Vidéosurveillance : « Il y a un fort lobby des industries de la sécurité »
À l’approche des municipales, les députés ont voté la prolongation de l’expérimentation de la vidéosurveillance algorithmique jusqu’à la fin de 2027. En France, cette surveillance s’étend de façon irrépressible. En dix ans, le nombre de caméras de surveillance de la voie publique contrôlées par la police ou la gendarmerie est passé de 60 000 en 2013 à 90 000 en 2023.
Des chiffres qui croissent considérablement si l’on ajoute les caméras de surveillance présentes dans des lieux publics comme les commerces, les banques ou les parkings. En 2012, la CNIL recensait environ 935 000 caméras actives en France. Une vidéosurveillance censée « améliorer la sécurité des habitants », mais qui souffre d’un manque d’études indépendantes prouvant leur utilité.
Dans « Caméras sous surveillance. Luttes contre l’œil électronique » (Eds Terres de feu, 2025), Martin Drago, avocat de formation et membre de La Quadrature du Net, documente les dangers de cette surveillance de masse et les luttes qui continuent à s’élever contre ces caméras. Interview.
Vous retracez l’histoire des caméras de surveillance dans l’espace public et les luttes contre elles dès les années 1990. Pouvez-vous nous parler de cette « résistance » comme vous l’appelez ?
Il est très rare d’avoir un projet de vidéosurveillance sans qu’il n’y ait une opposition. Que ce soit le conseil municipal ou une association. Parfois, les comités locaux de Ligue des Droits de l’Homme ont déjà commencé une critique. Souvent, on a des sondages qui viennent nous dire que toute la population est d’accord pour une surveillance. Du coup, on a tendance à se dire qu’il n’y a pas vraiment d’opposition. Mais les études qui ont été faites, notamment certaines publiées par le ministère de l’Intérieur, ont toujours été fortement critiquées et contestées par les chercheurs et. chercheuses qui ont travaillé dessus.
Dès le début de la vidéosurveillance en France, dans les années 90, il y a eu beaucoup d’opposition, et elle continue. Il n’y a pas des millions de personnes dans la rue, mais il y a des gens qui y sont opposés, le disent et essaient de lutter avec plein d’outils et manières différentes de le faire.
Vous évoquez souvent la « Technopolice », est-ce que vous pouvez expliquer ce concept ?
C’est l’arrivée d’une nouvelle technologie dotée d’intelligence artificielle. Felix Tréguer, un autre membre de la Quadrature du Net en parle dans son livre sur la Technopolice. C’est le fait de se dire que les humains ne sont pas suffisants pour regarder toutes les images et qu’il devient nécessaire d’avoir des algorithmes, de l’IA. Les logiciels vont repérer certains comportements considérés « suspects », et faire une remontée automatique. Par exemple, dans le hall de la station de métro Châtelet, si vous restez 5 minutes sans bouger, c’est considéré comme anormal et ça enclenche une remontée d’alerte…
On peut déjà avoir peur d’une surveillance de l’État qui est massive
Les drones, la vidéo surveillance algorithmique et d’autres outils constituent un passage à l’étape d’après dans la surveillance. On peut déjà avoir peur d’une surveillance de l’État qui est massive, déjà en place et assez forte. On a notamment entendu parler de jets de peinture spécifiques qui pourraient être faits sur des manifestants : des drones survolent des manifestations, et en fonction de comportements jugés répréhensibles, mettent un marqueur sur la personne… On sait que ça existe. On l’a notamment vu à Sainte-Soline où plusieurs manifestant.e.s ont été marquées avec des produits de marquage codés. Dans ce contexte, on peut imaginer toute une robotisation de la surveillance et de la pénalisation.
Les caméras de vidéosurveillance sont en augmentation constante dans les communes. Est-ce que ça veut dire qu’il y a un glissement sécuritaire chez les élu.e.s ?
Je pense que c’est une normalisation du sécuritaire du quotidien. On le voit petit à petit et on a vraiment l’impression de lire un roman tiré de « 1984 » de George Orwell. Pendant le Covid, l’arrivée des drones dans le ciel sur la place publique était extrêmement décriée. Aujourd’hui, on considère à peu près normal d’en avoir à chaque grand événement.
