Laurent Bonelli : « Il n’y a pas de fatalité à ce que les violences policières perdurent »
Depuis 2005 et la mort de Zyed et Bouna, 562 personnes sont décédées lors d’interactions avec les forces de l’ordre, comme l’ont récemment documenté le Bondy Blog et Basta. La tendance s’accentue même de manière très nette depuis le début des années 2020.
Pour Laurent Bonelli, professeur en sciences politiques à l’université Paris Nanterre, ce constat s’explique en partie à l’aune des politiques sécuritaires appliquées par les Gouvernements successifs – de tous bords politiques – depuis des décennies.
Côté pile, les dirigeants dénoncent depuis 40 ans sans discontinuer une insécurité croissante dans le pays afin de justifier le déploiement de tout un arsenal répressif (législatif, administratif, carcéral et policier).
Côté face, ladite insécurité ne semble que peu affectée par ces évolutions, mais les victimes de la répression, elles, se font de plus en plus nombreuses. Alors comment expliquer cette fuite en avant dans des politiques qui ne paraissent pas porter leurs fruits et existe-t-il d’autres voies possibles ? Laurent Bonelli propose une décroissance sécuritaire. Entretien.
Comment expliquer le nombre de morts et son accélération cette dernière décennie ?
La situation française est surprenante, puisqu’on observe un nombre plus important de victimes lors d’interactions avec les forces de l’ordre que dans des pays comparables comme la Grande-Bretagne ou l’Espagne. En général, les endroits où les taux d’homicides policiers sont les plus élevés sont ceux où les armes circulent et où le niveau de violence sociétale est élevé, comme aux États-Unis ou au Brésil.
Il y a de nombreux facteurs pour expliquer cette singularité. Déjà au niveau légal. On voit en France des pressions extrêmement fortes pour abaisser le seuil de légitime défense et de son encadrement légal, et ce, depuis la fin des années 70. On a un élargissement de la tolérance de la justice dans les situations où les forces de l’ordre font usage de leurs armes et invoquent la légitime défense. On l’a vu notamment avec les ouvertures de feu lors de refus d’obtempérer.
Il y a une augmentation des tensions entre les policiers et certaines fractions de la jeunesse des classes populaires
Le deuxième élément à prendre en compte, c’est une augmentation des tensions entre les policiers et certaines fractions de la jeunesse des classes populaires. Ces relations rugueuses sont liées notamment à des confrontations territorialisées. La police intervient régulièrement dans un certain nombre de quartiers pour avoir une prise sur le territoire. Ça se traduit par des contrôles d’identité à réception, qui sont vécus comme autant d’humiliations. On voit ainsi se développer des sortes de rivalités mimétiques et viriles dans lesquelles certains policiers en viennent à se considérer comme une bande qui veut tenir un territoire.
Ça crée des tensions qui finissent par exploser sous forme collective. Spécialement quand un jeune meurt. Et ça se traduit par des nuits d’affrontements durant lesquelles on règle des comptes qui se sont accumulés pendant des semaines et des mois. Et cette tension qui existe, comment a-t-on voulu la régler en France ? Par une augmentation de la violence de l’institution.
Comment se matérialise cette augmentation de la violence institutionnelle et quelles en sont les conséquences ?
C’est d’abord ce qui pourrait paraître comme un légitime besoin de protection des agents de police. De policiers en uniforme avec une arme à feu, on est passé à des policiers qui ont désormais des systèmes de protection importants, des gilets pare-balles, des casques. Et des armes qui sont passées d’un revolver à tout un arsenal d’armes dites non-létales : lacrymogène, grenades de désencerclement, lanceurs de balles de défense, tasers, etc. Et ça concerne aussi ce que l’on appelle la police de proximité.
En 30 ans, cela a transformé radicalement le rapport des policiers qui tendent à se militariser, avec les populations qu’ils contrôlent. Un policier me disait en entretien : « Lorsqu’on avait uniquement une arme à feu et que l’on était dans une situation de confrontation verbale, il y avait deux options : sortir de la confrontation verbale par la discussion, ou sortir son arme, ce qui était une solution extrême. Dès lors que l’on a toute cette panoplie, la question ne se pose plus. On sort le taser, le LBD, ce qui écarte la solution du dialogue et enclenche un continuum de violence très élevé dès le départ. »
Comment l’institution policière parvient à gagner du terrain de la sorte sans que les conséquences soient remises en question ?
La question de la sécurité est devenue un problème politique à part entière. Des professionnels de la politique font carrière sur ce thème et il est structurant, à gauche comme à droite. On voit aujourd’hui le rôle tout à fait stratégique du poste de ministre de l’Intérieur. Cela s’adosse sur une sorte de pensée magique, une sorte de mythe, qui prétend que la police serait en capacité de résoudre tous les problèmes sociaux : le logement social, l’école, les transports… Et surtout le problème du creusement des inégalités entre les groupes sociaux et les territoires.
