Laissez-les servir : « Au nom de Dieu, vive la coloniale ! »
La Courneuve, Rosny-sous-Bois, Pierrefitte… Pour trouver les premières recrues de Laissez-les servir, Nourouddine Abdoulhoussen a commencé par écumer, armé de plaquettes promotionnelles, les sorties d’établissements scolaires et les dalles des cités des communes de Seine-Saint-Denis. « Les premiers cadres volontaires et bénévoles vont dans les “quartiers”, chercher ces jeunes. C’est-à-dire les détecter dans leur environnement, les sensibiliser, les motiver et enfin les accompagner à travers les actions de l’Opération. Et ce, en passant par une phase de resocialisation et ainsi leur donner une seconde chance », détaille le procès-verbal de constitution de l’association.
Pour sauver les jeunes du 93 du péril de la délinquance et de toute velléité de révolte, l’association reprend plus largement les codes du colonialisme et de la « mission civilisatrice » de la France. Un concept mobilisé pour justifier les conquêtes coloniales du début du XIXe siècle, pour escamoter le racisme, la violence et la prédation de la colonisation.
Face aux institutions, le responsable associatif déploie ses concepts éducatifs de « contrainte émancipatrice » ou d’« autonomie encadrée », et assaisonne son discours d’éléments de langages tels que « l’intégration », « des valeurs républicaines » ou de la « laïcité ». Le ton pris pour détailler sa vision des jeunes des banlieues et les ambitions de son association, ce 14 juillet 2021, lors d’une cérémonie d’hommage aux anciens combattants, devant le monument aux morts de Choisel (78), est un peu différent.
« Comment se fait-il que ces jeunes en bas des escaliers, alors que tout leur est donné, dérivent, sont dans le déni et en plus profitent de certains courants malsains de plus en plus nombreux dans notre pays pour revendiquer une différence, une individualité complètement à côté de notre héritage bimillénaire », s’interroge le capitaine. Son objectif : faire de ces jeunes « qui végètent en bas des escaliers » des « citoyens amoureux de la France et de son histoire bimillénaire », soit chrétienne. À ses côtés ce jour-là se trouve Fabrice Loiseau, prêtre fondateur de la Société des missionnaires de la miséricorde divine, dont la mission – que nous détaillons dans cet article – consiste à évangéliser les musulmans.
L’armée coloniale comme modèle, la mise au pas comme objectif
Les principes de l’association se forgent en 2007. Nourouddine Abdoulhoussen, ancien du 8ᵉ régiment de parachutistes d’infanterie de marine (RPIMA), est un membre actif de l’Association des officiers de réserve du 93 (AOR93). C’est au lendemain des révoltes urbaines de 2005 qu’il a l’idée de lancer « l’opération laissez-les servir », où affleure déjà la volonté de cibler les jeunes issus de l’immigration.
L’écusson créé par l’association annonce la couleur : « Il s’agit d’une Marianne non armée de couleur “argent” montrant la voie de l’intégration, sur fond d’un écu aux couleurs de la France qui symbolise un centre de formation civique, et enfin le tout reposant sur une ancre de Marine couleur “or”, symbole de leur héritage ultra-marin de l’origine de ces jeunes, sur laquelle est gravé l’acronyme en rouge de l’opération “Laissez-les servir” (LLS). »
L’ancre marine était aussi le symbole des troupes coloniales déployées dans tout l’empire français jusqu’au milieu du XXe siècle. Cette figure du soldat indigène constitue le modèle que l’association veut transmettre à ses jeunes, la discipline militaire, sa méthode. Le compte rendu de l’assemblée générale du 15 juin 2009 de l’AOR 93 indique par exemple qu’il est question d’organiser une « exposition sur l’histoire coloniale et l’apport des troupes coloniales à l’histoire de notre pays. Le but étant que les jeunes issus de l’immigration du département s’approprient un peu de cette histoire qui est aussi la leur ».
Laissez-les servir sort seulement sept ans plus tard du giron de l’AOR 93 pour devenir indépendante. Mais son conseil d’administration accueille toujours en son sein une grande partie des militaires à la retraite du bureau l’AOR 93. Sa raison d’être consiste toujours à faire rentrer dans le rang des jeunes de banlieue jugés « sans objectifs et sans projets », peut-on lire dans le procès-verbal de constitution de l’association daté du 6 juin 2016.
Interrogé en juillet 2025, Nourouddine Abdoulhoussen détaille le rapport qu’il entretient à l’histoire coloniale et à sa mémoire : « Et aujourd’hui, il s’agit en tant que descendants de ces « colonisés » de montrer que nous sommes capables d’intégrer les codes de la République, être citoyen exemplaire et fier de ses origines tout en gardant la Mémoire vive ».
« C’est nous les africains qui revenons de loin »
Le salut des jeunes de cité passe, Nourouddine Abdoulhoussen en est convaincu, par l’amour de la patrie. Laissez-les servir va donc utiliser les symboles des armées coloniales françaises où étaient enrôlés les indigènes. Il remet par exemple au goût du jour le Chant des africains, systématiquement interprété par les jeunes de Laissez-les servir lors d’événements publics.
