Chez Ubisoft, une grève contre les « méthodes trumpiennes » de la direction

Basta 2026-02-09 View source

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L’ensemble des syndicats d’Ubisoft appelle à trois jours de grève. En cause : des dizaines de suppressions de poste, une modification imposée des conditions de travail et la crainte d’une vente à la découpe du pionnier français des jeux vidéos.

par Guillaume Bernard

« Ce sont des méthodes trumpiennes », dénonce Pierre-Etienne Marx, directeur technique « narration » chez Ubisoft, en charge du scénario des jeux, et militant au STJV (Syndicats des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo). Le 21 janvier en fin de journée, Yves Guillemot, PDG et cofondateur d’Ubisoft, annonce par mail un plan d’économies de 200 millions d’euros sur les deux prochaines années. Quelques jours plus tard, la direction de l’entreprise, pionnière du jeu vidéo en France, chiffre le coût humain de la mesure : 200 suppression de postes sur les 1100 que comptent le siège de Saint-Mandé (Val-de-Marne). Elles devraient se faire via des ruptures conventionnelles collectives.

Dans ce même mail, le PDG évoque « un vrai retour sur le floor ». Comprendre : un encadrement bien plus strict du télétravail. Un sujet qui déchaîne les passions chez Ubisoft puisqu’il avait contribué au déclenchement de trois jours de grève en octobre 2024. « Ce mail montre bien la manière dont le groupe est géré : des décisions autoritaires, qui tombent n’importe quand et que personne ne peut discuter », abonde Pierre-Etienne Marx.

Le 26 janvier, décidés à ne pas se laisser faire, l’ensemble des syndicats d’Ubisoft (STJV, CFE-CGC, CGT, et Printemps écologique), ont appelé à trois journées de grève, du 10 au 12 février. La holding Ubisoft Entertainment étant constituée de 4000 salariés et d’une douzaine de sites en France, des piquets de grève devraient être installés devant les sites de Bordeaux, Montpellier, Villeurbanne et Annecy le 10 février. La grève se veut également « internationale » puisque le groupe dispose de nombreux studios à l’étranger. Outre des économies « réalisées uniquement sur le dos des salariés », les syndicats dénoncent le « contrôle coercitif des conditions de travail » et les « décisions jupitériennes » de la direction.

Contactée, la direction d’Ubisoft n’a pour l’heure pas réagi à cette annonce de grève.

Le télétravail cristallise les conflits

Alexis* est gameplay programmer chez Ubisoft, spécialisé dans l’intelligence artificielle. Dans les jeux de course automobile par exemple, c’est lui qui programme le comportement de vos adversaires non humains. Il travaille dans le jeu vidéo depuis 25 ans et chez Ubisoft depuis 2020. Non syndiqué, il se dit cependant favorable à l’action des syndicats et se mettra en grève ce 10 février, « surtout sur la question du télétravail ».

« Quand je suis arrivé dans la boîte, j’étais très content. Il y a une bonne ambiance, les gens s’impliquaient beaucoup dans leur travail. Je savais qu’il y avait des affaires sous-jacentes (ndlr : des cadres d’Ubisoft ont été condamnés en juillet 2025 pour des faits de harcèlement moral et sexuel, ainsi que pour une tentative d’agression sexuelle) mais elles ne concernaient pas directement les équipes où je travaillais. » Embauché en pleine pandémie de Covid-19, Alexis* prend également l’habitude de télétravailler. Alors que la pandémie s’estompe, il reste « à 90% en télétravail ».

Début 2025, la direction envisage un « retour au 100% présentiel » des salariés. « J’habite à 1h30 du bureau, sur un RER qui a tout le temps des problèmes et j’ai deux enfants dont un avec un handicap. Retourner au bureau tous les jours, ça voulait dire ne plus avoir de vie de famille, être plus fatigué et finalement bosser moins bien », estime le programmeur.

S’il ne se dit pas fondamentalement opposé à cette décision, « la manière dont elle a été annoncée a été assez terrible ». Il précise : « Quand on reçoit un mail en juillet pour nous dire que tout va changer au 1er septembre, on ne part pas en vacances l’esprit tranquille ». Alexis* n’est pas le seul à s’inquiéter. Dans un sondage lancé par les syndicats du studio Ubisoft de Paris, 60% des salariés, dont nombre habitent loin de leur lieu de travail, indiquent être prêts à quitter l’entreprise si un retour à trois jours de présence obligatoire est imposé.

