Les enfants comme les adultes sont surexposés au cadmium en France à travers l’alimentation, selon un nouveau rapport de l’Anses. En cause, la contamination des terres agricoles. Quelles pistes pour en sortir ? Décryptage en onze questions-réponses.
En résumé :
- La population française est parmi la plus contaminée au cadmium en Europe, à cause d’un laisser-faire des gouvernements depuis plus d’une décennie.
- Ces surdoses de cadmium concernent les enfants comme les adultes et ont de lourdes conséquences sur la santé, provoquant notamment une augmentation des cancers.
- L’excès de cadmium est dû aux engrais chimiques utilisés dans les champs et reste ensuite présent dans de nombreux aliments, en particulier ceux à base de céréales (pain, pâtes, céréales du petit-déjeuner...), ou les pommes de terre.
- Pourtant, il est possible de réduire drastiquement l’usage de cadmium, en encadrant mieux les pratiques agro-industrielles et en favorisant l’agriculture biologique.
- Là encore, l’extrême droite s’y oppose, préférant, de fait, laisser les cancers se multiplier plutôt que de réguler l’agriculture.
Cliquez sur les questions ci-dessous pour en savoir plus.
– Qu’est-ce que le cadmium ?
– Surexposition au cadmium : que dit le nouveau rapport de l’Anses ?
– Quels sont les principaux aliments contaminés au cadmium ?
– Pourquoi la population française est-elle plus exposée au cadmium ?
– Quelles conséquences sur la santé ?
– Derrière la teneur en cadmium, quels enjeux géopolitiques ?
– Que compte faire le gouvernement français ?
– Comment réduire la quantité d’engrais phosphatés utilisés ?
– L’agriculture bio est-elle une alternative ?
– Quels aliments privilégier à l’échelle individuelle ?
– Pourquoi l’extrême droite s’oppose-t-elle à l’interdiction de la majorité des engrais phosphatés ?
Qu’est-ce que le cadmium ?
Le cadmium est un métal naturellement présent dans les sols, qui s’accumule et pénètre dans les végétaux, principalement par la racine. Mais les activités agricoles contribuent fortement à augmenter sa présence dans l’environnement.
On retrouve notamment du cadmium, sous forme de fines particules, dans les engrais minéraux phosphatés. Ces fertilisants issus de roches riches en phosphore, sont très utilisés en agriculture dite « conventionnelle » pour soutenir les rendements. En France, les engrais minéraux phosphatés représentent près de la moitié des apports de cadmium sur les sols agricoles français. « Le cadmium est présent dans l’alimentation et peut provoquer, entre autres maladies, un risque accru de cancer », alertait Basta! dès 2023.
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Surexposition au cadmium : que dit le nouveau rapport de l’Anses ?
La population française, enfants comme adultes, est bien trop exposée au cadmium. C’est la conclusion de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), qui a évalué l’ensemble des sources et voies d’exposition à ce métal lourd, dans son rapport publié le 25 mars. « L’alimentation est de loin la source majeure d’exposition, représentant jusqu’à 98 % de l’imprégnation au cadmium dans la population non fumeuse », souligne l’agence.
Les enfants sont particulièrement exposés : un quart d’entre eux dépassent la dose journalière tolérable par ingestion pour le cadmium, selon les résultats de la troisième étude de l’alimentation totale (EAT3).
La dernière étude nationale de biosurveillance Esteban, menée entre 2014 et 2016 par Santé publique France, a également révélé que près de la moitié de la population de 18 à 60 ans dépasse le seuil de concentration critique de cadmium dans les urines. Ainsi, chez les adultes français, l’imprégnation moyenne au cadmium mesurée a quasiment doublé en dix ans, si l’on se réfère à l’étude nationale Nutrition Santé menée en 2006-2007.
« Si les niveaux d’exposition actuels se maintiennent et qu’aucune action n’est mise en place, des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population », explique Géraldine Carne, coordinatrice de l’expertise à l’Anses, compte tenu du caractère bioaccumulable du cadmium dans l’organisme.
La situation est encore plus critique pour les fumeurs : du fait de l’apport supplémentaire lié au tabac – une plante exigeante en phosphore –, l’imprégnation est nettement plus élevée à tous les âges.
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Quels sont les principaux aliments contaminés au cadmium ?
L’exposition repose sur un cumul d’aliments du quotidien. Les aliments les plus contributeurs sont à la fois des produits fréquemment consommés et contaminés par le cadmium, notamment certains produits céréaliers, relève l’Anses : céréales du petit-déjeuner, pains, viennoiseries, pâtisseries, gâteaux et biscuits sucrés, pâtes, riz et blé ainsi que les pommes de terre et certains légumes (notamment racinaires, comme les carottes, navets, radis...).
Le rapport de l’Anses ne distingue pas la teneur en cadmium des produits bio et non bio, alors même que plusieurs études ont montré que les céréales bio ont moins de cadmium, par exemple.
