Maïmouna Coulibaly : « Il faut que les sujets tabous, viol, excision, violences, puissent être abordés sans honte »

Bondy 2025-10-23 View source

Dans deux pièces très différentes, Maïmouna Coulibaly aborde deux thèmes très différents, mais liés par un sujet commun : l’expérience des femmes dans un monde qui leur est hostile. Dans Hééé Mariamou, le spectateur suit le destin croisé de trois jeunes filles de quartiers populaires, au destin très différents.

Dans Hot Pussy Show, une pièce très personnelle et néanmoins très interactive, Maïmouna, seule en scène, parle de son rapport à la sexualité. Un spectacle fort qui aborde des thèmes durs, en sachant conserver une forme de légèreté surprenante. Interview.

Hééé Mariamou est une pièce écrite en 1998 et dans laquelle on découvre le destin de trois jeunes femmes de quartiers. Pourquoi cette pièce est-elle toujours d’actualité ?

Parce que rien n’a vraiment changé. Il y a toujours un manque de place pour les gens issus des quartiers populaires. On parle d’égalité, mais on sait que les chances ne sont pas les mêmes entre une personne née en banlieue et une autre née dans un quartier aisé.

Les discriminations, que ce soit racisme, sexisme, etc. sont toujours là, et même si certaines personnes réussissent, les obstacles persistent. Je pensais que la pièce aurait une durée de vie de deux ou trois ans, mais elle reste malheureusement pertinente. Elle met en lumière des problématiques systémiques qui touchent toujours nos sociétés.

Pourquoi avoir opté pour un format entre danse et théâtre ?

Je viens du théâtre, mais je danse depuis mes 13 ans. La danse est pour moi un moyen d’expression puissant, parfois plus fort que les mots. Je suis née en France mais je suis allée vivre au Mali très jeune, en revenant, je ne parlais plus français. J’ai donc beaucoup dû observer, apprendre à lire les gestes, les expressions.

La danse n’est pas juste festive, elle communique des émotions profondes

La danse n’est pas juste festive, elle communique des émotions profondes. En ce qui concerne la genèse du spectacle en elle même, il est né d’une commande : une formatrice de la PJJ m’a demandé de créer un spectacle mêlant théâtre et danse, pour parler de la double culture, des conflits identitaires. Elle voulait que je raconte, à travers mon expérience, les défis de ces jeunes entre deux cultures.

Parlons de Hot Pussy Show. C’est une pièce forte, tu y parles d’excision, de viols, de sujets très intimes. Pourquoi avoir choisi de les porter sur scène ?

C’est lié à mes cours de danse-thérapie que je donne depuis 29 ans. Au départ, c’étaient des cours de danse fun, mais les élèves ont commencé à se confier sur leur vécu et elles me disaient que danser les aidait. On bouge, on crie, on libère.

Des assos m’ont invitée à intervenir auprès de femmes victimes de violences. Et là, j’ai vu à quel point ça leur faisait du bien. Je me suis rendu compte que ce que je faisais aidait vraiment à poser les traumas ailleurs, à les affronter. Hot Pussy Show est né de ça : rendre visible ces douleurs, mais aussi la puissance de s’en libérer.

Tu parles de choses très graves dans ton spectacle, mais la pièce en elle-même n’est pas grave tout du long. Il y a aussi des moments légers, de rigolade. Comment trouves-tu cet équilibre ?

Je pense que le mérite va en grande partie à mon metteur en scène, Gilles Ramade. Je l’ai découvert en 2011 avec son spectacle Jim et Janice au Festival d’Avignon. J’ai trouvé ça exceptionnel. C’est un homme blanc, plus âgé, à l’opposé de moi, et j’étais très touchée par sa pièce.

Cette année-là, je venais de perdre mon père et je n’avais pas réussi à pleurer. Et là, pendant tout le spectacle, j’ai pleuré. Il m’a attrapée là où je ne m’y attendais pas. Ça m’a marquée. Pendant longtemps, j’ai cherché un projet à lui proposer, mais rien ne l’accrochait vraiment. Et c’est quand j’ai publié mon livre que ça l’a convaincu. Il a vu qu’il y avait une parole à porter.