Cette nouvelle décision « jupitérienne » n’a toutefois été qu’en partie appliquée. Après la mobilisation d’octobre 2024 et un référendum d’entreprise, un accord est signé à Ubisoft Paris (basé à Montreuil) permettant deux jours de télétravail hebdomadaires « avec une possibilité de négocier plus dans certains cas », explique Pierre-Etienne Marx. Cet accord ne s’applique pas sur tous les sites Ubisoft car ils constituent des entreprises indépendantes les unes des autres et disposent chacun de Comité social et économique (CSE) spécifiques et d’accords d’entreprises propres. « Un accord a aussi été trouvé au siège de Saint-Mandé mais pas ailleurs, à ma connaissance, où l’employeur décide donc seul », poursuit le syndicaliste. De son côté, Alexis* obtient la possibilité de télétravailler trois jours par semaine.

Vers une vente à la découpe d’Ubisoft ?

Ce sont ces accords et compromis sur le télétravail qui sont, notamment, à nouveau remis en cause par le mail d’Yves Guillemot du 21 janvier. Les syndicats établissent un lien direct entre cette remise en cause et les 200 suppressions d’emploi annoncées par rupture conventionnelle : « Plutôt que d’assumer financièrement des licenciements, on préfère nous pousser vers la sortie en rendant nos conditions de travail insupportables », écrit l’intersyndicale d’Ubisoft Paris. En clair, du côté de la direction, il s’agirait d’éviter des licenciements économiques – synonymes d’un plan social potentiellement coûteux – et de miser sur la fin du télétravail pour pousser les salariés mécontents à signer individuellement une rupture conventionnelle.

S’il est un constat sur lequel les syndicats et le PDG d’Ubisoft s’entendent, c’est sur la nécessité de dépasser les récents échecs commerciaux du groupe. En 2025, Ubisoft a trop peu vendu ses nouveaux jeux comme Star Wars Outlaw ou Assassin’s Creed Shadows.

La direction souhaite un « recentrage », notamment sur la création de « jeux d’aventure en monde ouvert », confie-t-elle dans un communiqué du 21 janvier. En attendant, elle a arrêté le développement de six de ces jeux, dont le remake d’un de ses jeux phare : Prince of Persia The Sands of Time. Le « recentrage » passe aussi par la mise en place d’une organisation nouvelle, en « creative houses », des entités regroupant les salariés de la production et de la distribution qui se consacrent aux mêmes jeux.

« La direction souhaite changer les draps alors qu’on a un problème de sommier. On ne saisit pas bien l’intérêt de cette réorganisation, si ce n’est que cela facilitera la vente de l’entreprise à la découpe, jeu par jeu, si besoin. Cela rejoint des craintes que nous avons depuis longtemps », estime Pierre-Etienne Marx du STJV.

La créativité des salariés étouffée

Pour mettre fin aux échecs commerciaux, les syndicats revendiquent de leur côté remettre les producteurs de jeux vidéo au centre du processus créatif. Alexis* acquiesce : « Quand on commence à travailler sur un nouveau jeu, on part avec beaucoup d’enthousiasme. On pense à plein de nouvelles fonctionnalités. Mais tout ce qui est novateur est peu à peu tué pour des raisons budgétaires et on finit par sortir globalement le même jeu qu’avant. »

Alors que le terme de créativité est au centre des discours d’Yves Guillemot, le salarié se sent au contraire dépossédé de tout pouvoir de décision. « On a l’impression que la direction ne fait plus confiance à ceux qui connaissent véritablement le jeu et les joueurs », continue-t-il.

Confronté à cet arbitraire patronal, les syndicats de l’industrie du jeu vidéo tentent de se structurer depuis plusieurs années pour peser. Le STJV a atteint les 1000 adhérents en 2025 – sur 10 000 à 14 000 travailleurs du jeu vidéo en France – et a lancé sa première grève nationale la même année.

Pour cette grève qui débute le 10 février, « notre travail est avant tout de lutter contre la résignation. En face on a des gens qui aiment bien manier ce vocabulaire de l’absence d’alternatives, de la décision rationnelle et inévitable. Il faut sans cesse rappeler que c’est faux, qu’il y a beaucoup d’irrationnel dans leurs décisions », estime Pierre-Etienne Marx. « Les salariés connaissent le métier et doivent être entendus. »