« Ce qu’il reste de nous » : l’humanité palestinienne au fil des générations
Avant d’explorer les blessures, le film s’attache d’abord à faire revivre une Palestine bien souvent oubliée. À l’ère du numérique, où circulent vidéos de massacres et carrousels de chiffres glaçants dans une quête de vérité plus que nécessaire, il est important de rappeler, par le récit, que l’histoire palestinienne ne se limite pas à la tragédie.
Dès les premières minutes, Cherien Dabis réussit à rendre ses couleurs à la culture palestinienne. Parsemé d’images lumineuses et de récits autour des fameuses orangeraies, « bayarat » en arabe, le film nous rappelle que l’orange de Jaffa, aujourd’hui utilisée comme instrument de soft power israélien, était à l’origine un symbole palestinien. Avant la Nakba (« catastrophe » en arabe) en 1948, la ville de Jaffa était réputée pour ses vergers d’agrumes. Le contexte d’exil forcé puis de colonisation a favorisé la réécriture de l’histoire, que la réalisatrice tient à rétablir.
Sharif (Adam Bakri) et son fils Salim © Nour Films
Tout d’abord, la Palestine vivante
Les personnages du film sont porteurs d’un héritage culturel vivant, illustré par des traditions comme le Musakhan, plat préféré du jeune Noor. Plus tard, ses parents s’amuseront du fait que le premier mot prononcé par leur fils n’a pas été « papa » ou « maman », mais « zaytoun », qui signifie « olive ». À l’instar des orangers, la culture des oliviers est un élément central de la culture palestinienne. Source de prospérité, l’arbre incarne l’enracinement du peuple.
« Si les oliviers se souvenaient des mains qui les ont plantés et soignés, leur huile se changerait en larmes », disait le poète palestinien, Mahmoud Darwich. Depuis l’occupation de la Cisjordanie par Israël en 1967, des milliers d’oliviers ont été détruits par les autorités israéliennes. Cet arrachement perdure encore aujourd’hui. « Ils les ont complètement déracinés et rasés, sous des prétextes fallacieux », déclare Abdelatif Mohamed Abou Aliya, agriculteur en Cisjordanie, le 24 août 2025 à l’AFP.
Face à ces destructions répétées, que reste-t-il aux Palestiniens ? Cherien Dabis y répond par la mémoire culturelle, qu’il faut continuer de visibiliser et de réparer à travers les années et les frontières. Pour ceux qui restent comme pour ceux qui partent, pour ceux qui vivent comme pour ceux qui meurent. Mais cette mémoire s’accompagne de douleurs profondes qui s’immiscent dans l’intimité des familles et se transmettent de génération en génération.
De père en fils, l’héritage du traumatisme
La première manifestation du traumatisme apparaît à travers le personnage de Sharif, alors que la famille vit dans un camp de réfugiés en Cisjordanie. À ce moment-là, Sharif est grand-père : il partage son quotidien avec son fils Salim, sa belle-fille Hanan et ses petits-enfants. L’espace précaire du camp contraste fortement avec le confort et l’abondance de la famille, initialement propriétaire d’orangeraies.
Au beau milieu de la nuit, sido (« papy » en arabe) se réveille soudainement et sort de la maison. Complètement désorienté, il demande à Salim où se trouvent la maison et les vergers. Cette scène bouleversante révèle le traumatisme laissé par la perte de la terre et l’espoir persistant, mais impossible, d’un retour à la maison. Si la génération de Sharif porte encore la mémoire vive de cette perte, celle de son fils Salim doit, elle, affronter au quotidien les humiliations de l’occupation.
Un jour, au détour d’une ruelle, alors qu’il marche main dans la main avec Noor, Salim tombe sur un groupe de soldats israéliens. Ceux-ci n’hésitent pas à l’humilier devant son fils, un souvenir qui hantera Noor jusqu’à l’âge adulte.
Salim (Saleh Bakri) et son fils Noor (Sanad Alkabareti) © Nour Film
À cet instant précis, l’image du père invincible se fissure. « À quoi servent les parents s’ils ne peuvent pas protéger leurs enfants ? » Les mots de Hanan traduisent la honte et la culpabilité immense de parents, incapables de protéger leurs enfants d’une violence qui les dépasse.
À l’âge où les parents sont, aux yeux des enfants, un rempart contre le monde, Noor voit son père réduit à l’impuissance, face aux armes et au mépris des soldats. En réponse à ce traumatisme, il en vient à renier son père, comme si l’image du héros paternel s’était brutalement effondrée.
Cherien Dabis met d’ailleurs la relation père-fils au cœur du récit. La colère qui finit par la gangréner est saisissante. Sharif, par sa forte personnalité, habité par la haine des colons, la transmet à son petit-fils dès son plus jeune âge. Salim, dans un rôle plus apaisé, tente, lui, de préserver le fragile équilibre de la famille et d’épargner à son fils la violence de ce ressentiment.
Alors que la Palestine est souvent abordée par le prisme de la mort et de la violence, le choix de raconter le traumatisme intergénérationnel semble particulièrement pertinent. La réalisatrice choisit de montrer comment la vie continue. En apportant de la complexité aux personnages, elle rompt avec la vision uniforme des Palestiniens pour leur rendre leur humanité. Sharif, Salim et Noor vivent chacun son tour l’injustice mais chacun y répond différemment. À travers ces trajectoires contrastées, le film compose une véritable fresque familiale où l’histoire collective se reflète dans des expériences profondément individuelles.
Salim (Saleh Bakri) et son épouse Hanan (Cherien Dabis) © Nour Films
La poésie pour sauver l’humanité
La poésie arabe irrigue le film de Cherien Dabis. À chaque épreuve, elle s’impose comme un refuge, un souffle capable de traverser la douleur et le silence. Fidèle à l’essence même de la Palestine, berceau des trois religions, la famille se remet entre les mains de Dieu, trouvant tantôt dans la spiritualité, tantôt dans le langage poétique, un moyen de préserver son humanité.
La plus grande douleur de ce film réside dans la perte de Noor, qui soulève des questions éthiques et religieuses complexes : le don d’organes est-il autorisé en Islam ? Permettre une greffe à un futur soldat israélien reviendrait-il à condamner la vie de plusieurs enfants palestiniens ? Après avoir pris leurs terres et la vie de leur fils, les colons méritent-ils d’avoir ses organes ?
Salim et Hanan font leur choix, mais le film ne donne pas de réponse définitive, nous laissant toute la liberté d’y réfléchir. C’est sans doute pour cela que ces interrogations apparaissent à la fin, comme un pas de côté, invitant à questionner l’éthique, la religion et l’humanité.
« Ce qu’il reste de nous » raconte brillamment une Palestine intime, où la mémoire et l’humanité continuent de résister.
Rania Merini