Islamophobie : ces victimes qui renoncent à porter plainte
145. Le nombre d’actes islamophobes recensés entre janvier et mai 2025 par le ministère de l’Intérieur a de quoi surprendre. En comparaison, les faits antisémites comptabilisés sur la même période s’élèvent à 504 et ceux ayant visé les chrétiens à 322. La seconde religion de France serait la moins discriminée des trois confessions majoritaires du pays, tout en étant l’objet de toutes les obsessions et instrumentalisations politiques.
Un rapport de l’Agence européenne des droits fondamentaux, intitulé « Être Musulman dans l’UE », conclut pourtant qu’en Europe, un musulman sur deux est confronté aux discriminations au quotidien. La France n’est pas épargnée, au contraire. Début septembre, une étude de l’Ifop dressait un constat préoccupant : deux-tiers des musulmans de l’hexagone, soit plus de 4 millions de personnes, déclarent avoir fait l’objet de comportements haineux au cours des cinq dernières années.
Ils sont même 64 % à redouter une restriction de leur liberté religieuse. Un chiffre alarmant, témoignant d’une atmosphère suffocante et d’une méfiance considérable envers les pouvoirs publics. « La musulmanophobie apparaît plus que jamais comme un système discriminatoire multidimensionnel qui structure l’expérience sociale des musulmans dans tous les domaines de leur vie », résume à Libération François Kraus, directeur du pôle politique de l’Ifop.
Une cécité volontaire
En 2024 déjà, le ministère de l’Intérieur recensait 173 actes antimusulmans et le Collectif Contre l’Islamophobie en Europe plus de 1 000. L’écart est récurrent, laissant penser que les victimes sont peu nombreuses à rapporter les faits auprès des forces de l’ordre. Par ailleurs, les chiffres du ministère de l’Intérieur, faute de volonté politique, sont jugés parcellaires et « ne permettent qu’une approche très limitée » de l’islamophobie en France, soulève Patrick Simon, directeur de recherche à l’Institut national d’études géographiques (Ined) chez Mediapart.
Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, l’avait lui-même reconnu dans son discours de clôture du Forum de l’Islam de France (FORIF) en février dernier : le nombre de « faits antimusulmans » recensés se situe « sans doute en deçà de la réalité car toutes les victimes ne portent pas nécessairement plainte. » « Sans doute. »
Une petite phrase désinvolte, passée inaperçue, qui n’envisage qu’à demi-mots l’hypothèse d’une minimisation des chiffres. Un propos qui place sur les victimes elles-mêmes, et elles seules, la responsabilité du silence.
Des faits banalisés
Publié en mars dernier, un rapport parlementaire intitulé « Haine anti-musulmans, islamophobie : qualification juridique et politiques publiques de lutte contre ces discriminations », soulève la question des plaintes. Ses trois auteurs, les député.es Marietta Karamanli, Ludovic Mendes et Sabrina Sebaihi, y reconnaissent un « réel gouffre entre [les] chiffres et le vécu des personnes musulmanes » et évoquent « une islamophobie d’ambiance ».
La Direction des libertés publiques et affaires juridiques, consultée sur la question, estime que cette propension à ne pas saisir la justice est due, entre autres, à la « banalisation des faits ». Banalisation telle que, le soir même de la discussion de cette thématique à l’Assemblée, lors d’un rassemblement intitulé « Pour la République : la France contre l’islamisme », Bruno Retailleau qualifiait le port du hijab de « vrai marqueur de soumission » et ponctuait son discours par « Vive le sport, et donc à bas le voile bien sûr. » Propos particulièrement choquants venant d’un ministre de l’Intérieur lui-même chargé… de la veille au respect du principe de laïcité.
Autre marqueur de cette banalisation : la multiplication des actes violents : Tags racistes, vidéos haineuses, menaces de morts, sorties politiques racistes… D’après une enquête menée par Politis, au moins 33 mosquées ont été visées par des incendies ou tentatives d’incendies depuis 2015. L’année 2024 est celle où l’on en comptabilise le plus, avec 6 attaques.
Si elle se concentre sur les feux, l’investigation ne dénombre pas les menaces constantes ou autres actes malveillants visant les lieux de culte musulmans, comme la tête de porc retrouvée devant la porte de la mosquée turque de Saint-Omer (Pas-de-Calais) en mars 2024.
En avril 2025, une étape a été franchie. Aboubakar Cissé, un fidèle musulman, a été tué de 57 coups de couteau dans une mosquée du Gard. Bruno Retailleau, alors en campagne pour la présidence des Républicains, avait mis deux jours à se rendre à Alès – et pas sur les lieux du drame.
