Sur les traces du « fantôme » de Paris 8

Bondy 2025-09-27 View source

Héritière des révoltes de Mai 68, l’université Paris VIII affiche une image rebelle, anticonformiste. Le grec et l’épicerie qui accueillent les visiteurs, dès l’entrée de la fac, annonce la couleur. Mais il existe un autre monument au sein de l’université, peu connu, y compris des élèves et des enseignants. Peut-être l’un des derniers vestiges de Mai 68, une personnalité qui relève de la légende.

Au sein de l’université dionysienne, de nombreuses rumeurs courent sur un homme qui serait sans domicile fixe. Un homme aux allures de fantôme qui porte un slip sur la tête et qui traîne dans la fac depuis plusieurs années. Chaque génération d’élèves a entendu des bruits de couloirs au sujet de sa présence, mais très peu l’ont vu.

« La version que j’avais eue, c’est qu’il était toujours là, car il n’avait pas encore obtenu son diplôme », rapporte Thomas, un ancien élève de Paris 8 qui y a étudié une dizaine d’années. D’autres ont eu vent de rumeurs selon lesquelles cet homme serait un ancien professeur de psychologie, devenu fou, qui mènerait des expériences dans son coin.

La légende de Paris 8

Lorsque l’on entend cette histoire « d’homme-fantôme » au slip sur la tête, on croit tout de suite à une vanne pour amuser la galerie. Et puis un jour comme un autre, durant une journée de cours tout à fait banale, vous finissez par le croiser. Cet homme avec cette espèce de chiffon sur la tête traîne dans les couloirs et personne aux alentours n’a l’air de se rendre compte de sa présence, comme s’il était invisible. À ce moment-là, la vanne à laquelle vous avez ri prend une autre tournure.

Il déambulait dans les couloirs comme Nick Quasi Sans Tête dans Harry Potter

Marqué par l’âge, il a le dos courbé vers l’avant, presque bossu comme Quasimodo, personnage emblématique de Victor Hugo. Il porte souvent sur ses épaules un vieux jean déteint qu’il attache autour du cou. En bas, un pantalon un peu trop grand qui l’oblige à le remonter tous les deux pas.

En plus d’être coiffé de son célèbre slip sur la tête, il porte un masque chirurgical froissé qui empêche d’apercevoir pleinement son visage, de quoi rendre le personnage encore plus intriguant. Au-delà de ce slip porté au mauvais endroit, il ne se sépare jamais de sa pile de feuilles qu’il garde sous le bras. En bref, un mystérieux personnage, tout droit sorti d’une fiction. « Il déambule dans les couloirs comme Nick Quasi Sans Tête dans Harry Potter », le compare Thomas, l’ancien élève de la fac.

Le couloir consacré

Chaque fantôme a son château à hanter. Pour ce monsieur, c’est l’un des bâtiments de la fac. Plus précisément, un couloir dans lequel il passe la majeure partie de son temps. Ce couloir un peu en retrait, nous fait rentrer dans un autre monde, voire dans une autre époque.

Quand on s’y aventure, la première chose que l’on voit, ce sont les dizaines de piles de feuilles posées et alignées par terre. Une vieille carcasse de machine à écrire est laissée pour morte dans un coin. Ce vestige du passé témoigne de son intérêt pour l’écriture.

Au fond du couloir, sa table et sa chaise sur laquelle il passe son temps, sont entourés par de nombreux objets éparpillés sur le sol : des livres, de la colle, de vieilles chaussures, du Tipp-Ex, un coupe-ongle ou encore des piles de vieux vêtements. Pleins de journaux jonchent également le sol dont certains montrent son intérêt pour l’actualité et pour le génocide en cours à Gaza.

De temps en temps, il sort de son antre pour arpenter d’autres endroits de la fac. La plupart des professeurs ne savent pas grand-chose de lui et le décrivent comme un personnage très fuyant, qui ne souhaite pas entrer en contact avec les autres. Parfois, il se balade de classe en classe à la recherche d’endroits tranquilles.

« Une fois, je suis rentré dans une classe pour pouvoir donner mes cours. En rentrant, une odeur nauséabonde infestait la pièce. Au fond de la classe, une tête se levait. C’était lui qui dormait sur un pupitre et je l’avais réveillé en rentrant dans la pièce ! », raconte Pierre Olivier, professeur à la faculté. Il passe également une partie de son temps à la bibliothèque universitaire où il a la réputation d’être celui qui dérange les livres.

