Erige Sehiri : « Le racisme en Tunisie était latent, aujourd’hui il est devenu idéologique »

Bondy 2026-02-10 View source

Quatre ans après Sous les figues, Erige Sehiri signe son second long métrage. Forte d’un travail documentaire rigoureux et d’une observation fine de la société qui l’entoure, la Lyonnaise originaire de la banlieue des Minguettes regarde avec recul le pays d’origine de ses parents, la Tunisie, où elle vit depuis la révolution de 2011.

Riche de ce regard double, propre aux enfants d’immigrés, la réalisatrice dépeint les conséquences des politiques et des discours officiels en proposant une inversion du point de vue classique sur la migration. Le film explore ainsi le quotidien des femmes migrantes à travers les trajectoires de Marie, pasteure ivoirienne et ancienne journaliste installée à Tunis, qui héberge Naney, jeune mère en quête d’un avenir meilleur, Jolie, étudiante portant les espoirs de sa famille restée au pays, et Kenza, fillette rescapée d’un naufrage. Ensemble, elles tentent de se construire une vie en Tunisie.

Rappelant que « l’histoire de la migration africaine est avant tout une histoire africaine », car près de « 80 % des migrations se font à l’intérieur du continent », la réalisatrice s’est entretenue avec nous pour évoquer la genèse de ce projet et son désir de faire du cinéma un espace de réconciliation. Entretien.

Avec Promis le ciel, vous proposez un point de vue absent du récit national tunisien.  Comment vous est venue l’idée de raconter la Tunisie à travers les réalités de femmes migrantes venues d’Afrique subsaharienne ?

J’ai d’abord commencé à m’intéresser à la question des étudiants d’Afrique de l’Ouest qui s’installent en Tunisie. Cela partait d’un sentiment positif, je voulais raconter des récits différents de nos pays, et dire : regardez, la Tunisie, le Maghreb, le Maroc, ce sont aussi des lieux d’opportunités. Puis, en creusant un peu plus la question, en parlant aux étudiants et aux étudiantes, ils m’ont raconté davantage de détails sur leur expérience et j’ai approfondi la question du regard des Tunisiens sur eux. Par la suite, la situation s’est accentuée progressivement avec la crise migratoire et les politiques européennes.

J’ai vu une montée très nette des difficultés dans leur vie quotidienne et des violences envers les populations migrantes

Entre les personnes que j’ai connues en 2016 et la période 2023-2024, j’ai vu une montée très nette des difficultés dans leur vie quotidienne et des violences envers les populations migrantes. Mon écriture a évolué et j’ai commencé à m’imaginer un film choral, car quand on fait des films sur des personnes habituellement peu présentes à l’écran, se concentrer sur un seul personnage comporte le risque de créer un archétype : l’archétype du migrant, de la femme rurale… Le film choral permet au contraire d’aller chercher de la diversité, des individualités et de complexifier les figures.

Naney, jeune mère en quête d’un avenir meilleur, est incarnée par Deborah Lobe Naney, migrante ivoirienne alors en transit en Tunisie. Qu’est-ce que cela implique de tourner avec une actrice qui joue son propre rôle ?

Au fil du casting, je me suis dit qu’il fallait absolument un personnage qui hésite : quelqu’un qui ne sait pas s’il doit rester ou partir, qui veut traverser, mais ne sait pas si elle peut laisser son enfant derrière elle. C’est quelque chose qui revenait énormément dans les témoignages de femmes que j’avais recueillis. Et pendant le casting, je rencontre Debora Lobe Naney. La première fois qu’elle est venue, elle m’a dit que je la regardais de travers. Elle m’a expliqué qu’elle pensait que j’allais appeler la police, qu’elle se méfiait de moi. Je pense sincèrement que c’est le casting le plus inédit que j’aie jamais fait de ma vie.

