Cécile Canut : « La langue n’est pas un outil neutre, mais un espace de pouvoir, de contrôle, et de hiérarchies sociales »

Bondy 2025-08-20 View source

« Ce que parler veut dire », écrivait Pierre Bourdieu. Sur les pas du père de la sociologie, la sociolinguiste, Cécile Canut, propose dans “Provincialiser la langue : Langage et colonialisme” (Editions Amsterdam, 2021), de renouveler le concept même de « langue » et d’en décortiquer les rapports de pouvoir qui en façonnent la valeur.

En retraçant les discours coloniaux qui ont participé à hiérarchiser les langues africaines, qualifiées péjorativement de « dialectes » pour imposer la langue coloniale, c’est en réalité un processus de standardisation de la langue qu’elle dévoile. Le fameux « ordre de la langue ».

Une immersion au cœur de la sociolinguistique, discipline exigeante mais au rôle clé à la révélation des logiques de distinctions sociales. Interview.

Qu’entendez -vous par “provincialiser” la langue ?

Il y a une distinction fondamentale entre la langue telle qu’elle a été construite et la manière dont elle a été façonnée par des politiques linguistiques précises, mises en place dans chaque pays. Mon idée est donc de changer de perspective sur les pratiques langagières, en les abordant non pas à travers la langue, mais directement par leur usage.

Provincialiser la langue, c’est la mettre de côté pour observer ce qui se passe ailleurs, notamment en Afrique, où j’ai beaucoup travaillé, car le rapport au langage est différent : il ne passe pas nécessairement par la langue, bien que la colonisation ait imposé ce modèle.

Vous décrivez comment en France s’est imposé un imaginaire linguistique basé sur une conception rigide et figé de la langue que vous nommez “l’ordre de la langue”. À quoi correspond exactement cet imaginaire ?

Avant 1539 et l’ordonnance de Villers-Cotterêts, il n’existait aucune homogénéité linguistique : les populations parlaient une grande diversité de langues et de dialectes. L’affirmation et la normalisation du français s’est faite sous l’influence des politiques linguistiques du XVIIe siècle. En effet, à partir de là, s’est mis en place un processus de construction de la langue, porté par différentes instances : grammairiens, écrivains, politiques… Leur objectif était d’homogénéiser et de standardiser la langue pour en faire un objet cohérent et unificateur.

Le processus s’est ensuite prolongé avec la construction de la nation, et l’idée d’une langue pour une nation s’impose, associée à celle d’une culture nationale supposée homogène. L’ordre de la langue est donc une norme supposée être acquise par tous les citoyens pour devenir « français ». En d’autres termes, pour être Français, il faudrait parler un français codifié selon certaines règles.

Toutefois, l’ordre de la langue s’est déplacé et transformé de manière complexe. Par exemple, même le français en Afrique, bien qu’imposé lors de la colonisation, a été approprié de manière très variable, et a donc évolué, comme c’est le cas partout ailleurs, au Québec et dans d’autres régions.

Vous retracez l’histoire de la doxa coloniale qui a opposé une “véritable langue civilisée” aux “dialectes” africains. Comment cette hiérarchisation s’est-elle construite ?

Lorsqu’on parle des langues, on ne parle jamais réellement des langues elles-mêmes. Ce dont on parle, ce sont des gens qui les parlent. Les différentes manières d’appréhender les populations, transparaissent dans la manière de catégoriser les langues et les pratiques langagières.

Certaines langues africaines sont souvent dévalorisées, considérées comme non véritables langues, simplement parce qu’elles ne sont pas écrites

Cela a donc donné lieu à des tentatives de calquer un parler sur un groupe prétendument ethnique, avec des inventions souvent absurdes de la part des premiers linguistes, administrateurs coloniaux et ethnologues. Ces derniers, tout en prétendant faire preuve de patience et d’objectivité, ne faisaient en réalité que reproduire leurs propres idéologies.

Par exemple, certaines langues africaines sont souvent dévalorisées, considérées comme non véritables langues, simplement parce qu’elles ne sont pas écrites. Cela a conduit à des processus de nomination et de catégorisation. On a ainsi distingué la langue, puis les dialectes, les sous-dialectes…

Dans votre livre, vous analysez la politique linguistique de l’école coloniale en Afrique Occidentale Française, en insistant sur la violence physique et symbolique qu’elle impliquait. Vous évoquez l’usage du “symbole” comme outil disciplinaire. Pouvez-vous nous en parler ?

Cette pratique consiste à imposer à un enfant un objet, de nature variable, pour l’empêcher de parler une langue spécifique. Le breton, pendant longtemps, a été un exemple de cette pratique en France, mais ensuite, cela a été importé dans certaines régions d’Afrique par le biais de la colonisation. Cela pouvait être un os, un crâne de singe, des objets assez répugnants qu’on mettait autour du cou.

Ces punitions étaient donc extrêmement violentes, non seulement parce qu’elles étaient physiques, mais aussi parce qu’elles constituaient une humiliation profonde

Cette première forme de punition est déjà assez violente, car elle consiste à dénoncer un enfant, non seulement par l’enseignant, mais aussi par les autres élèves. Le but était de se débarrasser de ce petit objet en le donnant à un camarade dès qu’on entendait quelqu’un parler une langue autre que le français.

Ces punitions étaient donc extrêmement violentes, non seulement parce qu’elles étaient physiques, mais aussi parce qu’elles constituaient une humiliation profonde. Ce sont des pratiques qui sont très importantes à aborder, car on ne se rend pas compte à quel point elles instaurent une politique linguistique profondément humiliante. Cela est d’autant plus grave que ces mesures touchent des enfants, en pleine construction de leur identité et de leur rapport au monde.

Quel rôle peut jouer la sociolinguistique pour déconstruire cet “ordre de la langue” ?

La sociolinguistique joue un rôle clé : elle permet de décrire et de montrer qu’il existe d’autres façons de voir la langue, de comprendre son fonctionnement et d’expliquer qu’elle est un terrain en perpétuelle évolution. Il y a une dimension de plaisir dans l’utilisation du langage qui est souvent ignorée, parce que la norme est devenue comme une sorte d’institution rigide.

En France, la maîtrise de la langue permet d’établir une hiérarchie et de renforcer les distinctions sociales. Quand on regarde l’immigration, on voit bien comment la langue a été utilisée comme un nouveau moyen de discrimination, un prétexte pour empêcher le renouvellement des cartes de séjour.

Le but de notre travail, en tant que sociolinguistes, c’est justement de mettre en lumière toutes ces structures qui entourent la langue

Le but de notre travail, en tant que sociolinguistes, c’est justement de mettre en lumière toutes ces structures qui entourent la langue, pour montrer que ce n’est pas juste un outil neutre, mais un espace de pouvoir, de contrôle, et de hiérarchies sociales. L’idée, c’est aussi d’essayer de faire évoluer les mentalités, de faire comprendre que la langue n’est pas juste un code à respecter, mais qu’elle est façonnée par des rapports de force. Ce genre de prise de conscience pourrait, à terme, amener un changement.

Aujourd’hui, je suis contente d’avoir pu toucher des publics un peu moins académiques, et je vais continuer dans cette direction, tout en s’appuyant sur les relais médiatiques qui jouent un rôle clé dans cette dynamique. C’est grâce à ça qu’on peut faire évoluer les choses, c’est-à-dire traduire les idées en termes simples, les partager autour de soi. Et je constate que ça fonctionne vraiment bien, surtout auprès des jeunes, il y a une vraie réceptivité et je suis convaincue que ça va faire son chemin.

Propos recueillis par Amina Al Bouazzaoui