Derrière l’émeute, une colère légitime

Bondy 2026-01-30 View source

2005. Les cités de France s’embrasent après la mort de Zyed et Bouna. 20 ans plus tard, Sofiane* s’en souvient encore. Il avait 15 ans et traînait avec ses amis dans sa ville, Angers. La curiosité les pousse alors à aller voir les affrontements avec la police. Il se tient à l’écart, mais pourtant le voilà pris en chasse par une voiture de la BAC. Désorienté, il court, tente de retrouver ses amis et, brutalement, une autre voiture de police le tamponne.

« J’ai été littéralement renversé. J’ai sauté à la dernière seconde pour éviter qu’on me casse les jambes, mais j’ai quand même tapé le pare-brise », se souvient-il, comme si c’était hier. Sofiane s’en sort avec un gros hématome dans le dos. Chez les jeunes qui ont eu vent de l’histoire, la colère est décuplée. « C’était une des révoltes les plus grosses au quartier », se remémore Djamel Blanchard, militant au sein de l’Assemblée des quartiers. Il était présent ce jour-là à Angers. « Tout ce qu’il y avait de rancœur, de rage, explosait », décrit le militant.

À Toulouse, Riad Zeghab garde surtout le souvenir des révoltes de 1998. Également membre de l’Assemblée des quartiers, il a longtemps œuvré pour la banlieue en travaillant dans la médiation sociale à Toulouse.

Cette année-là, Habib Ould Mohamed, 17 ans, est tué d’une balle dans le dos par un policier, alors qu’il tente de voler une voiture. S’ensuivent plusieurs jours d’émeutes. « Je n’ai jamais vu autant de flics et de CRS de ma vie », raconte Riad, encore marqué par les événements. « À Toulouse, ce qu’il s’est passé en 2005, c’était assez léger à côté de ce qu’on a pu vivre en 1998. Sur le petit quartier de la Reynerie, huit compagnies de CRS avaient été mobilisés. » L’important arsenal répressif déployé en réponse aux révoltes a marqué des générations entières.

C’est le cas de Sofiane. Un jour, il est à nouveau confronté aux forces de l’ordre. Son profil et ses vêtements correspondaient à ceux d’un voleur. Bien qu’il ait la conscience tranquille, il prend la fuite. « Peut-être que si je n’avais pas subi de violence policière, je ne me serais pas échappé », explique celui qui est désormais père de famille.

« Le phénomène cocotte minute »

« Rien n’a changé. » C’est le constat sur lequel s’accordent aujourd’hui les militants pour les quartiers populaires concernant le traitement des violences policières en France. Riad Zeghab dénonce un problème systémique qui perpétue les mêmes dynamiques de pouvoir et crée de la rage exprimée à travers les révoltes dans la rue.

« À chaque fois qu’un jeune perd la vie à cause de la police, la première réponse c’est la négation des faits, puis la protection du fonctionnaire qui a commis des violences », exprime-t-il, l’air désabusé. Avec un tel déni de responsabilité de la part de l’État pour la perte d’un frère, d’un fils, d’un ami de tout un quartier, les révoltes ne sont que la suite logique pour s’opposer à un système discriminatoire et mortifère.

« Dans les quartiers populaires, on n’a pas forcément les bons mots à poser, mais le ressenti existe. Ça crée des explosions plus ou moins violentes avec la dernière en 2023. C’est le phénomène cocotte minute », juge l’activiste toulousain.

Djamel Blanchard partage ce sentiment de lassitude. Très actif dans l’association des jeunes de la Roseraie, son quartier à Angers, il évoque un décalage entre les discours politiques et la réalité des violences d’État. « Il y a eu des tas d’effets d’annonce mais rien n’a changé. » De la poudre aux yeux pour masquer des réponses de plus en plus répressives. Parmi elles, le militant angevin dénonce la loi sur le refus d’obtempérer, mise en application en 2017 et revenue dans le débat public en 2023 suite à la mort de Nahel. Ce texte assouplit le cadre de la légitime défense des policiers lors de tirs sur des véhicules en fuite. Depuis la loi de 2017, le nombre d’automobilistes tués par la police a explosé jusqu’à atteindre 19 morts pour l’année 2023.

