Les municipales du peuple
Il aura fallu des décennies pour que cela arrive. Ces élections municipales marquent un tournant dans la représentation politique des quartiers.
Cette année, dans de nombreuses villes populaires, particulièrement en Île-de-France et en Seine-Saint-Denis, les urnes ont choisi la représentation. Des visages connus, des candidats descendants de l’immigration, des trajectoires familières, des parcours qui ressemblent enfin à ceux des habitants. Des maires qui ont d’abord grandi, travaillé, milité dans leur ville. Des parcours forgés sur le terrain, dans les halls d’immeubles, les clubs de foot, les centres sociaux, les associations.
Des gens qui connaissent les habitants, leurs problématiques concrètes, leurs urgences. Ceux à qui l’on a souvent dit, sur le ton de la blague mais avec une part de vérité : « Toi, t’es le maire, tu connais tout le monde ».
Ce basculement, c’est avant tout une victoire de la représentation. Au Blanc-Mesnil, Demba Traoré. À Aubervilliers, Sofienne Karoumi. À Sarcelles, Bassi Konaté. À La Courneuve, Aly Diouara. À Mantes-la-Jolie, Adama Gaye. À Villepinte, Mélissa Youssouf. À Vaujours, Inès Merbah. Au Bourget, Mehdi Nezzar. À Saint-Denis, Bally Bagayoko. Pour ne citer qu’eux.
Longtemps, la question de la représentation dans les quartiers populaires a été posée sans vraiment être traitée. Les chiffres de l’abstention, régulièrement plus élevés dans ces territoires, ont souvent été commentés sans interroger ce qu’ils traduisaient : un sentiment d’éloignement, parfois de défiance, face à des institutions perçues comme lointaines.
Des travaux comme ceux de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen ont montré que cette abstention n’est pas un désintérêt, mais qu’elle peut reculer lorsque les électeurs se sentent davantage concernés, représentés et sollicités.
Dans ce mouvement, l’émergence de listes citoyennes joue aussi un rôle clé. Dans certaines villes, elles ont permis de faire entrer dans les conseils municipaux des profils issus du monde associatif, de l’éducation, du sport, de l’engagement local. Des formes d’organisation plus horizontales, plus proches des dynamiques de terrain, qui bousculent les cadres traditionnels et ouvrent la porte à d’autres manières de faire de la politique.
Parce que représenter, ce n’est pas seulement occuper une fonction. C’est faire le lien, traduire une expérience vécue en décisions concrètes, permettre à des réalités longtemps reléguées de trouver leur place là où elles se décident.
Avec cette avancée vient alors une responsabilité immense, celle de ne pas décevoir. Tenir les promesses, rester proche et traduire l’expérience du terrain en actions concrètes. En attendant, loin des logiques de partis, dans certaines villes, ce second tour a des airs de fête de quartier. Comme si la politique avait quitté les estrades pour revenir là où elle commence.
Sarah Ichou
Photo : Névil Gagnepain