Ce couple d'éleveurs a fait changer les règles pour en finir avec l'abattage total des vaches saines

Basta 2026-02-09 View source

Alternatives

Sommés d’abattre leur troupeau après un cas de tuberculose bovine, Sophie et Philippe Sicre ont négocié un protocole alternatif, appuyés par une forte mobilisation locale. L’État vient d’assouplir les règles à la suite de cette expérimentation.

par Sophie Chapelle

« Une partie de nous a été abattue en même temps que nos vaches. » Au bout du fil, Sophie Sicre reprend son souffle. « Avec ce protocole, on a réussi à sauver 32 vaches et 10 génisses sur 126 animaux. Notre expérimentation a fait accélérer les choses en permettant à d’autres élevages d’éviter l’abattage total. Mais ça a été très dur. »

Il y a deux ans, le 11 janvier 2024, un cas de tuberculose bovine est détecté sur la ferme de Sophie et Philippe Sicre, installés à Espès-Undurein dans les Pyrénées-Atlantiques. « La vache suspectée a été abattue le 18 janvier à 7 heures du matin », se souvient précisément Sophie. « À 9 heures, on nous a appelés pour nous parler d’abattage total car les lésions étaient ’’évolutives’’. » Ces lésions laissent supposer qu’une grande partie de l’élevage est contaminé. « Aucune analyse n’avait été faite sur les autres vaches. Tout notre monde et notre avenir se sont écroulés. »

Ce qui change depuis fin 2025 avec l’assouplissement des règles par l’État, c’est que, même en cas de lésion évolutive sur une vache, le reste du troupeau peut être testé et, selon les résultats, bénéficier d’un abattage partiel. Mais, avant d’arriver à ce changement de réglementation, Sophie et Philippe ont bataillé durant 18 mois pour sauver une partie de leurs animaux.

« Un copain nous a dit : "On peut vous aider" »

« La tub », pour tuberculose bovine, la famille Sicre en avait entendu parler « de loin ». Cette maladie infectieuse est transmissible à l’humain par l’ingestion de lait cru provenant de vaches infectées, ou par contact étroit avec des tissus infectés dans les abattoirs ou boucheries. À l’origine de milliers de cas en Asie du Sud-Est et en Afrique, elle concernerait moins de dix cas humains, non mortels, chaque année en France. Chez un animal infecté, le lait pasteurisé ou stérilisé ainsi que la viande demeurent consommables.

Mais « la tuberculose bovine reste une zoonose majeure qu’il convient de combattre », affirme le ministère de l’Agriculture par mail à Basta!, en mars 2025. Ainsi, toute détection de la maladie dans un troupeau en France entraîne l’application d’un protocole strict afin de conserver le « statut indemne ». Concrètement, moins de 1 élevage pour 1000 doit être touché par la maladie pour que la France puisse continuer à exporter bovins, viande et lait. Jusqu’à fin 2025, il suffisait qu’une seule vache soit suspectée de tuberculose bovine pour que le troupeau entier, même s’il n’est pas malade, soit abattu (voir notre enquête). Une centaine d’élevages est touchée chaque année en métropole.

"vous voulez tuer nos vaches... ON VOUS ATTEND!" est la pancarte déployée devant des vaches dans une stabulation
Pancartes déployées sur la ferme des Sicre, au printemps 2024.
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Dans la famille Sicre, c’est le début des nuits sans sommeil. « En lisant des articles sur cette maladie, j’ai appris que 95 % des animaux abattus étaient sains », souligne Sophie. En effet, en l’état actuel des tests, c’est seulement au moment de l’abattage que l’infection peut être confirmée ou infirmée. « On n’avait jamais été syndiqués jusque-là mais un copain d’ELB [Euskal Herriko Laborarien Batasuna, syndicat affilié à la Confédération paysanne, ndlr] nous a dit : ’’on peut vous aider’’ », souligne Sophie. « À partir de là, on n’a jamais été tout seuls. »

Le copain d’ELB, c’est Pierre Diharce, lui-même éleveur bovin à un quart d’heure de route des Sicre. « Quand on est seul face à l’État, la seule chose qu’on voit c’est un mur infranchissable. À plusieurs, avec ELB, ce qu’on voit, ce sont des règles qui peuvent changer. Il faut lutter et être force de propositions pour faire évoluer les lignes. »

Des mois de négociation

Soutenus par ELB, les Sicre décident de faire connaître publiquement leur situation. Une manifestation est organisée le 23 février 2024 devant la direction départementale de protection des populations (DDPP) au sujet de la recrudescence de la tuberculose bovine dans le secteur. Le 12 mars, le député Iñaki Echaniz (socialiste) fait remonter la situation de la ferme des Sicre à l’Assemblée nationale. Il interpelle Marc Fesneau, alors ministre de l’Agriculture, pour savoir s’il serait prêt à expérimenter de nouveaux moyens de traiter la tuberculose bovine. Mais le ministre fait valoir que l’abattage total reste la voie privilégiée pour conserver le statut indemne.