Ce qu’elle vivait dans le film et ce qu’elle vivait dans la réalité se rejoignaient complètement

Faire un casting avec des personnes qui viennent en ayant peur que tu appelles la police… Jamais je n’aurais imaginé vivre une situation pareille. Un jour, Debora m’a avoué que durant le tournage, elle a tenté la traversée en bateau vers l’Europe. On était en plein tournage, elle reçoit un appel, elle descend à la hâte mais elle arrive trop tard et rate le bateau. Ce qu’elle vivait dans le film et ce qu’elle vivait dans la réalité se rejoignaient complètement. Debora revient à Tunis et apprend ensuite que le bateau qu’elle devait prendre a coulé, mais elle revient sur le plateau de tournage comme si de rien n’était. Elle ne m’a rien dit à ce moment-là, je ne l’ai appris qu’après. Elle m’a expliqué qu’elle avait peur que je me sente trahie. Elle était traversée par des sentiments totalement contradictoires : être une survivante, avoir perdu des proches et en même temps avoir le sentiment d’avoir trahi un projet de cinéma. C’était fou.

Vous avez commencé le film avant les déclarations de Kaïs Saïed du 21 février 2023, montrant que les tensions et le racisme envers les migrant·es subsaharien·nes préexistaient. Comment décririez-vous aujourd’hui les formes que prend le racisme envers les personnes noires migrantes en Tunisie ?

Quand j’ai commencé à écrire ce film, je parlais surtout d’un sentiment lié au regard de l’autre et au manque de connaissance. Puis, avec les vagues de migration et la décision politique européenne de maintenir les migrants au Maghreb, pour constituer un rempart pour l’Europe, dans un contexte de crise économique en Tunisie, les frustrations se sont accumulées. Les discours officiels ont ouvert une porte à des sentiments qui, certes, existaient déjà, mais qui ont été instrumentalisés et, surtout, autorisés. Comme si on avait donné à tout le monde la permission d’avoir des propos racistes, et plus encore, d’être violents.

Il y a un déni total de la question du racisme envers les personnes noires en Tunisie, parce que ce sujet n’a jamais vraiment été abordé

J’ai été choqué par les réactions face aux migrants. Je me suis dit qu’il y avait un déni total de la question du racisme envers les personnes noires en Tunisie, parce que ce sujet n’a jamais vraiment été abordé dans la société. Il n’a émergé qu’à un moment donné, notamment avec les Noirs tunisiens du sud, mais le débat a été très vite refermé : on a dit qu’ils étaient tunisiens après tout, et le sujet a été évacué. En Tunisie, et plus largement au Maghreb, et cela tient aussi à l’héritage des dictatures, on a tendance à montrer une image « carte postale ». Culturellement, on n’a pas l’habitude de l’autocritique, et c’est même très mal vu. Je pense que le racisme est profondément ancré, mais qu’il était jusque-là latent. Il n’était pas structurel, il est culturel. Et avec l’instrumentalisation de la question migratoire, il est devenu idéologique.

Perçus comme migrants en France, les Tunisiens deviennent ici ceux qui regardent les migrants comme les « autres ». Comment en êtes-vous venu à poser ce regard inversé sur la migration ?

C’est un mélange de plusieurs choses : le fait d’avoir grandi en France, d’avoir été journaliste avant, donc de m’intéresser aux mécanismes sociaux et aussi d’avoir évolué dans une certaine diversité. J’ai grandi dans un quartier populaire où les noirs et les arabes, étaient ensemble dans les mêmes écoles et les mêmes quartiers. On avait vraiment le sentiment d’être dans le même bateau. Et tout d’un coup, en arrivant en Tunisie, j’ai eu le sentiment d’une société devenue presque monoculturelle. Pas par rejet volontaire, mais par habitude. Et ça, ça m’a frappée. Je pense que mon regard vient aussi du recul que j’ai sur la Tunisie, parce que je n’y ai pas grandi, et à mon travail de documentariste : écrire dans le temps et observer sur la durée. Mon travail, c’est un travail d’observation, de réalisme et de lien avec la réalité. Je n’ai pas intellectualisé ou théorisé tout ça au départ : j’ai simplement observé ce que je voyais.

