Depuis l’homicide du néofasciste Quentin Deranque, LFI et l’« extrême gauche » sont prises à partie. Des menaces et dégradations visent des militants antifascistes, des insoumis, mais aussi des syndicalistes. Ces représailles inquiètent.
« On s’y attendait », regrette un membre du bureau de l’union départementale du syndicat Solidaires du Rhône. Le 15 février 2026, aux alentours de cinq heures du matin, au moins un homme muni d’une barre de fer tente de fracasser la porte vitrée du local syndical, à Lyon. L’individu s’enfuit immédiatement. Depuis, le quotidien des syndicalistes est bouleversé : l’inquiétude a gagné les salariés du syndicat, qui ne peuvent plus travailler dans les locaux. Le syndicaliste qui témoigne souhaite d’ailleurs rester anonyme pour se protéger.
Cette attaque fait suite au décès de Quentin Deranque, mortellement frappé à la tête lors d’un affrontement, le 12 février, entre deux groupes d’une quinzaine de personnes, survenu en marge d’une conférence de l’eurodéputé insoumise Rima Hassan à l’Institut d’études politiques de Lyon. Quentin Deranque est un militant néofasciste membre du groupuscule Allobroges Bourgoin et proche du milieu catholique traditionaliste lyonnais. Hospitalisé, il décède des suites de ses blessures deux jours plus tard, le 14 février.
Depuis, les dégradations de locaux, les menaces, ou encore le doxing – une pratique qui consiste à divulguer les données personnelles d’un individu sur Internet – se multiplient de la part de la mouvance d’extrême droite radicale. La violence est montée d’un cran dans la nuit du 17 février. À Toulouse, alors qu’un rassemblement organisé par l’extrême droite radicale avait été interdit par la préfecture, une quinzaine de militants néofascistes ont chargé les clients attablés à la terrasse d’un bar. Ces derniers avaient lancé des slogans antifascistes en les apercevant. Aussi, dans la matinée du 18 février, le siège parisien de la France insoumise a été évacué après une alerte à la bombe, à déclaré Manuel Bompard, coordinateur du mouvement, sur X.
Ces actes violents ne sont pas une nouveauté : rien qu’à Lyon, le média indépendant Rue89 Lyon a recensé 102 attaques, agressions et actes haineux sur les 15 dernières années. Isabelle Sommier, professeure de sociologie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et coordinatrice de l’ouvrage Violences politiques en France(Les Presses de Sciences Po, 2021) comptabilise six morts du fait d’activistes de droite radicale depuis 2022. Si l’enquête le confirme, Quentin Deranque serait le premier mort imputable à la gauche radicale sur cette même période.
Depuis cet affrontement et la mort du jeune militant d’extrême droite, les soupçons se sont portés sur l’organisation antifasciste la Jeune Garde, dissoute en juin 2025, et en attente d’un recours devant le Conseil d’État. Au 17 février, une dizaine de personnes avaient été interpellées dans le cadre de l’enquête ouverte par le parquet, dont un collaborateur parlementaire du député de La France insoumise (LFI) Raphaël Arnault, lui-même cofondateur de la Jeune Garde.
« Jeté en pâture sur les médias Bolloré »
Avant que les liens entre la Jeune Garde et la mort de Quentin Deranque ne soient confirmés, l’extrême droite lançait déjà une campagne contre « l’extrême gauche », très rapidement relayée par les médias du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré.
« Le 12 février, Alice Cordier, porte-parole du groupuscule d’extrême droite Némésis, a jeté en pâture Solidaires étudiantes sur le plateau de CNews. Ce syndicat a été associé à la mort du militant d’extrême droite sans aucune preuve », dénonce le syndicat Solidaires.
Ce type de déclaration met directement les militants progressistes lyonnais sous pression avant une manifestation d’hommage à Quentin Deranque, qui sera organisée ce samedi 21 février par la Marche pour la vie, un mouvement catholique intégriste anti-IVG et hostile au mouvement LGBTQI+, et par l’organisation étudiante d’extrême droite l’UNI.
« À Lyon, nous subissons les menaces de l’extrême droite depuis ces quinze dernières années. Nos militants ont parfois été directement agressés », poursuit le syndicaliste de Solidaires. Dans la foulée, le secrétariat national du syndicat a alerté ses adhérents de la nécessité de « renforcer la vigilance autour de la sécurité des militantes et des locaux ».
Cette campagne médiatique a des effets très concrets. À Lyon, les représailles après la mort de Quentin Deranque s’affichent directement sur les murs, particulièrement dans le quartier de la Croix-Rousse, où se trouvent différents locaux d’organisations progressistes. Des appels au meurtre du député du groupe insoumis Raphaël Arnault ont été retrouvés sur les murs, note 20 minutes.
Tags racistes ou anti-LGBT
Les locaux de la Plume noire, librairie associative de sensibilité communiste libertaire, déjà attaquée par une cinquantaine de militants d’extrême droite en mars 2021, a également été recouverte de croix celtiques – expression du suprémacisme blanc et symbole largement arboré par la galaxie néofasciste à laquelle appartenait Quentin Deranque.