« On fait face au mensonge républicain le plus crade, tout cet idéal selon lequel la société serait indivisible et qu’elle porterait des valeurs d’égalité et de fraternité, c’est totalement faux, sinon les choses auraient changé aujourd’hui », bouillonne le militant antiraciste et anticolonial.

L’explosion de la colère dans les quartiers est souvent provoquée par des interactions mortelles avec la police mais elle résulte d’une accumulation de violences sociales vécues au quotidien par ses habitants. À travers son expérience de terrain, Djamel observe « un contexte qui crée la rage, qui plombe, qui tue socialement toute une population ». Pour lui, les jeunes ne sont pas dupes : « Ils voient ce que vivent leurs mères, leurs cousins, leurs familles, la manière dont ils se font aussi supplanter au niveau de la discrimination à l’embauche. »

L’émeute comme mode d’action

La colère constitue souvent un moteur de mouvements sociaux. Dès lors, l’émeute prend une dimension fondamentalement politique. Julien Talpin, sociologue et directeur de recherche au CNRS, a enquêté pendant plus de 15 ans sur la ville de Roubaix. Il y a consacré un livre sur la colère des quartiers dans lequel il détaille l’expression d’un sentiment de traitement défavorable de la part de l’État et des pouvoirs publics.

« C’est une forme de colère froide et intégrée autour de l’idée selon laquelle les jeunes issus de quartiers seraient considérés comme des citoyens de seconde zone, sans accès aux mêmes droits que les autres Français », détaille le sociologue. En 2018, le rapport Cornut-Gentille sur la Seine-Saint-Denis montre que les conditions d’éducation dans les quartiers sont bien moins bonnes qu’ailleurs à cause notamment de l’absence récurrente de professeurs qui ne sont pas remplacés, d’un personnel peu ou pas expérimenté, de l’état des locaux où les élèves ont cours.

« Les jeunes issus de quartiers ont un rapport hyper conflictuel à l’école, le sentiment qu’elle n’a pas fait grand-chose pour leur permettre de s’élever socialement », considère le chercheur. « S’en prendre aux écoles lors des révoltes, c’est une forme de revanche. Au fond, le traitement que leur a réservé l’école, c’est le traitement que leur a réservé l’État et la France. » 

Même s’il décrit une « hétérogénéité de l’émeute » où certains suivent juste le mouvement, ont envie de participer à quelque chose de grand, pillent des magasins, il remarque que le ciblage des institutions publiques n’est pas anodin. Et cette stratégie peut aboutir à des avancées.

L’émeute comme dernier recours

Dans son ouvrage Quand les banlieues brûlent…, Véronique Goaziou s’interroge sur la violence comme moyen d’action. Elle explique qu’une nouvelle politique de prévention sociale a été mise en place dans les années 1980 suite aux émeutes du quartier des Minguettes, à Vénissieux. En 1991, les révoltes de Vaulx-en-Velin, Sartrouville et Mantes-la-Jolie ont donné lieu à la création d’un ministère de la Ville.

Certaines rébellions ont aussi permis de mettre en lumière et de médiatiser des homicides policiers. Sans elles, aujourd’hui, on ne se souviendrait pas des noms de Zyed, Bouna, Adama, Lamine, Ali, Babacar, Cédric, Souheil, Nahel…

« Une émeute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus », prononçait Martin Luther King en 1967. Même s’il condamne la violence, le militant pacifiste pour le mouvement américain des droits civiques reconnaît qu’il s’agit parfois du dernier recours efficace pour faire entendre ses revendications face à une violence quotidienne raciste, sociale, économique et politique.

Les philosophes Jacques Deschamps et Michel Kokoreff reprennent les mots de l’activiste dans le podcast “Penser l’émeute”. En faisant «  entendre la voix des sans voix », ce moyen de révolte constitue un déplacement par rapport aux modes d’expression traditionnels comme les partis politiques, les syndicats, les manifestations. Pour eux, il est primordial de réinscrire l’émeute dans un rapport entre dominants et dominés afin de mieux la comprendre.

