« J’avais 15 ans… » : le premier contact avec la police, un moment décisif
Un proverbe affirme que la première impression est toujours la bonne. Dans le cadre d’un premier contact avec la police, celle-ci peut se révéler capitale. À ce titre, une enquête menée par le Défenseur des Droits en 2025 démontre le lien étroit entre la qualité des interactions avec la police et la confiance en l’institution.
Cette étude désigne même, comme source potentielle de « tensions avec les groupes sociaux surexposés », les contrôles abusifs et les comportements non-professionnels ciblant les personnes en situation de handicap, les individus perçus comme non-blancs, les populations non-hétérosexuelles et celles en situation de précarité financière.
« Plus une personne cumule ces facteurs, plus son risque d’être contrôlée augmente », soulève le Défenseur des droits. Dans les quartiers et villes populaires où s’entrecroisent souvent ces problématiques, certaines expériences ternissent définitivement les rapports entre la population et l’institution censée la protéger.
« On peut parler d’agression sexuelle »
Riyad*, journaliste de 25 ans, se remémore ce soir d’été 2015 où il se balade près de Forbach, une ancienne cité minière de l’est de la France, avec son cousin et un ami. La France « black-blanc-beur » à eux trois. C’est l’été qui sépare le collège et l’entrée en seconde, mais un autre rite de passage attend les trois adolescents : leur premier contrôle par la BAC.
« Une voiture a déboulé à toute vitesse vers nous et a freiné sec. On a d’abord pensé qu’on allait se faire renverser ou carrément enlever. » Trois hommes sortent du véhicule et revêtent leurs brassards oranges estampillés « Police ». Les trois ados comprennent ce qui les attend. « Ils nous ont mis sur le côté, nous ont demandé ce qu’on faisait dehors à une heure pareille, si on avait de la drogue ou des armes sur nous, et ils ont commencé à nous fouiller. »
J’avais quinze ans, je sortais du collège, c’est la première fois que quelqu’un touche cette partie de mon corps
D’abord leurs sacoches, puis une fouille corporelle, lors de laquelle les policiers semblent s’attarder sur leurs parties intimes. « On peut clairement parler d’agression sexuelle, même si sur le moment je ne l’ai pas formulé comme ça », confie Riyad. « J’avais quinze ans, je sortais du collège, c’est la première fois que quelqu’un touche cette partie de mon corps. Ça m’a glacé. » Son cousin Jérôme*, métallurgiste de 25 ans, confirme la même expérience.
« C’est jamais agréable de se faire fouiller, mais là c’était trop. Il m’a vraiment palpé les parties. J’étais très gêné mais je ne pouvais rien faire. On était seuls avec eux, ils auraient pu faire ce qu’ils voulaient de nous. » Les trois ados ne bronchent pas malgré la peur. Les parents de Riyad l’avaient déjà prévenu de faire tout ce qu’on lui demandait en cas de contrôle pour que ça ne tourne pas mal. « C’était assez flippant, on était trois gamins de 15 ans face à trois monstres de la BAC. Ils nous ont demandé de rentrer chez nous, en nous disant qu’ils ne voulaient pas nous revoir ici. »
Leur vision de la police, jusque-là formatée par les films et la musique, se fige dans le réel. « Mes goûts culturels de l’époque m’avaient prévenu que les policiers n’étaient pas mes copains. Mais je pensais que je n’allais jamais être concerné. Après cette rencontre, j’ai réalisé que ça pouvait m’arriver, alors que je n’avais rien fait pour mériter ça. » Riyad pense d’abord à un incident isolé, mais les contrôles se répètent, et installent en lui un sentiment de défiance.
« Mon rapport à la police s’est forgé dans ces moments. En regardant en arrière, je pense que ce premier contrôle, c’est vraiment ce qui a enclenché ma politisation. Il m’arrive de traiter du sujet des violences policières dans mon travail. Ça ne vient pas de nulle part. » Jérôme, quant à lui, essaie de garder un avis mesuré. « Je les ai toujours perçus comme des gens qui abusent de leur pouvoir. Je trouve que c’est de pire en pire, mais je n’en fais pas une généralité non plus, tout le monde n’est pas pareil. »
« Un mot très grave »
Lorsque Sarah* croise la police pour la première fois, elle ne se doute pas qu’elle en ressortira marquée à vie. « J’avais 6 ans. On vivait dans le quartier Balzac à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne). Mon grand frère devait avoir 16 ou 17 ans et m’accompagnait à l’école. Sans que j’ai le temps de comprendre, des policiers sont arrivés et se sont mis à lui parler de manière très agressive, avec une posture menaçante. »
Les émotions qu’elle ressent s’impriment alors en elle. « J’ai eu immédiatement très peur, comme si ces gens représentaient un danger. Ils avaient un comportement très intimidant, et mon frère était comme paralysé. »
Puis survient l’insulte. Son souvenir s’étiole avec le temps, mais son ressenti d’enfant, lui, n’oublie pas. « Je ne me souviens pas du terme exact, mais je me rappelle très bien m’être dit avec mes mots de petite fille qu’il s’agissait d’un “mot très grave”. » Si sur le moment Sarah ne saisit pas les enjeux de la situation, c’est bien plus tard qu’elle arrive à en parler avec des termes d’adultes.