Un manque de confiance dans la police et la justice
Héloïse, étudiante marseillaise, fait partie de ces musulmans qui ne portent pas plainte. « Les remarques sur mon voile, c’est tous les jours. Je sens les changements de comportement, les gens qui se déplacent dans les transports, les questionnements incessants sur mon choix de porter le voile. Et les insultes, évidemment. »
Après avoir tenté plusieurs fois d’ouvrir le dialogue, elle ne répond même plus, par lassitude. « J’en viens parfois à me retenir d’utiliser des formules religieuses en public, ça paraît tout bête, mais j’ai le sentiment que je vais être pointée du doigt. J’ai l’impression que je dois gommer une partie de moi-même », regrette la jeune femme.
En général, j’évite au maximum les commissariats. J’ai déjà eu l’occasion de porter plainte pour signaler des violences sexistes et sexuelles, et ça m’a marquée
Parmi les agressions verbales qu’elle a essuyées, une l’a particulièrement marquée. Dans un bus, une passagère a insulté Héloïse de terroriste, rapporte-t-elle. « Cette agression était extrême. Dans ma tête c’était inimaginable qu’on aille aussi loin. Mais je n’ai pas porté plainte. » La perspective d’une procédure longue, sans garantie d’issue favorable, la refroidit.
« En général, j’évite au maximum les commissariats. J’ai déjà eu l’occasion de porter plainte pour signaler des violences sexistes et sexuelles, et ça m’a marquée. Ma parole n’était pas prise en compte, ça a été une double violence », confie la jeune femme. « Je n’ai pas envie de subir ça à nouveau, pour rien. »
La défiance à l’égard des forces de l’ordre est répandue chez les personnes de confession musulmane, en raison des scandales racistes qui entachent cette profession. Fin octobre, à Nice, cinq policiers nationaux seront notamment jugés pour des faits de violences aggravées et d’injures non publiques à raison de la religion sur deux Tunisiens soupçonnés de trafic de stupéfiants. Ces fonctionnaires sont accusés d’avoir déchiré les pages du Coran de l’une des victimes, avant de tenter de les lui faire avaler de force.
L’auto-organisation face à l’inertie des pouvoirs publics
Pas de quoi étonner Safir*, expert en cybersécurité chez Tajmaât. Cette plateforme collaborative compile, auprès de dizaines de milliers d’abonnés sur les réseaux, les actes racistes et antimusulmans visant les concernés.
Les chiffres officiels sont, pour lui, « insultants au regard de la réalité du terrain. » La méfiance des musulmans envers l’appareil judiciaire rend indispensable le travail de Tajmaât, développe-t-il, résultat direct de carences systémiques, de l’inaction des institutions et de l’appareil politique.
« Nombre de victimes estiment que leur plainte sera classée sans suite, ou que les sanctions, lorsqu’il y en a, seront dérisoires », avance-t-il. « Nous avons constaté que dans plusieurs affaires d’agressions, le caractère raciste ou islamophobe des actes n’est pas reconnu par le parquet. »
Il cite alors l’Association Culturelle Franco-Maghrébine du Val de Morteau, dans le Doubs : « Les deux attaques de mars dernier, l’une par des coups de feu tirés sur les locaux, l’autre à la voiture-bélier au cours de laquelle le conducteur a tenté de percuter des fidèles, n’ont donné lieu à aucune qualification d’acte raciste ou islamophobe ». Une décision incompréhensible alors que des témoins ont rapporté des propos explicites, souligne Safir. Le directeur de l’association, Mohamed El Assass, confiait quelques jours après les faits avoir dû faire appel à un service de sécurité extérieur « car les gendarmes ne sont jamais venus patrouiller. »
Évidemment que les policiers et militaires composent des populations particulièrement réceptives à un certain discours
Des faits qui évoquent les attaques liées au terrorisme d’extrême-droite. Si la gravité du phénomène n’engendre pas de réponse gouvernementale forte, les renseignements, eux, s’inquiètent. Depuis 2017, vingt procédures judiciaires ont été ouvertes en lien avec ces violences terroristes, principalement des attentats déjoués. Les musulmans et les personnes issues des communautés affiliées en sont une des cibles privilégiées.
Plus inquiétant encore, plusieurs membres des forces de l’ordre ont été identifiés comme étant affiliés à cette mouvance terroriste. En 2018, lit-on dans Médiapart, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) comptabilise « une cinquantaine de policiers, gendarmes et militaires » parmi les personnes suivies pour leurs liens avec « l’extrême droite violente ».
Au procès de la cellule néonazie Waffenkraft, où quatre personnes étaient jugées pour projet d’attentat, un commissaire de la DGSI auditionné avait reconnu le rôle joué par ces professions dans le milieu. « Évidemment que les policiers et militaires composent des populations particulièrement réceptives à un certain discours. » Une « évidence » qui explique en partie la réticence de certaines victimes d’actes islamophobes à porter plainte.
