Municipales : quand la jeunesse des quartiers populaires entre dans la bataille politique

Bondy 2026-03-13 View source

À l’heure des municipales, les Franciliens observent une nouvelle tendance dans leur boîte aux lettres. Les tracts se diversifient : des jeunes des quartiers populaires tentent de remplacer la figure traditionnelle de l’homme sexagénaire blanc à l’écharpe tricolore. À Créteil, Laurent Cathala (PS) brigue un neuvième mandat à 80 ans et se voit concurrencé par un candidat bien plus jeune, Abdoulbar Djaffar, 28 ans, investi par la France insoumise.

Fin janvier, dans cette ville du Val-de-Marne, la politique prend des airs de fête de quartier : musique en guise de fond sonore, buvette gratuite, des habitant·es qui discutent par petits groupes. Des parents déposent leurs enfants dans un espace aménagé avec des jouets pendant qu’ils s’installent pour la soirée. Collégiens, mères de famille, retraité·es, plus de 200 personnes ont répondu à l’appel du candidat insoumis.

Jeunesse et quartiers populaires : le défi de la réprésentation

Parmi elles, certaines assistent à leur tout premier meeting. C’est le cas de Dania, 22 ans, étudiante en droit. « D’habitude, les élections municipales ne m’intéressent pas », reconnaît-elle. « Mais là, le fait d’avoir un profil comme lui, ça m’a donné envie de venir. » Pour elle, la candidature d’Abdoulbar Djaffar peut aussi changer certaines représentations : « Quand on parle de maire, on ne se dit pas forcément qu’un maire peut être aussi jeune, et noir. »

Plus loin dans la salle de Créteil, Marion est venue avec sa fille Rosa, 14 ans. Elles sont assises dans les tout premiers rangs. Aux yeux de Marion, enseignante dans la ville, la candidature d’Abdoulbar Djaffar tient surtout à son ancrage local. « Il sait de quoi il parle : il a vécu là, il a attendu le bus sous la pluie, il a traîné dans le centre commercial. Il sait exactement quel est le terrain pour lequel il milite. Il est légitime. » 

Cette quête de représentation dépasse la seule question de l’âge. Dans un rapport, le collectif Démocratiser la politique (DLP) souligne la domination des « classes supérieures » dans la vie politique française, un ascendant qui participerait à l’invisibilisation des classes populaires. À l’échelle nationale, entre 2008 et 2020, le nombre d’élus des classes moyennes et supérieures augmente drastiquement de 39 % à 58 %. Pendant ce temps, la présence des classes populaires chute de 29 % des élus en 2008 à 22 % en 2020.

On a tellement conditionné les gens au fait que la politique n’est pas notre travail que cela les étonne

Pourtant, plusieurs dizaines de ces jeunes candidats se présentent dans différentes communes de France, en particulier en région parisienne. À Villejuif, Ilias Touzani incarne une autre facette de cette nouvelle génération. À seulement 23 ans, ce candidat sans étiquette, engagé dans le milieu associatif, dit encore devoir composer avec certaines représentations. Il revendique une démarche construite autour d’une idée simple : « par nous, pour nous ». Son ambition ? Remettre les habitants et habitantes des quartiers au cœur de la vie politique locale.

Sur le terrain, les remarques sur son âge sont fréquentes. « Vous êtes bien jeune » ou encore « vous êtes ambitieux », entend-il de la part de certains électeurs lors des tractages. Des réactions qui rappellent que voir un jeune issu des quartiers populaires se lancer en politique surprend encore. « On a tellement conditionné les gens au fait que la politique n’est pas notre travail que cela les étonne », constate-t-il.

La stratégie de renouvellement de LFI

« Je suis un voisin, j’ai été coéquipier de foot, quelqu’un que les gens ont vu grandir. » À Créteil, l’investiture d’Abdoulbar Djaffar illustre une stratégie plus large de renouvellement des profils au sein de La France insoumise. Âgé de 28 ans, engagé dans le tissu associatif local, il revendique un parcours différent de celui des militant·es politiques traditionnels.

« Je suis vraiment un enfant de Créteil, et ça fait la différence. Il y avait une forme d’essoufflement et, disons-le, d’entre-soi dans le groupe local », explique-t-il. Pour lui, ce type d’investiture permet aussi de mobiliser « des jeunes et des réseaux organiques » peu présents dans la vie politique.

Cette orientation dépasse le seul cas cristolien. À l’approche des municipales, La France insoumise affirme présenter des listes dans plus de 500 communes, avec déjà plus de 200 têtes de listes investies. Dans un momento de campagne, le mouvement mise sur des profils issus de la société civile. Il y propose aussi un ensemble d’outils pour accompagner celles et ceux parfois peu familiarisés avec les codes électoraux locaux.