Preuve, s’il en fallait, du racisme des auteurs des dégradations, la mosquée Koba, elle aussi située dans le quartier de la Croix-Rousse, a fait l’objet de tags. « Cela fait quatre fois, en moins de deux ans, que ce lieu de culte de la Croix-Rousse est pris pour cible par des militants d’extrême droite », a dénoncé Abdelkader Lahmar, député LFI du Rhône.
La haine se diffuse également hors de Lyon et ne cible pas uniquement les militants insoumis, syndicaux ou antifascistes, mais tous les ennemis désignés de l’extrême droite. Ainsi, le local de l’association LGBT Le Fil, à Maubeuge (Nord), a été visé par l’inscription « white boy » et par une croix celtique, le 16 février. Enfin, ce même symbole a été retrouvé lundi matin sur les murs de l’université de Tours, aux côtés de l’inscription « Quentin ». La direction de l’établissement a condamné des « tags racistes » dans un contexte tendu.
Menaces de viol ou de mort contre des députés LFI
La France insoumise est particulièrement visée par ces violences politiques. Ce 17 février, dans l’hémicycle, le garde des sceaux Gérald Darmanin n’a pas hésité à faire le lien entre la « brutalisation de la vie politique », qu’il impute aux députés insoumis, et la mort de Quentin Deranque. Et il n’est pas le seul à user de cette rhétorique : la responsabilité de la France insoumise est pointée, de manière différente, par un arc politique allant des bancs du Parti socialiste à l’extrême droite. Avec des conséquences directes sur ses élus et militants.
Ce 16 février, à Castres (Tarn), un ancien candidat du RN aux municipales de 2020 a été placé en garde à vue après avoir publié sur Facebook des vidéos où il menaçait de mort et de viol le député insoumis Raphaël Arnault et l’eurodéputée Rima Hassan, en représailles de la mort de Quentin Deranque.
Dans la nuit du 15 au 16 février, une candidate insoumise aux élections municipales aux Lilas (Seine-Saint-Denis) a vu son domicile personnel tagué de l’inscription « LFI tue ». Une plainte a été déposée, a annoncé la députée insoumise Aurélie Trouvé, sur X.
Plus largement, des locaux insoumis ont été visés. Le 17 février au matin, la communication de LFI comptabilisait cinq locaux de campagne dégradés à Metz, Castres, Bordeaux, Rouen et Tours ainsi que les permanences parlementaires des députés Aurélien Le Coq (Nord), Nathalie Oziol (Hérault), Anne Stambach-Terrenoir (Haute-Garonne) et son siège national. « Évidemment, il y a une inquiétude du côté des militants. On reste déterminés mais on répète les consignes de sécurité : ne pas militer seul, ne pas répondre en cas de provocation », conseille le député insoumis du Nord Aurélien Le Coq, dont la permanence a été dégradée par le groupuscule identitaire lillois Nouvelle droite. Le député a porté plainte.
Dénonciations calomnieuses par la fachosphère sur les réseaux sociaux
À Castres, les locaux de campagne de la liste « Union populaire », qui unit LFI, le NPA et Génération.s pour les élections municipales, ont été aspergés de peinture rouge, imitant du faux sang, dans la nuit du 13 au 14 février. Des affiches amalgamant le mouvement insoumis et la mort de Quentin Deranque ont été placardées sur les vitrines. L’action a été revendiquée par le groupuscule d’extrême droite radicale Patria Albiges sur ses réseaux sociaux. « Une récupération politique indigne est faite de la mort de ce jeune homme », estime un candidat de la liste ciblée, qui préfère s’exprimer anonymement.
Trois militants de ce groupuscule néofasciste tarnais avaient été condamnés en appel en décembre 2025 pour « provocation publique à la haine ». Neuf autres membres de ce groupuscule devront être jugés en avril 2026 pour des violences volontaires : ils sont accusés d’avoir agressé, armés de matraques et cagoulés, des clients d’un bar à Albi.
Enfin, la violence s’exprime aussi sur les réseaux sociaux, où les données privées de personnes prétendument liées à la mort de Quentin Deranque ont été révélées. C’est le cas de l’étudiante Blandine B. Cette ex-militante lyonnaise de la Jeune Garde a vu son adresse et son numéro de téléphone publiés sur X par plusieurs personnalités d’extrême droite, ainsi que les identités de membres de sa famille. Selon Le Monde, l’employeur de son père est allé jusqu’à prévenir la préfecture pour envisager la protection de ce denier. Blandine B., quant à elle « avait quitté la France pour se rendre à l’étranger depuis [...] le 11 février », avant, donc, que ne soit tué Quentin Deranque, a indiqué son avocat dans un communiqué.
L’avocat a déposé plainte pour diffamation contre ceux qui, selon lui, ont contribué à cette « vague de cyberharcèlement » et « livrent des noms à la vindicte ». À savoir : le syndicat étudiant d’extrême droite UNI, ainsi que cinq personnalités influentes de la fachosphère dont Mila Orriols, militante d’extrême droite particulièrement active sur les réseaux sociaux et récemment condamnée pour un tweet raciste, ou encore Damien Rieu, cofondateur de Génération identitaire. Blandine B. n’est pas la seule victime de doxing, les noms de plusieurs autres personnes accusées d’avoir participé à l’affrontement du 12 février ont également circulé, ainsi que ceux de militants présumés de la Jeune Garde ailleurs qu’à Lyon, indiquant, dans plusieurs cas, leur lieu de travail.