En tant qu’enfant d’immigrés, je sais à quel point la diversité est une richesse

Pour moi, il était surtout très important que le film ne soit pas instrumentalisé, dans le sens où, en Occident, on dirait : « Regardez, le racisme, ce n’est pas que chez nous, c’est aussi ailleurs ». En tant qu’enfant d’immigrés, je sais à quel point la diversité est une richesse. Je suis convaincue que les enfants issus de la migration peuvent mieux se parler en France à travers ce film. À mon avis, il doit surtout être un outil pour créer un espace où parler de nos vécus : comment on vit en France, comment on y a grandi, comment ça se passe dans nos pays d’origine. Je rêve que ce film soit un point de départ pour ces conversations-là.

On remarque dans le film que l’église évangélique, dont la pasteure Marie est le pilier, est un lieu où les migrants ne vont pas seulement pour prier mais surtout pour se rassembler face à la réalité hostile qui les entoure…

Oui ! Je trouvais ça très intéressant, parce que ça me rappelait l’époque où il y avait les premières mosquées qui se construisaient dans les banlieues en France. Comme je suis partie sur une histoire inversée, autant pousser jusqu’au bout : habituellement, on parle du fantasme d’un « grand remplacement » qui viendrait envahir une Europe prétendument menacée par l’Islam. Mais dans cette inversion, c’est la chrétienté qui envahit le monde musulman. Je trouvais ça drôle à observer. Et, encore une fois, les personnes qui m’ont inspiré à écrire ce film allaient à l’église le dimanche, donc ça s’inscrivait totalement dans le réel.

La relation d’amitié entre Foued, Tunisien, et Naney, Ivoirienne, semble fragile, voire impossible, tandis que Tunis apparaît peu reconnaissable à l’écran, comme si les personnages ne parvenaient jamais à s’intégrer pleinement à la vie du pays. Ce film révèle une fracture profonde entre les Tunisiens et les populations d’Afrique subsaharienne ?

Complètement. D’abord, parce que, concrètement, la Tunisie est avant tout une zone de transit. Il n’existe donc quasiment aucune politique de régularisation de la population migrante, à l’exception des étudiants. Pour ces raisons, les migrants vivent complètement en marge de la société. Je ne dis pas qu’il faut régulariser tout le monde, mais je ne vois pas de volonté politique réelle d’intégrer ces populations au pays. Et j’ai l’impression que c’est une réalité que beaucoup de Tunisiens ne veulent pas voir. Pourtant, aujourd’hui, c’est un fait : des populations arrivent et certaines s’installent.

Dans une scène, une étudiante rappelle que le territoire dont faisait partie la Tunisie au Moyen Âge, l’Ifriqiya, a même donné son nom au continent. Comment pensez-vous la possibilité de reconnecter le Maghreb à son identité africaine avec ce film ?

Je pense que la culture est la première porte d’entrée vers la réconciliation et le rapprochement entre les peuples. Il faut savoir qu’il y a énormément d’éléments de notre culture tunisienne qui viennent d’Afrique subsaharienne. Par exemple, le culte des saints que l’on trouve en Tunisie vient aussi de culture ouest-africaine. Et il y a aussi l’abolition de l’esclavage : historiquement, la Tunisie a fait partie des premiers pays abolitionnistes. En réalité, on étudie presque jamais notre histoire africaine… Je me rappelle quand le film a été présenté en compétition au festival de Carthage : c’était très symbolique qu’il soit sélectionné. Je n’avais jamais vu, dans un film tunisien, des personnages originaires d’Afrique de l’Ouest. Rien que pour ça, le film s’inscrit déjà dans une nouvelle diversité du cinéma.

Propos recueillis par Amina Al Bouazzaoui