des centaines de personnes réunies dans une ferme brandissent des pancartes "vous voulez tuer nos vaches, on vous attend !"
Plus de 400 personnes se sont mobilisées sur la ferme des Sicre le 30 mars 2024 pour exiger un changement de stratégie sanitaire face à la tuberculose bovine.
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Face à l’inflexibilité du gouvernement, la famille Sicre, toujours avec le soutien d’ELB, organise, le 30 mars, une large mobilisation sur sa ferme. « Le silence ne nous convenait pas, se souvient Pierre Diharce. On sentait que les gens avaient envie de faire quelque chose, d’apporter leur soutien. Derrière ELB, il y a beaucoup de consommateurs. Alors, on a décidé d’actionner le levier de la société civile. Et le résultat a été magnifique ! L’État a compris à partir de là qu’il fallait nous prêter une oreille un peu plus attentive. » « On était presque 500 personnes, ça nous a fait énormément de bien au moral, confirme Sophie Sicre. C’est là qu’on a dit qu’on refusait l’abattage total. »

Dans la semaine qui suit, les Sicre, aidés par le syndicat ELB, remettent un dossier à la direction générale de l’alimentation (DGAL), administration rattachée au ministère, à Paris, dans lequel ils justifient leur refus d’abattage total et demandent un protocole expérimental. « On a mis notre histoire dans ce dossier, explique Sophie, avec une version du document de dix-neuf pages sous ses yeux. On y explique que c’est impossible d’abattre tout un troupeau et de redémarrer l’année suivante en estives [pâturage d’été en montagne, ndlr], qu’on a une race à faible effectif [on compte seulement 20 000 vaches Gasconnes des Pyrénées en France, ndlr] ,que cela détruit toute une génétique, qu’on vit tous les deux de ce métier... » « Ce dossier, c’est aussi le fruit d’heures de travail pour proposer des choses concrètes et réalisables », précise Pierre Diharce. Pour ne pas risquer de contaminer les élevages voisins, « on y détaille comment les animaux vont être isolés en cas de protocole expérimental », ajoute-t-il.

Les Sicre voient avec angoisse arriver l’échéance du 8 avril 2024. Cela fait alors 60 jours que l’arrêté préfectoral de déclaration d’infection (APDI) a été établi. Et c’est normalement dans ce délai que toutes les bêtes doivent être abattues. « Ce jour-là, on croyait vraiment que les CRS allaient débarquer. Nous étions en sursis », se souvient l’éleveuse.

Sophie et Pilippe Sicre n’ont pas de nouvelles jusqu’à la venue du préfet sur leur ferme, le 25 avril. C’est le début des négociations avec les services de l’État, la direction départementale de la protection des populations, la préfecture et la direction générale de l’alimentation. Leur troupeau est expertisé pour évaluer l’indemnisation dans l’éventualité où la ferme basculerait en abattage total. « La DDPP est remontée neuf ans en arrière, ils sont allés voir un éleveur à qui on avait acheté deux génisses en 2018 et qui nous avait ensuite acheté un taureau. Ça a créé beaucoup de tensions, parce que cet éleveur était dans une zone indemne de tuberculose bovine », se remémore Sophie.

Un protocole d’expérimentation « punitif »

La version finale du protocole d’expérimentation est finalement signée le 17 juillet 2024. « À ce moment-là, on est à moitié soulagés. On se dit qu’on va peut-être sauver une partie de notre troupeau. Mais nous sommes en colère, parce que le protocole expérimental est excessivement dur. La DDPP était convaincue qu’ils allaient trouver d’autres vaches positives pour des raisons statistiques. » « L’État nous a proposé l’enfer, appuie Pierre Diharce. La seule méthode fiable dont dispose l’État pour trouver la tuberculose est de faire des recherches sur l’animal mort. Ils ont donc tué massivement, convaincus que l’élevage des Sicre était infesté. »

trois personnes prennent le micro sur une ferme et font face à la foule
Des centaines de personnes viennent soutenir la famille Sicre sur sa ferme, au printemps 2024. « Ça nous a fait énormément de bien au moral, se souvient Sophie Sicre. C’est là qu’on a dit qu’on refusait l’abattage total. »
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Selon ce protocole, tous les mâles doivent être abattus, ainsi que les veaux, les femelles de plus de dix ans, les bovins ayant réagi à la tuberculine bovine (piqûre au cou) et les derniers bovins achetés. 61 animaux sont ainsi abattus durant l’été 2024. Diagnostiqués après l’abattage, tous se révèlent négatifs à la tuberculose bovine.

Il reste alors 65 vaches (de moins de dix ans) sur lesquelles un test est effectué le 14 octobre. Six réagissent et sont abattues. Les Sicre n’ont plus que 59 vaches. « Le protocole exigeait qu’on arrive à 48 bovins pour le test 2. Il fallait donc qu’on en sacrifie onze. On nous a demandé de choisir parmi nos vaches celles qu’on autorisait à vivre ou pas. » Le couple d’éleveurs se plie à l’injonction fin décembre 2024. Tous les animaux abattus se révèlent, encore une fois, négatifs à la tuberculose bovine.