« L’imprégnation débute dès la période prénatale et se poursuit dès les premiers mois de vie, alors que les 1000 premiers jours de la vie de l’enfant sont déterminants pour le reste de son existence », souligne le député écologiste Benoît Biteau.
Chez les bébés de moins d’un an, l’expertise pointe le fait que les préparations infantiles de premier âge et les pots de légumes constituent « la principale source alimentaire à l’imprégnation humaine au cadmium ».
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Pourquoi la population française est-elle plus exposée au cadmium ?
Chez les adultes français, l’imprégnation moyenne au cadmium est « trois fois supérieure à celle des adultes américains et plus de deux fois à celle des adultes italiens », selon une tribune des médecins libéraux publiée en juin 2025. Ces données figurent dans l’étude Esteban publiée en 2021. Chez les enfants français, l’imprégnation est « quatre fois supérieure à celle des enfants américains ou allemands, par exemple », ajoutent les médecins.
Comment expliquer cette surcontamination en France, comparé aux voisins européens ? C’est que l’industrie agroalimentaire française est autorisée à laisser plus de cadmium dans les engrais qu’elle utilise et donc dans les aliments qu’elle fabrique (90 milligrammes par kilo d’engrais phosphatés). Ailleurs en Europe, la limite maximale – adoptée en 2019 – est bien inférieure (60 mg). Certains pays européens ont même anticipé un durcissement des normes : la Finlande et la Slovaquie, par exemple, appliquent un seuil de 20 mg/kg, soit plus de quatre fois inférieur à la limite française.
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Quelles conséquences sur la santé ?
Le cadmium est reconnu depuis 2012 comme cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction par le Centre international de recherche sur le cancer. Il entraîne aussi chez l’humain des atteintes rénales et une fragilité osseuse à la suite d’une exposition prolongée, notamment par voie orale, selon un avis de l’Anses publié en 2019.
Un article scientifique en 2023 souligne que les personnes les plus exposées au cadmium présentent d’importants surrisques de cancers. Parmi ces cancers : celui du pancréas, dont l’incidence explose. Elle a plus que doublé ces 15 dernières années en France. 6000 nouveaux cas étaient diagnostiqués en 2006, 12 000 en 2012 et 15 000 en 2023. « En 2019 déjà, une étude a documenté un surrisque de cancer du pancréas pour les personnes les plus exposées au cadmium », précisait Pierre Souvet, médecin et président de l’Association Santé Environnement France, à Basta! lors de notre précédente enquête.
Une publication italienne de 2020 fait également état d’un nombre impressionnant d’effets sanitaires du cadmium : dommages au niveau des reins, du foie, des systèmes osseux et cardiovasculaire, troubles du cycle menstruel, malformations chez l’embryon, effets mutagènes…
Une étude a montré qu’en France, en Belgique et en Espagne, « environ 23 % des cas d’ostéoporose chez la femme sont attribuables à cette exposition, avec une projection pouvant aller jusqu’à 34 % de femmes affectées d’ici à 2040 si les niveaux d’exposition ne diminuent pas », insiste l’Anses.
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Derrière la teneur en cadmium, quels enjeux géopolitiques ?
La France importe la quasi-totalité de ses engrais phosphatés du Maroc, l’une des principales réserves de phosphore dans le monde. Or, « le gisement marocain d’origine sédimentaire est plus riche en cadmium que certains gisements de Russie ou des États-Unis », explique Sylvain Pellerin, directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).
Les autres pays européens s’approvisionnent eux aussi en engrais phosphatés au Maroc, mais également auprès de la Finlande, de la Norvège ou de la Russie, où la teneur en cadmium du phosphore est moins élevée. Les détracteurs d’une limite basse, soit à 20 mg, affirment que cela risque d’accroître la dépendance aux importations russes.
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Que compte faire le gouvernement français ?
L’Anses recommande en premier lieu d’appliquer dès que possible des valeurs limites en cadmium pour les engrais minéraux phosphatés. Comme dans son avis de 2019, l’agence recommande de « ne pas dépasser un flux d’apport de 2g de cadmium par hectare et par an ». Pour cela, elle recommande une teneur maximale de 20mg de cadmium par kilo d’anhydride phosphorique dans les engrais minéraux phosphatés.
Dans la foulée de la publication de l’Anses, le ministère de l’Agriculture a annoncé le 25 mars que la diminution serait progressive, passant de 90 milligrammes par kilogramme actuellement à 60 mg/kg en 2027, c’est-à-dire le niveau préconisé par l’Union européenne. Le seuil passerait ensuite à 40 mg/kg en 2030, puis à 20 mg/kg avant 2038 – soit le niveau recommandé par l’Anses – sous réserve d’« une étude d’impact favorable ». Des projets de décrets et d’arrêtés sur ce sujet « ont été soumis en février au Conseil d’État, qui doit rendre ses conclusions d’ici avril », et devraient ensuite être publiés « dans la foulée », précise le ministère.