La police est l’un des groupes sociaux les plus syndiqués avec un discours extrêmement offensif
Ça met les policiers dans une situation très inconfortable, car quand on leur demande, ils sont tout à fait conscients qu’ils ne sont pas en mesure de régler ces questions-là. Mais ça renforce dans le même temps, le poids de l’institution policière dans l’État. Si l’on regarde les différentes réformes libérales qui affectent les services publics et l’État, on constate que la police est beaucoup plus épargnée par ces réformes que d’autres groupes. On l’a vu avec la réforme des retraites.
Cette force dans l’État donne un poids très important aux revendications policières, par ailleurs extrêmement organisées. La police est l’un des groupes sociaux les plus syndiqués avec un discours extrêmement offensif sur la défense systématique des policiers.
Est-ce que des réformes sont envisageables pour enrayer cette machine ? On parle souvent d’améliorer la formation des agents, est-ce une solution convaincante ?
D’abord, il n’y a pas de fatalité à ce que ces violences perdurent. D’autres pays le montrent. Il faut un peu de courage politique, des condamnations fermes par les dirigeants politiques et par l’administration policière elle-même des déviances policières, ça ne serait pas coûteux. Il suffirait d’un nombre relativement restreint de condamnations administratives et judiciaires pour que ça produise des comportements d’autocensure et de modération individuelle et collective.
La thématique de la réforme policière doit s’accompagner d’une série de questions sur le fond
Ensuite, je pense que la thématique de la réforme policière doit s’accompagner d’une série de questions sur le fond : pourquoi est-ce qu’on forme les policiers ? Comment on les forme ? Là où il y a de meilleures expériences, c’est sur des polices décentralisées comme en Allemagne, en Angleterre ou en Espagne. On se rend compte que la police nationale centralisée en France est très loin en termes de formation initiale et continue. Par exemple, les polices catalanes sont formées au racisme, à la LGBTphobie, à toute une série d’éléments auxquels ne sont pas sensibilisés les policiers français.
Mais vous dites donc que la question de la formation à elle seule ne serait pas suffisante…
C’est très important, mais ce n’est pas suffisant tant que les priorités de la police restent l’immigration irrégulière ou les petits délits de voie publique. On peut les former autant qu’on veut les policiers au racisme, ils vont produire des stéréotypes sur des populations racisées qui sont leurs cibles quotidiennes. Si demain, la police devait s’intéresser à des délinquances économiques et financières, elle produirait des stéréotypes sur les banquiers.
Aussi longtemps qu’on pense, finalement, tous les petits désordres urbains sont une affaire de police, la formation est à la fois nécessaire, mais limitée dans sa portée. Mais ce serait déjà un premier pas en France.
Vous parlez à ce sujet de décroissance sécuritaire, qu’entendez-vous par là ?
Je pars d’un constat. On est dans une société dans laquelle les prisons débordent partout. On parle de surpopulation carcérale, mais ce n’est pas vrai, c’est une sur-incarcération. Il y a des milliers de gens qui n’ont rien à faire en prison, il y a des toxicomanes, il y a des gens en situation irrégulière, il y a des malades mentaux.
En parallèle, on a une inflation du code pénal et des lois sécuritaires ces 30 dernières années, qui est considérable. Il y a eu des choses qui n’étaient pas des délits, qui le sont devenus. Il y a eu des choses qui étaient des délits, qui sont devenus des crimes. On a eu un durcissement majeur, massif, de la répression, qui est particulièrement notoire en justice des mineurs. Est-ce que la situation sociale s’est améliorée sur le terrain de la sécurité ? De toute évidence, non.
Décoloniser ces espaces sociaux qui ont été pris par la pensée sécuritaire et par les forces de l’ordre
Donc soit on continue à accélérer, soit on fait un pas de côté et on se demande ce qu’on peut faire. C’est là que la question de la décroissance vient se poser : c’est décoloniser ces espaces sociaux qui ont été pris par la pensée sécuritaire et par les forces de l’ordre. C’est réinventer d’autres formes de régulation sociale de la conflictualité, et prendre en compte politiquement un creusement des inégalités; qui ne peut être occulté, comme c’est un peu trop le cas.
Comment, au fond, on peut essayer de régler de la conflictualité sociale, par d’autres moyens que le recours systématique, magique, à la police et à la justice ? C’est compliqué, c’est difficile de généraliser, mais c’est un programme qui n’est pas un programme fou, qui n’est pas révolutionnaire. C’est un programme qui, à mon avis, pourrait amener notre société dans quelque chose qui est plus de l’ordre de la cohésion sociale que de l’escalade sécuritaire dont on voit bien les limites.
Propos recueillis par Névil Gagnepain