De nouveaux tests ont lieu le 13 janvier 2025 sur les 48 vaches restantes. Six d’entre elles réagissent et sont abattues. Toutes sortent, une fois de plus, négatives au test. Il leur reste alors 42 vaches.

Une fin de protocole sous tension

C’est à ce moment-là que le ton se durcit entre les Sicre et les services de l’État. Le protocole prévoit une clause de revoyure. « Si aucun bovin ne sortait positif à la tuberculose après deux tests successifs, on pouvait demander de changer les tests. On a donc demandé d’activer la clause. » Le bras de fer s’engage. Les Sicre multiplient les courriers à la DGAL. « Le printemps avançait, on voulait repartir en transhumance », souligne l’éleveuse.

Les nerfs de Philippe lâchent. « La DDPP n’est plus venue sur la ferme, ils avaient peur de la réaction de Philippe », confie Sophie. Un test est finalement effectué le 5 mai 2025 par un vétérinaire, sans que le couple ne sache si ce test sera ou non le dernier. Aucun bovin ne réagit. Le 21 mai, les Sicre sont convoqués à la préfecture avec la DGAL. « J’y suis allée avec quatre membres d’ELB. Ça a été une négociation extrêmement dure. Je suis rentrée épuisée, sans savoir où on allait. » Pierre Diharce confirme : « Cette réunion était lunaire. Nous, on était armés de nos convictions face au préfet. Ce moment a tout débloqué. »

À 21 heures ce soir-là, le préfet appelle les Sicre. « Il nous a dit que le protocole était fini et qu’on pouvait partir en transhumance. Philippe fêtait ses 45 ans ce jour-là. On n’y croyait plus. » Un certificat sanitaire est établi par la DDPP pour leur permettre de monter les vaches en estives le 12 juin. Après seize mois de lutte, les vaches Gasconnes reprennent le chemin de la montagne pour passer l’été dans le Haut-Béarn.

un garçon mène le troupeau de vaches en estives dans des montagnes verdoyantes
Le 12 juin 2025, les vaches de la ferme Pierrette ont repris leurs quartiers d’été en haute vallée d’Aspe, au terme de seize mois de luttes de la famille Sicre.
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« Ça a été un grand soulagement, mais avec un goût amer. Ils nous ont fait abattre toutes nos guides. Elles nous ont manqué », se remémore l’éleveuse. Les « guides », ce sont les vaches qui étaient âgées de plus de dix ans et qui marchaient en tête pour emmener les plus jeunes. « On n’a plus Gamelle, la cheffe de troupeau. C’était toujours la première. On l’appelait ’’l’âme du troupeau’’ », dit Sophie avec tristesse.

La réglementation évolue

Ce protocole expérimental a ouvert, localement, une nouvelle voie aux élevages touchés. Début 2025, onze élevages en Soule (Pyrénées-Atlantiques) sont positifs à la tuberculose bovine. « Les éleveurs touchés ont rebondi sur notre lutte et ont bataillé », souligne Sophie. Le préfet leur propose le 12 février un « protocole sélectif renforcé dérogatoire » avec la mise en place d’une zone de surveillance renforcée.

Plus récemment, le 20 novembre 2025, le ministère de l’Agriculture a publié un arrêté qui assouplit les conditions pour bénéficier du protocole d’abattage sélectif. Concrètement, en cas de tuberculose bovine, davantage d’élevages peuvent avoir accès à un protocole d’abattage partiel, et éviter ainsi l’abattage total. Pour ce faire, les seuils d’animaux malades ont été relevés en fonction de la taille de l’élevage. « Seuls les animaux réagissant aux tests de la tuberculose bovine seront abattus », salue la Confédération paysanne.

Pierre Diharce se réjouit que la découverte de lésions évolutives ne débouche plus automatiquement sur l’abattage total. « La décision d’abattage total ou partiel est désormais le fruit de l’appréciation de scientifiques, de vétérinaires et d’éleveurs, c’est une grande avancée ! » Contacté par Basta!, le ministère de l’Agriculture confirme que le protocole expérimental mené sur la ferme des Sicre « est un des éléments qui a été pris en compte dans l’établissement des conditions d’éligibilité à l’abattage sélectif ».

« Notre expérimentation a fait avancer les choses, nous avons posé la première pierre », se réjouit Sophie. Mais « on ne serait pas capables de tenir une seconde fois un protocole comme celui qu’on a vécu. » Le couple a décidé de se diversifier en se lançant dans l’élevage ovin. « Il fallait ramener une autre vie. On a maintenant des vaches et des brebis sur chaque versant de la montagne. »

Boîte noire

Ce protocole a fortement éprouvé la famille Sicre. Merci à Sophie et Philippe d’avoir accepté de me confier leur témoignage. Le premier entretien par téléphone a eu lieu le 3 décembre 2025. D’autres échanges téléphoniques ont suivi.