origine, son épouse a toujours souhaité reposer dans ce lieu, l’un des deux seuls cimetières musulmans en France métropolitaine, avec celui de Strasbourg qui existe depuis 2012. Bien que la loi sur la neutralité religieuse de 1881, renforcée par celle portant sur la laïcité en 1905, interdit l’existence de cimetières religieux, ces derniers font office d’exception.
Le cimetière musulman de Bobigny a une histoire particulière : il a été construit en 1934 suite à un décret, pour accueillir initialement les soldats musulmans tombés pour la France, sous l’ère coloniale. Il a ensuite été ouvert aux défunts musulmans de toute la France. « On retrouve des femmes, des enfants, des personnes d’obédience sunnite, chiite et originaire de diverses parties du monde comme l’Inde ou l’Iran », expliquait le journaliste et militant décolonial Seumboy en avril 2025, dans une vidéo consacrée au lieu.
Demande de dérogation refusée catégoriquement
Suite à la perte de leur mère, qui aimait encore se promener dans les allées du cimetière bien que diminuée et en fauteuil roulant, ses filles sont allées jusqu’à contacter le maire de Bobigny, Abdel Sadi, pour tenter d’obtenir gain de cause auprès du syndicat intercommunal. Elles ont également contacté les médias et exercé tous les recours possibles pour obtenir une dérogation.
En vain. « On n’enterre plus personne depuis dix ans dans ce cimetière, sauf pour ceux qui ont une place familiale. C’est pour ça qu’on a ouvert des places au cimetière intercommunal de La Courneuve dès 2013 », fait savoir Corinne Cadays-Delhome au Bondy Blog.
Mais la famille est persuadée du contraire. « Nous, on sait que derrière le carré militaire, une partie de la parcelle est vide, sans corps en dessous », affirme Souad. Une information confirmée à la famille par un marbrier qui connaissait bien les époux Douhi et qui intervient dans le cimetière depuis longtemps. Un espace sans stèle ne voudrait pas dire automatiquement que personne n’est enterré en dessous, se défend la présidente.
S’il faut continuer à batailler pour la ramener plus tard à Bobigny, on le fera
Le dernier défunt à avoir bénéficié d’une dérogation est le policier Ahmed Merabet, assassiné en 2015 lors des attentats de Charlie Hebdo à Paris. « Ils ont eu la demande venant d’au-dessus du syndicat intercommunal d’arracher un arbre et de trouver une place à ce moment-là », explique-t-elle. Pour Souad Douhi et ses quatre sœurs, le manque de place n’est donc pas le seul argument valable pour refuser toute discussion.
Près d’une semaine après le décès, la septuagénaire a finalement été inhumée au cimetière de La Courneuve le lundi 12 janvier. Une situation douloureuse, d’autant que dans la tradition musulmane, la personne décédée doit être enterrée le plus rapidement possible – dans les 24 heures idéalement. Mais la famille promet de ne rien lâcher pour satisfaire la volonté de leur mère. « S’il faut continuer à batailler et prouver la carence administrative de ce lieu pour la ramener plus tard à Bobigny, on le fera », conclut Souad.
Dario Nadal