« Ce qui se passait tenait de l’humiliation, de la domination, à la fois physique et psychologique. Mon grand frère, que je voyais immense et charismatique, était dominé, il courbait l’échine et attendait que ça se passe. On n’en a jamais reparlé. Peut-être qu’il en a eu honte. » L’image du grand frère invincible s’écorne, celle de la police se fige dans cette violence.
Je les ai intégrés inconsciemment comme un danger, ça a clairement conditionné mon rapport à la police
Aujourd’hui âgée d’une trentaine d’années et enseignante en Seine-Saint-Denis, Sarah admet ne pas avoir confiance en la police. « Je les ai intégrés inconsciemment comme un danger, ça a clairement conditionné mon rapport à la police. » Depuis, elle confie avoir la boule au ventre à chaque fois qu’elle les croise en groupe. Une peur primale, incontrôlable, qui tient du traumatisme. « J’ai une réaction physique, je ne me sens pas en sécurité, pas rassurée », décrit-elle.
Il y a quelques mois, après une grave agression, elle choisit même de ne pas les appeler à l’aide. « Une personne déséquilibrée m’a poussée vers les rails du métro. Mon réflexe, une fois debout, a été de me dire qu’il fallait que je continue ma journée. Pas une seule seconde je n’ai eu envie d’appeler la police, et je ne l’ai pas fait », raconte-t-elle.
Vice, coups de pression, intimidations
Micky* ne s’embarasse pas de nuances. « Je les déteste », lâche-t-il sans détours. Cela fait 33 ans qu’il habite aux Marnaudes, quartier populaire de Rosny-sous-Bois, où la police a selon lui toujours été omniprésente. Mais son premier souvenir remonte à ses 11 ou 12 ans. « Je me souviens d’une course-poursuite. Ils étaient dans une Renault Espace à l’ancienne, et devant, sur un booster Yamaha bleu ciel, il y avait ce grand du quartier, qui devait avoir 16 ans. Le genre de mec qui te fait peur mais que tu admires. »
Micky et son groupe d’amis, perchés sur la barrière où ils passent leur temps libre, observent la scène. « On était là, face à l’action, limite admiratifs, surexcités. On ne voulait pas qu’il se fasse péter, il y avait une forme de solidarité qui faisait qu’on était de son côté. » Un poteau met un terme à la traque. Le conducteur du scooter tombe, les policiers l’arrêtent, et les spectateurs déçus mais soulagés de ne pas le voir blessé, retournent à leur quotidien.
Dans la foulée a lieu le premier contrôle, toujours au même endroit, à la barrière. « On était cinq ou six ados de 12 ans. C’est littéralement en bas de chez nous, alors évidemment personne n’avait sa pièce d’identité. » Les agents de police leur parlent mal, les poussent contre le mur, bras et jambes écartés, afin de procéder à la fouille.
« J’ai eu peur sur le moment, j’en tremblais, je ne comprenais pas pourquoi on se faisait contrôler. Mais il ne fallait rien montrer devant les potes. C’est très pesant ça d’ailleurs, en plus de la violence de la police, de devoir masquer toutes nos peurs quand on grandit en quartier. » La mère de l’un d’eux les rejoint pour demander des explications, ce qui met un terme à l’interaction.
On a tous eu peur, on ne comprenait pas la raison de ce contrôle
« On s’est moqués de l’accent kurde de la daronne de notre ami pour dédramatiser ensuite, mais je pense qu’on a tous eu peur, on ne comprenait pas la raison de ce contrôle. Depuis ce moment, je suis devenu celui qui demandait systématiquement des explications, je me suis renseigné sur mes droits. Et sur tous les contrôles successifs que j’ai vécus, un seul s’est relativement bien passé. »
Dire que Micky ne porte pas la police dans son cœur est un euphémisme. « Je trouve leur comportement détestable. Ils jouent sans cesse sur le vice, les coups de pression, les intimidations. Dès le premier contrôle, tu sens qu’il y a quelque chose de pas normal, et ça installe une méfiance. »
Lui aussi, comme Sarah, évite au maximum d’avoir affaire à eux. « La seule fois où je les ai appelés, c’était dans le cas de violences conjugales que mon intervention n’avait pas suffi à stopper. Mais sinon, je préfère les éviter autant que possible. » Il revendique son point de vue tranché. « Je ne veux même plus entendre les discours qui disent qu’il y en a des bons. S’ils se taisent face aux comportements racistes de leurs collègues, alors ils sont dans le même sac. »
En 2023, sept ONG dont Amnesty International France et Human Rights Watch, saisissaient le Conseil d’État , l’enjoignant à statuer au sujet des contrôles d’identités discriminatoires. Celui-ci avait alors reconnu cette pratique comme « établie » et ne se cantonnant pas « à des cas individuels isolés ». Mais, récusant leur côté « généralisé », la haute juridiction administrative déduisait que ces faits résultent plus d’une « méconnaissance de l’interdiction de procéder à des contrôles discriminatoires » que d’une mécanique structurelle.
Micky ne semble pas du même avis. Il perçoit la police non pas comme une protection, mais comme la continuation d’un ordre colonial. « Elle est faite pour contrôler les classes populaires, et particulièrement les populations racisées. Pour moi c’est toute l’institution qui est à revoir. À supprimer, même. »
Ramdan Bezine
*les prénoms ont été changés à la demande