Tu fais aussi beaucoup participer le public, surtout les femmes. Je pense notamment à la fin. Qu’est-ce que ça t’apporte, ces échanges avec le public en direct ?

Ça me fait penser à ma mère et ses copines dans le salon, quand j’étais petite. Une parlait, les autres faisaient “hum hum”, puis une autre prenait la parole. C’est cette ambiance-là que je veux recréer. Une sorte de cercle de confiance. Je sais qu’on se comprend, même si on n’a pas vécu les mêmes choses. Il y a une reconnaissance commune, parfois silencieuse, qui est très forte.

Il y a une vraie sororité, une adelphité, une puissance collective qui dépasse tout

Je viens d’une famille de neuf sœurs, je travaille beaucoup avec des femmes et maintenant aussi avec des personnes issues des minorités de genre. Il y a une vraie sororité, une adelphité, une puissance collective qui dépasse tout. C’est plus fort que le patriarcat, mais on ne nous le dit pas assez. On ne nous apprend pas à reconnaître cette force.

Il y a un passage très fort où tu parles de l’excision. Tu mets en garde contre le regard condescendant, colonial même, que certaines personnes peuvent avoir. Tu dis que ça n’aide pas. Est-ce que tu ressens que cette attitude est encore dominante ?

Oui. Moi, j’ai le droit de me considérer comme une victime, mais je ne veux pas qu’on ait pitié de moi. La pitié, ça ne m’aide pas. Pire, ça me diminue. J’ai souvent entendu des trucs comme : « Ta mère, c’est une sauvage » ou « C’est des traditions barbares ». Et moi, je me disais : « Tu veux m’aider avec ça ? Sérieusement ? »

Ces réactions m’ont juste donné envie de me replier dans ma grotte avec mon trauma. Ce n’est pas de ça qu’on a besoin. On a besoin qu’on reconnaisse notre valeur, notre force, notre intelligence. C’est ça qui m’a sauvée.

Ce n’est pas l’intensité du trauma qui compte, c’est comment on t’aide à te relever

Je donne souvent cet exemple : une prof d’espagnol m’a offert un livre quand j’étais au fond du trou. Amkoullel l’enfant peul d’Amadou Hampâté Bâ. J’étais dans une période difficile, j’avais vécu un avortement, des agressions… Et elle, elle n’a rien dit, elle ne m’a pas prise en pitié, elle m’a juste offert un livre, comme si j’étais capable de le lire, comme si mon intelligence comptait.

C’est ça, la vraie aide. Pas les « Oh ma pauvre… » qui enferment. Aujourd’hui, je peux dire que j’ai croisé des femmes blanches à Paris, jamais excisées, qui ont vécu des choses bien plus traumatisantes que moi. Il n’y a pas d’échelle de la violence, ce n’est pas l’intensité du trauma qui compte, c’est comment on t’aide à te relever.

Est-ce qu’il y a un sujet qu’on n’a pas abordé, ou un message que tu veux faire passer ?

Oui, j’aimerais mentionner les comédiennes de Hééé Mariamou, dont je suis l’auteure et metteuse en scène, mais aussi toutes les équipes en communication, technique, et aux théâtres qui nous accueillent avec ce genre de pièces. Ces spectacles n’existeraient pas sans ces personnes-là.

Si on veut que les futures générations grandissent bien, il faut qu’on soit réparé·es

Et si je devais résumer : parlons des choses. Il faut que les sujets tabous, viol, excision, violences, puissent être abordés sans honte ni peur du jugement. Mais pour ça, il faut aussi apprendre à écouter. Beaucoup de gens ne sont pas malveillants, juste maladroits. Il existe des formations comme celles de l’association Nous Toutes, la Ville de Paris, la Maison des femmes… qui permettent de mieux accueillir la parole des victimes.

Moi, je fais ce spectacle pour ça. Parce qu’il y a énormément de violences dans les familles, et ça détruit des vies. Si on veut que les futures générations grandissent bien, il faut qu’on soit réparé·es. Il faut ouvrir des espaces de parole, et des structures pour nous accueillir. Ce spectacle, c’est une porte. J’espère que d’autres s’ouvriront aussi.

Propos recueillis par Ambre Couvin