Abdoulbar Djaffar insiste toutefois sur un point : « Je ne suis pas seulement un objet marketing ou la diversité sur l’affiche ». Et d’évoquer la capacité de son équipe à mobiliser « le bloc populaire et les abstentionnistes » grâce à des formats d’action et une forte présence sur les réseaux sociaux.

Un renouvellement sous contrôle ?

Pourtant, ce positionnement contraste avec le récit que le parti construit autour de ces candidatures. Selon Samir Hadj Belgacem, spécialiste de l’engagement politique dans les quartiers populaires, ces investitures peuvent participer à la mise en scène de ce que Jean-Luc Mélenchon appelle la « nouvelle France ». « Avant, on parlait de “diversité”. Aujourd’hui, on parle de « nouvelle France », notamment quand il est question des quartiers populaires. Or ils existent depuis des décennies. »

S’il y avait des candidats locaux forts, ce ne seraient sans doute pas ces profils qui seraient investis, c’est une ouverture contrainte

Cette stratégie pourrait aussi s’expliquer par l’implantation locale encore limitée du mouvement dans certaines villes. Faute de réseaux militants solides, LFI peut être amenée à investir des profils jeunes ou peu connus dans le parti. « Ce n’est pas la politique de base. S’il y avait des candidats locaux forts, ce ne seraient sans doute pas ces profils qui seraient investis, c’est une ouverture contrainte », analyse le chercheur.

Mais ce renouvellement ne signifie pas forcément une rupture sociologique totale avec les cadres du mouvement. « Abdoulbar Djaffar, diplômé de Dauphine et de Sciences Po Lille, est sociologiquement proche des cadres diplômés de LFI », souligne Samir Hadj Belgacem. Une étude récente de Rémi Lefèbvre et Sébastien Michon démontre que, malgré un discours en faveur des classes populaires, les élu·es LFI sont majoritairement très diplômé·es.

À Créteil, la bataille des municipales a également révélé des tensions internes au sein du parti. Fin janvier, Jean-Louis Héricher et Thomas Dessalles, tête de liste aux dernières élections en 2020, ont été suspendus du mouvement. L’origine de cette décision ? La publication d’un article critiquant l’investiture locale, sur fond d’opposition à la députée Clémence Guetté.

Le texte dénonce la mise en avant de profils jugés « opportunistes », au mépris des militant·es de terrain pour qui le candidat investi reste « un inconnu ». Un épisode qui illustre les résistances que peut susciter ce renouvellement local. Abdoulbar Djaffar, lui, y voit au contraire le signe d’un basculement en cours : « J’espère que cette génération continuera de prendre de la force. »

Des élections en terrain miné

Sur le papier, l’investiture de ces nouveaux visages est un signal fort. Mais sur le terrain, la réalité est parfois plus violente. Pour Abdoulbar Djaffar, cette mise en avant s’accompagne d’un revers de médaille systémique, avec « un déferlement raciste sur les réseaux sociaux ». « Ce système nous dit en résumé : « Tant que vous restez aux places auxquelles on vous a assignés, cela ne nous dérange pas. Mais si vous voulez porter une parole politique et représenter, cela devient inacceptable ». »

L’argument qu’on m’opposait était que sans avoir milité 32 ans sous la pluie à distribuer des tracts trotskistes, on ne serait pas légitime

Au-delà des attaques, c’est aussi au sein de structures partisanes que les ambitions de la jeunesse des quartiers populaires peuvent s’avérer complexes. Abdoulbar Djaffar raconte avoir été confronté à une forme de hiérarchie interne établie sur l’ancienneté : « L’argument qu’on m’opposait était que sans avoir milité 32 ans sous la pluie à distribuer des tracts trotskistes, on ne serait pas légitime », s’agace le candidat de Créteil.

Cette ouverture pose la question de la sincérité des investitures. Pour le sociologue Samir Hadj Belgacem, il existe un risque de voir ces candidat·es cantonné·es à des rôles de « porte-drapeaux », dans des zones où la victoire est quasi impossible. « Il y a un contexte structurel de forte stigmatisation et de diabolisation de LFI. Cela permet au parti de revendiquer des candidatures, plus que de viser des victoires. S’il s’agissait de circonscriptions très gagnables, elles seraient attribuées en interne. »

Les relations avec les élus en place ne sont toutefois pas toujours conflictuelles. À Épinay-sur-Seine, Slimane Tirera, tête de liste des Écologistes, décrit un rapport respectueux avec le maire sortant : « Il me respectait déjà comme responsable associatif et m’a vu grandir.  Il sait que j’ai 38 ans, et que lui a gagné la mairie à peu près au même âge. On se parle d’égal à égal. » 

Porté·es par une génération qui refuse d’attendre son tour, ces candidat·es ouvrent la voie, peut-être, vers quelque chose de plus grand : la présidentielle 2032.

Hana Goudjil et Coralie Chovino

Photo : Coralie Chovino