« Attendre autant, c’est criminel, selon moi, au regard des recommandations des agences sanitaires et de l’urgence du problème », a réagi le député écologiste Benoît Biteau auprès du média Vert.
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Comment réduire la quantité d’engrais phosphatés utilisés ?
Le groupement des industriels du secteur des engrais, France Fertilisants, a communiqué le 25 mars sur « les efforts » de la filière. L’organisation note depuis 1988 une réduction d’environ 70 % de l’usage des engrais minéraux phosphatés en France. Le chercheur Sylvain Pellerin, de l’Inrae, confirme que « les épandages d’engrais phosphatés ont été divisés par quatre depuis les années 1990 ». Cette trajectoire n’est toutefois pas suffisante.
L’Anses recommande en plus une « évolution des pratiques agricoles ». Certaines techniques permettent, par exemple, de mobiliser le phosphore déjà présent dans les sols afin d’éviter de nouveaux apports. L’Inrae préconise ainsi d’intégrer du lupin blanc ou du sarrasin dans les rotations de cultures. L’institut conseille également de favoriser le retour des haies pour limiter l’érosion des sols, et de privilégier des apports en matières organiques comme le fumier ou le compost.
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L’agriculture bio est-elle une alternative ?
« Les agriculteurs et agricultrices biologiques privilégient les engrais organiques et effluents d’élevage », indique la Fédération nationale de l’agriculture biologique, la Fnab. L’organisation regrette, dans un communiqué publié le 31 mars, que la bio soit « injustement mise dans le même sac que le conventionnel » par l’Anses. « Le rapport de l’Anses laisse penser que les mêmes règles s’appliquent aux bios et aux conventionnels concernant le cadmium. Or, la réglementation bio impose des seuils limites 30 % plus bas pour les phosphates miniers », ajoute la Fnab.
Le cahier des charges de l’agriculture biologique est en effet aligné sur la limite de 60 mg/kg de cadmium de la réglementation européenne, contre les 90 mg/kg en vigueur en France pour le conventionnel.
Surtout, dans son expertise, l’Anses indique que « le phosphate naturel est utilisé dans de nombreuses exploitations en agriculture biologique ». Or, une étude conduite par Arvalis, l’institut technique des grandes cultures françaises, à laquelle le quotidien Le Monde a eu accès conclut le contraire dans ses résultats préliminaires.
L’étude a consisté à observer les pratiques de fertilisation des sols menées sur 175 parcelles bio entre 2017 et 2021 : sur 866 situations documentées, une seule a employé du phosphate naturel. Ce dernier n’est donc quasiment pas utilisé par les agriculteurs bio français.
La Fnab demande à l’Anses d’ajouter ces précisions à son expertise « afin de garantir une juste information des pouvoirs publics et des consommateurs ».
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Quels aliments privilégier à l’échelle individuelle ?
« La réduction de l’exposition au cadmium passe avant tout par des actions collectives sur les sources de contamination, notamment les sols agricoles », précise l’Anses. Elle recommande toutefois de limiter la consommation de produits à base de blé sucrés et salés, tels que les céréales du petit-déjeuner, gâteaux et biscuits. Elle invite aussi à introduire plus de légumineuses dans les repas à la place des aliments à base de blé, comme les pâtes.
Quid des aliments cultivés en agriculture biologique ? « Plusieurs études concluent à une moins forte teneur en cadmium des aliments bio mais sont écartées par l’Anses sans explication précise », regrette la Fédération nationale de l’agriculture biologique. Interrogée à ce sujet par France Info, l’Anses dit vouloir « rester prudente » et précise qu’elle n’exclut pas de mener, « dans un futur proche, une étude comparative » entre le bio et le conventionnel, sur leur impact sur la santé des Français.
En l’occurrence, une étude existe déjà, Nutrinet. Celle-ci est de mieux en mieux documentée : elle suit une cohorte de plus de 100 000 adultes en France depuis 2009 et a révélé une diminution de 25 % du risque de cancer observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio comparés aux non-consommateurs.
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Pourquoi l’extrême droite s’oppose-t-elle à l’interdiction de la majorité des engrais phosphatés ?
Le Rassemblement national a refusé en commission de l’Assemblée nationale, le 4 février dernier, de voter pour une proposition de loi visant à protéger l’alimentation des contaminations au cadmium. Le texte, porté par le député écologiste Benoît Biteau, préconise l’interdiction des engrais phosphatés pollués au cadmium à compter du 1er janvier 2027. Hervé de Lépinau, député RN, s’est dit favorable à « la responsabilité individuelle » et opposé à toute contrainte sur l’économie agricole. Malgré tout, la proposition de loi de Benoît Biteau pourrait être examinée dans l’hémicycle en mai prochain.