Avant, la vidéosurveillance était plutôt un domaine réservé de la droite. Maintenant, c’est tellement normalisé qu’on a même une partie de la gauche qui considère que c’est normal de mettre des caméras. La France insoumise, elle, cherche un certain discours de rupture avec le tout sécuritaire. Mais elle ne parle pas de retrait des caméras. Ce qu’on a plutôt pour l’instant, c’est un discours qui tend à « arrêter la prolifération des caméras ».
La normalisation se fait aussi par le lexique utilisé, on passe de « vidéosurveillance » à « vidéoprotection » en 2011 avec la loi LOPPSI
La normalisation se fait aussi par le lexique utilisé, on passe de « vidéosurveillance » à « vidéoprotection » en 2011 avec la loi LOPPSI. La loi dit que si vous surveillez la voie publique, ça ne s’appelle pas vidéosurveillance, ça s’appelle vidéoprotection parce que c’est une vidéo qui vous protège. Mais moi, comme la Quadrature du Net, on refuse de parler de vidéoprotection, parce que ça ne protège pas, ça nous surveille.
Il y a aussi derrière un fort lobby des industries de la sécurité, et le lobby du ministère de l’Intérieur qui finance directement les collectivités, voire qui conditionne les financements ! On a vu l’État arriver en disant : « Si vous ne la mettez pas, vous aurez moins de fonds pour la sécurité ». Cela conditionne ces fonds-là à la mise en place de la vidéosurveillance et ça fait craquer les maires.
Par ailleurs, on met énormément d’argent dans la vidéosurveillance, on parle de plusieurs dizaines de millions d’euros par an, alors qu’on ne sait pas vraiment si c’est efficace. Et puis, il y a une sorte de déterminisme technologique, c’est-à-dire qu’à partir du moment où une technologie est inventée, on sent que l’État, les institutions, ont du mal à imaginer un retour en arrière.
D’ailleurs dans le livre, vous mentionnez le manque de transparence et d’information mis à disposition du public, et parfois même des institutions comme la CNIL sur ces dispositifs de surveillance.
À la base, dans les années 70, la CNIL (commission nationale de l’informatique et des libertés) a été créée pour nous protéger. Et au fil des scandales qu’il y a eus, on s’est rendu compte que la CNIL n’était pas tellement une institution d’opposition à la surveillance policière, mais davantage un levier de normalisation, presque commercial. Aujourd’hui, on va avoir le sentiment que la CNIL accompagne les entreprises ou la police sur la manière de bien surveiller en respectant la loi.
On n’a jamais vu la CNIL en opposition. Ou alors quand elle émet une opposition sur l’utilisation de drones, d’algorithmes, ça va être « selon la loi, vous ne pouvez pas le faire, si vous voulez le faire, il faudrait changer la loi, ou faire ça ». Il y a peut-être des gens très bien qui la dirigent, mais c’est aussi des gens qui sortent des institutions, du Conseil d’État… C’est tout un processus qui va rendre impossible le fait que la CNIL fasse un jour un communiqué de presse en disant « il y a trop de caméras, il faut en retirer ». On ne verra jamais ça.
Vous parlez aussi des difficultés d’accès aux images lorsque les services de l’État sont mis en cause, notamment dans les cas de violences policières.
Oui, on voit bien effectivement que dans les cas de violences policières, la vidéosurveillance est tout de suite moins publique, plus difficile d’accès. C’est compliqué d’avoir accès à l’image et derrière de dénoncer. Il y a eu un grand débat au moment de la loi Sécurité globale avec un article qui restreignait la possibilité de filmer la police. Une partie de la population voulait davantage filmer la police, donc voulait plutôt une utilisation des caméras. Comme si, au lieu d’enlever les caméras, on disait que si elles existent, elles doivent être accessibles à tout le monde. Mais derrière se pose la question de qui regarde les images et comment ?
La sociologue Élodie Lemaire qui travaille sur ces questions-là, expliquait que lorsque les personnes chargées de regarder les caméras s’ennuyaient, au lieu de regarder ce qui se passe dans le 16ème arrondissement de Paris, elles allaient plutôt se connecter sur des caméras dans des quartiers défavorisés, populaires. Donc, dès le départ, il y a un comportement raciste et biaisé qui se fait. Il n’y a aucun doute sur le fait que moi, j’aurais beaucoup moins de risques d’être observé attentivement dans la rue qu’une personne racisée.
Propos recueillis par Christiane Oyewo