La fabrique de l’image des quartiers

Aujourd’hui, les réalités sociales et les significations que porte l’émeute se voient masquées voire transformées par la sphère politico-médiatique. La colère des habitants de quartiers est alors rendue moins légitime que celle des agriculteurs ou des gilets jaunes, qui, quand ils se révoltent, commettent également des violences et des dégradations.

Julien Talpin l’explique par une forme de privilège blanc. « La légitimité des revendications des groupes sociaux dépend de la légitimité de ces groupes dans la société française », explique-t-il. « Quand on ne cesse à longueur de plateaux télé et de débats politiques, de criminaliser ou de renvoyer les habitants des quartiers à des délinquants, et bien quand ils s’expriment autrement pour faire valoir des revendications ou une demande de justice, ça ne peut pas être entendu. »

Riad Zeghab dénonce aussi un traitement différent qui renforce la rage. Il déplore le fait que les habitants de quartiers soient constamment désignés comme des boucs émissaires sur fond d’islam, d’immigration et d’insécurité. « C’est par ce prisme-là que les quartiers servent de variable d’ajustement pour des agendas politiques de droite ou d’extrême droite. On est devenu un prétexte pour attiser la peur et la haine. » 

« Un renforcement de l’invisibilité sociale des quartiers

En 2023, on peut voir surgir le débat autour de la suspension des allocations familiales des parents dont les enfants auraient participé aux révoltes suivant la mort de Nahel. Cette criminalisation accrue participe à rejeter la faute sur ces parents jugés démissionnaires dans les quartiers populaires. Elle permet aussi d’éviter d’aborder les causes et les raisons de la révolte des jeunes. Paradoxalement à l’effet qu’est censé produire l’émeute, Julien Talpin voit à travers cette stigmatisation « un renforcement de l’invisibilité sociale des quartiers et de leur lutte dans le débat public ». 

Le tout renforcé par les déclarations politiques qui marquent même plusieurs décennies après. Les propos de Jean-Pierre Chevènement sur les “sauvageons” en 1999, Nicolas Sarkozy et sa volonté de “nettoyer au karcher” la cité des 4000 à La Courneuve en 2005. Au fil du temps, c’est toute une imagerie stéréotypée des quartiers qui a été façonnée et qui a participé à la marginalisation de ses habitants. Julien Talpin s’est rendu compte que cet aspect était devenu central dans ses enquêtes. 

« Quand bien même les gens n’ont pas vécu de discriminations massives, ils n’en peuvent plus des controverses en permanence dans les médias, des sorties de responsables politiques sur l’islam et les musulmans en France. » Une nouvelle violence symbolique qui vient creuser encore les inégalités. « Quand on met bout à bout des formes de violence directe avec la police, de discrimination qui obèrent les chances objectives d’ascension sociale professionnelle et qu’on ajoute à cela, la stigmatisation qu’on vit en tant qu’habitant de quartier, musulman, descendant d’immigrés, ça crée un ras-le-bol et de la rage. »

Une rage contenue aussi par les militants des quartiers populaires qui espèrent mieux pour les leurs. « On est face à des gens qui s’occupent de nos vies de tous les jours alors qu’ils n’y connaissent rien », décrit Djamel Blanchard avant d’annoncer : « Il faut changer totalement la démocratie représentative, il faut que les gens reprennent le pouvoir d’agir, qu’ils puissent décider de tout ce qui les concerne. »

Riad Zeghab, lui, insiste sur l’urgence d’agir. « Ça dure depuis trop longtemps, 40 ans de revendication mais ça ne fait que revendiquer », souffle-t-il, agacé. Sa proposition : une loi de programmation pour les quartiers populaires. Mais pour cela, il faut « arrêter d’être dans une posture de demandeur » et s’imposer. Le militant toulousain remet en question sa propre responsabilité et celle des acteurs des quartiers plus globalement. « Il serait temps qu’on agisse non pas parce qu’il y a une émeute ou une élection, mais avec une idée et un plan d’action. »

Lilia Aoudia