Ce chant militaire, aussi bien repris par les partisans de l’Algérie française pendant la guerre d’Algérie que par les acteurs du film Indigènes, retournant le stigmate, lors de leur remise du prix d’interprétation masculine au festival de Cannes en mai 2006, traduit toute l’ambiguïté de son projet.
« Cette chanson, elle parle de nous », s’enthousiasme une Pierrefittoise, participante régulière aux activités de l’association, sondée par le Bondy Blog. « Elle parle de militaires noirs qui sont venus se battre pour la France, et après, ils ont gagné, c’est comme ça que je l’ai prise », abonde une autre.
De cette chanson, Nourouddine Abdoulhoussen ne voit qu’un hommage aux combattants indigènes : « C’est le chant de l’armée d’Afrique, chanté par tous les « coloniaux » lors du débarquement en Normandie face aux US et Alliés. C’était le chant de ralliement de l’Afrique Noire à la France Libre face aux nazis ».
L’historien spécialiste de la colonisation française, Alain Ruscio, ne partage pas cet avis. « Cette chanson-là, c’est une chanson faite par les Français pour la mettre dans la bouche des colonisés. Il faut l’écouter jusqu’au bout : “Lorsque finira la guerre, nous retournerons dans nos gourbis” : C’est ça l’esprit colonial. Rentrez chez vous dans vos taudis. C’est une chanson abominablement raciste, d’une façon souriante et sympathique, mais raciste »,
Un capitaine « charismatique »
S’érigeant en modèle pour ces jeunes, le capitaine n’hésite pas à mettre en scène sa propre histoire. Franco-Malgache d’origine indienne, Nourroudine Abdoulhoussen raconte à qui veut l’entendre qu’il doit son salut à l’armée française. « Moi, je voulais être blanc aussi, pas de peau, mais de képi. L’armée française a toujours été un rêve pour moi. Lorsqu’il est devenu réalité, j’ai compris que l’uniforme agréerait mon destin à celui de la France », raconte-t-il dans les colonnes du journal d’extrême droite Boulevard Voltaire.
« Il utilise le même esprit qui régnait au temps des colonies, analyse l’historien Alain Ruscio. Les colons choisissent leurs bons indigènes, qui peuvent accepter les valeurs de la France républicaine et donc devenir ceux qui étaient des intermédiaires entre la masse indigène, considérée comme amorphe ou idiote, et les vrais maîtres. C’est le chaînon entre le haut et le bas de l’échelle sociale ; ce que fait ce monsieur, (…) reprend exactement ce schéma colonial ».
À force de travail, Nourouddine Abdoulhoussen a fini par faire des émules. À Pierrefitte, la ville dans laquelle il s’est implanté, les jeunes rencontrés par le Bondy Blog autour de l’espace “Pierrefitte Jeunes” l’appellent “Le capitaine” et lui sont reconnaissants des sorties qu’il leur propose.
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L’une des participantes aux week-ends “raids commando” se remémore de bons souvenirs : « On a piloté un avion, fait des descentes en rappel, on a dormi dans un bunker… On faisait des trucs trop bien ! On visite des cathédrales, c’est super bien, il nous explique tout, il est hyper cultivé ».
Une autre participante souligne le caractère « charismatique » du capitaine. « Quand on le voit, on ne veut pas trop se faire remarquer, on est impressionnés par sa manière d’être. Il a une manière de parler, un ton très ferme qui fait qu’on le respecte ». « Il engueule, mais gentiment, il chambre », abonde une autre adhérente à l’association. « On a tous kiffé, c’est une bonne expérience, ça nous fait sortir de notre zone de confort », poursuit-elle.
Des médias conquis
« Charismatique », le capitaine n’a pas seulement séduit des adolescent.e.s friand.e.s d’adrénaline. L’homme a son rond de serviette dans les médias d’extrême droite, tels que Cnews, Valeurs actuelles ou Boulevard Voltaire, où il aurait par exemple expliqué que « les colons français, c’était deux coups de fouet pour trois vaccins et cinq hôpitaux », ou encore qu’« il n’y avait pas réellement de racisme entre les Blancs et nous », évoquant la colonisation française à Madagascar.
« Tout cela est hors contexte », répond Nourouddine Abdoulhoussen, avant de reprendre : « J’avais expliqué que la colonisation à Madagascar (car j’y suis né et mes ancêtres étaient aussi tirailleurs malgaches) était aussi violente et méconnue. Mais qu’à la fin le peuple malgache est assez « résilient » puisqu’il a profité des apports technologiques et techniques de cette présence française. »
Laissez-les servir est aussi encensée par la presse généraliste : Le Parisien, Ouest France, la Voix du Nord, mais aussi France Inter, France 24 ou Brut ont été sensibles aux discours et aux méthodes du capitaine Abdoulhoussen. Alain Ruscio analyse : « Tout ça s’inscrit dans une France qui est quand même en train de basculer, en tout cas une partie de France bascule vers un retour à des valeurs traditionalistes, associées à la présence outre-mer et à la grandeur du pays. Une sorte de réhabilitation de la mission civilisatrice de la France ».
Elsa Sabado et Simon Mauvieux