Cité des chances : « Nous devons participer aux décisions »
« Tout le quartier à l’Élysée. » C’est le thème de cette deuxième édition organisée par l’association Cité des Chances à l’occasion de la Journée mondiale de l’égalité des chances. Avant que les portes ne s’ouvrent, Samia Beldjelti, directrice communication, et quelques bénévoles s’activent pour accueillir les premiers arrivants.
En ce dimanche pluvieux, plus de 80 personnes ont poussé les portes de la maison de la Conversation (Paris, 18e). Le public prend place face à la scène, dominée par une estrade où se dérouleront les échanges de l’après-midi. « Pour les jeunes, par les jeunes » peut-on lire en fond, une phrase qui contraste presque avec la diversité de l’auditoire. Ici, les générations se mêlent, des adolescents aux quelques adultes déjà confortablement installés, marquant l’importance d’un échange intergénérationnel.
Au programme : tables rondes, partage d’expériences et débat autour de l’égalité des chances. Le tout se déroule dans le 18ᵉ arrondissement, à la Maison de la Conversation. Un lieu hautement symbolique pour l’association, qui y a vu ses temps forts s’y dérouler.
La scène, sobre, qui accueille les premiers intervenants se compose d’une table en verre entourée de quatre fauteuils. Une lampe diffuse une lumière douce qui réchauffe les murs gris de la salle. L’espace est prêt : les tables rondes peuvent commencer.
Détruire la méritocratie
L’association qui s’est donnée pour mission, depuis sa création en janvier 2018, de “démocratiser la démocratie” a voulu marquer le coup : offrir un espace de rencontres entre les acteurs engagés sur les questions d’engagement citoyen. Pour Nawelle Benyahia-Djelloul, organisatrice de la journée, le lien est évident : « Pour cette Journée mondiale de l’égalité des chances, on s’est dit que l’égalité des chances et la participation citoyenne, c’est les deux faces d’une même pièce ».
Ici, pas de langue de bois. Les mots sont dits, clairement posés sur la table. En réalité, on parle très peu d’“égalité des chances” au sens classique du terme, et certainement pas pour défendre un modèle fondé sur l’illusion d’un point de départ équitable.
La créatrice de contenu et collaboratrice parlementaire Imane Bounouh donne immédiatement le ton : « Moi, la méritocratie… Je n’y crois pas une seule seconde, je vous le dis franchement. » L’humeur est à déconstruire ce mythe qui cache, sous un vernis de justice, des inégalités persistantes et de se mobiliser pour raconter autrement les réalités de la jeunesse des quartiers populaires.
Raconter les quartiers populaires
Afin de porter de nouveaux récits, l’association a misé sur un panel taillé sur mesure pour l’événement. Cette mission est confiée aux journalistes Walid Anflous de Booska-P et Camélia Kheiredine, accompagnés de l’autrice et boxeuse, Aya Cissoko.
À travers leurs voix, une même question traverse les échanges : comment raconter avec dignité et justesse les trajectoires des jeunes et des habitants des quartiers populaires ? La salle les écoute attentivement lorsqu’ils développe sur l’importance de s’organiser et de créer leurs propres objets culturels pour reprendre en main le narratif sur les quartiers.
Les témoignages fusent à mesure que la discussion progresse. « J’ai trouvé ces échanges super réconfortants », confie une jeune participante à la sortie de la discussion. La modératrice, Alliya Arifa, qualifie les discussions de « réparatrices », au vu de l’émotion qui a traversé la salle.
JMEC 2025 à la Maison de la Conversation – Cité des Chances, le 7 décembre ©Thélan Lam
La nuit tombe et l’éclairage de la salle s’intensifie. La discussion bascule autour de l’invisibilisation de la part des jeunes issus des quartiers populaires dans les milieux institutionnels.
Afin d’éviter l’écueil d’un débat cantonné à un prisme francilien, l’association a veillé à diversifier les points de vue et les expériences. Abdallah Slimani, venu de Vaulx-en-Velin, apporte ainsi la perspective des banlieues lyonnaises, complétant les propos de Romain Montbeyre-Soussand de SOS Racisme. « C’est la 7ᵉ édition du Tour de France du projet Salam Shalom Salut, qui vise à créer des espaces de discussion dans plusieurs villes, en milieu rural comme dans les quartiers populaires », explique Nawelle, qui assure cette fois la modération de la table ronde.
La parole circule autour des questions de mobilisation et de confiance en soi. « Comment faire pour se sentir légitime ? », interroge une jeune fille, d’une voix hésitante. « Dans un jeu marqué par des institutions structurellement pensées pour exclure… des personnes moins compétentes que toi n’hésiteront pas à le faire, eux ! », répond sans détour Imane Bounouh, laissant un silence parcourir la salle. L’effet est immédiat.
Les municipales en ligne de mire
« Il y a un vrai besoin de gagner en légitimité et en capacité d’action, surtout avec le calendrier politique qui arrive. » L’arrivée des élections municipales en 2026 n’a évidemment pas échappé aux discussions de la journée. Abdallah Slimani, président de l’association Avas, souligne l’importance de la solidarité entre collectifs : « Quand il s’agit d’influencer la politique et les thématiques qui nous concernent, il faut se serrer les coudes. Nous devons participer aux décisions ».
Aussi, Romain Montbeyre-Soussand rappelle l’impact concret de l’engagement citoyen en évoquant les dernières élections : « L’an dernier, lors des législatives, on a montré que, lorsqu’on se mobilise rapidement, on peut recréer du commun ».
Cette dimension trouve un écho direct auprès de plusieurs spectateurs présents ce soir. Près des murs gris de la Maison de la Conversation, Selena et son amie, toutes deux en licence de sciences politiques partagent leur ressenti.
« Ça m’a donné envie de rejoindre l’association, explique Selena. Ce sont des sujets dont on n’a pas forcément l’occasion de parler et sur lesquels il est nécessaire de se mobiliser maintenant. » Son amie ajoute avec enthousiasme l’importance de rencontrer des figures marquantes comme Imane Bounouh : « Il y a aussi des portes qui se sont ouvertes grâce à des profils comme elle. Elle a tracé un chemin, et ça rend le nôtre un peu plus facile ». Selena acquiesce en souriant.
« Investir la joie »
Alors que la lumière du jour s’est désormais dissipée, les discussions ne faiblissent pas. Elles se poursuivent autour d’un buffet organisé pour l’occasion, dans une ambiance conviviale. Débats animés et rires joyeux emplissent l’espace, notamment pour les bénévoles qui relâchent la pression de l’organisation : la Maison de la Conversation se transforme en un véritable lieu de célébration. Un cadre faisant écho aux mots de la journaliste Camélia Kheiredine, prononcé quelques heures plus tôt : « La colère qui fait tenir dans la lutte, doit avant tout s’accompagner d’un désir constant d’investir la joie ».
« J’ai pas fait Sciences Po ni l’ENA, mais j’ai fait Cité des Chances »
Pour la responsable du pôle relations publiques, à l’heure du bilan, l’objectif est atteint. « On a réussi à créer un espace de discussion où chacun a pu débattre de citoyenneté et d’inclusion démocratique, sans avoir fait Sciences Po ni l’ENA », ajoute-t-elle, en clin d’œil au slogan de leur campagne de recrutement.
L’événement touche à sa fin. Les dernières discussions s’achèvent, et les portes de la Maison de la Conversation se referment, avec l’espoir que la prochaine édition se déroule cette fois vraiment… à l’Élysée ?
Amina Al Bouazzaoui