Inaction politique et instrumentalisation
« En tant que musulmans, nous ne sommes pas protégés, pas considérés. Même par la gauche », déplore Zineb*, cadre de 40 ans. « L’islamophobie n’est pas du tout prise en compte par les politiques, puisqu’elle n’est même pas nommée en tant que telle. C’est un racisme qui est nié dans les termes », développe-t-elle, « comme s’il n’existait pas. Comment soigner une maladie si on refuse de la nommer ? »
Il y a quelques années, sa mère Aïcha* a été victime d’une attaque islamophobe sur un parking de Lyon, et encore aujourd’hui, Zineb a les larmes aux yeux en évoquant l’agression. « Alors qu’elle se garait, elle n’a pas vu un coursier à vélo qui arrivait. Il s’est mis à taper sur la voiture, et lorsqu’il a vu qu’elle portait le voile, il a commencé à l’insulter de sale Arabe, et d’islamiste. » Effrayée, Aïcha tente de remonter la vitre, mais l’homme la saisit par le voile et la tire, plaquant violemment le visage de cette cheffe d’entreprise de 56 ans contre le carreau.
Zineb, alors à Paris, avertit en urgence la plateforme de livraison à vélo qui emploie l’agresseur, mais celle-ci assure ne rien pouvoir faire. Aïcha, persuadée que cela ne servirait à rien, refuse de porter plainte. « Nos parents sont d’une génération qui rasait les murs, qui pensaient qu’ils ne devaient pas faire de vagues », analyse Zineb. « Moi, je l’ai encouragée à porter plainte, mais avec le recul, si ça devait arriver aujourd’hui, je ne réagirais pas de la même façon. »
Quand je vois ça, je suis dégoûtée, même nos mamans sont jetées en pâture
Le déferlement de haine islamophobe en réaction à l’affiche municipale montrant Nacéra, habitante de Strasbourg de 66 ans arborant un voile jaune, a été un déclic. « Quand je vois ça, je suis dégoûtée. Même nos mamans sont jetées en pâture. Je ne comprenais pas à l’époque pourquoi ma mère ne voulait pas porter plainte, mais maintenant je me dis qu’elle avait déjà l’intelligence de savoir que ça ne mènerait nulle part. »
Pour autant, la lutte contre les actes antimusulmans ne donne lieu à aucun élan politique considérable. Là où le combat contre l’antisémitisme est, à raison, une cause nationale manifeste, l’islamophobie ne mobilise pas. Tout soutien explicite entraîne même, au mieux des accusations d’électoralisme, au pire des soupçons de complaisance avec les milieux islamistes et terroristes.
Amnesty International avait déjà pointé du doigt cette inaction, quelques jours après le meurtre d’Aboubakar Cissé, déclarant que les autorités françaises « échouent à mettre en place une politique publique de lutte contre le racisme et les discriminations qui soit efficace et ambitieuse. » Et dénonçait des « discours de façade des dirigeants français » ne pouvant occulter « leur responsabilité dans l’islamophobie en France. »
Une plateforme de signalement aux abonnés absents
La dernière action concrète issue du champ politique revient alors à… Bruno Retailleau, qui lors du FORIF, avait annoncé le lancement imminent d’une plateforme de signalement des actes islamophobes. Gérée par l’Association de Défense contre les Discriminations et actes Anti-Musulmans (ADDAM), celle-ci a pour but de recenser les faits, d’accompagner et de conseiller les victimes.
Près de neuf mois plus tard, pourtant, la montagne a accouché d’une souris : la plateforme reste encore largement méconnue du grand public, comme le prouve la page Instagram de l’association suivie par moins d’une trentaine de personnes.
Aucune campagne de communication n’a été lancée. Contactée par le Bondy Blog, l’ADDAM n’a pas donné suite. Une simulation de signalement, effectuée le 22 septembre, est toujours sans réponse à l’heure de la publication de cet article. Entre-temps, un message sur la page d’accueil indique qu’un formulaire en ligne sera bientôt disponible, sans que l’on sache si le formulaire actuel est fonctionnel.
À défaut de signaler les attaques dont ils sont victimes, de nombreux Musulmans continuent à quitter la France. « La première raison du départ est de mettre à distance le racisme et les discriminations », précisait au Bondy Blog Julien Talpin, coauteur de l’enquête « La France, tu l’aimes, mais tu la quittes », portant sur cette fuite vers des terres plus tolérantes.
« Ces stigmatisations, micro-agressions, discriminations, rappellent en permanence aux musulmans qu’ils ne sont pas des Français comme les autres. Il y a un sentiment de déni de francité », affirme-t-il. « Une fois parties à l’étranger, les personnes disent qu’elles ne se sont jamais senties aussi françaises, puisqu’elles sont enfin perçues comme telles. » Ceux qui restent, quant à eux, s’enfoncent dans un mal-être citoyen grandissant dont peu s’alarment, et vivent leur foi la boule au ventre.
Ramdan Bezine
*Le prénom a été modifié