Qui se cache sous ce slip ?

Cet homme s’appelle Gérard Girard. Un drôle de nom pour un drôle de personnage. Personne ne sait réellement quel âge a ce monsieur. Il aurait entre 75 et 80 ans. Il était l’un des premiers chargés de cours de l’université à sa création en janvier 1969 lorsque l’établissement était localisé à Vincennes. L’universitaire était vacataire rattaché à la branche cinéma du département d’art et était professeur de photographie. C’est par ailleurs un homme au passif militant très engagé pour les idées qu’il défendait.

Gérard Girard, lui, était un pro-albanais, un courant de pensée qu’il défendait avec religiosité

« À Paris 8, il y avait différents courants de gauche : les maoïstes, les trotskistes, les anarchistes, les marxistes-léninistes, etc… Gérard Girard, lui, était un pro-albanais, un courant de pensée qu’il défendait avec religiosité », témoigne Mireille Blanc, retraité et ancienne membre du personnel administratif de Paris VIII. Gérard était d’ailleurs connu pour être un colleur d’affiche assidu, il avait son propre panneau d’affichage qu’il défendait sans relâche.

Côté étude, Gérard Girard avait pour objectif de soutenir une thèse sur le cinéma et l’Albanie. Pourtant, cela ne s’est pas déroulé comme prévu. « Alors qu’il avait rédigé et soutenu sa thèse, il a fini par apprendre qu’elle n’avait pas été validée par le jury, chose qui est assez rare. Et je pense que c’est notamment cela qui lui a fait perdre la tête », explique Mireille.

Cette thèse non aboutie expliquerait la présence des grosses piles de feuilles qui traînent dans son couloir et qui seraient sans doute les pages de la thèse qu’il continuerait d’écrire. Et peut-être qu’au même titre que les vrais fantômes, il doit accomplir cette dernière mission avant de pouvoir s’en aller.

« À Vincennes, on était souvent surveillé par les flics ! »

Gérard Girard aurait également perdu pied avec l’émergence des nouvelles technologies, car il craignait d’être espionné. Une crainte qui prend racine dans ses activités militantes. Mireille en témoigne : « À Vincennes, on était souvent surveillé par les flics ! Dans la salle à côté de mon bureau, il y avait bel et bien des micros posés par la police. On était étroitement surveillés et je pense que Gérard Girard devait en faire partie ».

Selon la retraitée, l’université était mise sur écoute par le ministère de l’Enseignement supérieur après les révoltes de Mai 68, afin de surveiller l’effervescence qui continuait de régner.

Une situation qui montre une nouvelle fois la particularité de l’université Paris VIII. « Je me souviens du jour où on regardait en direct la magnifique finale de Yannick Noah à Roland Garros en 1983. Nous avions installé des postes de télévisions pour que tout le monde puisse le voir jouer. Tout à coup, alors que l’on regardait le match, plus rien ne fonctionnait. En remontant les câbles, on s’est aperçu que c’était Gérard qui les avait arrachés ! », en rigole Mireille.

Cette obsession a précédé d’autres manies. Sur un podcast Arte consacré à Gérard Girard, certaines personnes témoignent du fait qu’il aimerait particulièrement les pièces de 50 centimes et de 1 euro, mais qu’il détesterait les pièces de 2 euros au point de les laisser sur le comptoir lorsqu’on lui rend la monnaie. Ou encore, il aurait une attache particulière aux stylos bic bleus et n’hésiterait pas à vous le voler si vous en détenez un.

Gérard Girard est une sorte d’ermite qui n’aime pas rentrer en contact avec les autres. Cependant, même s’il reste éloigné de toute interaction sociale, il garde un œil sur ce qu’il se passe à l’extérieur, comme en témoignent les journaux dans son couloir. Et il reste grandement apprécié par les personnes employées dans la fac.

Gérard Girard a toujours gardé une certaine fierté et remboursait toujours ce qui lui avait été prêté

« La plupart des personnels enseignants ou administratifs qui le connaissaient depuis la création de Vincennes, acceptaient sa présence, même avec quelques nuisances parfois et le dépannaient pour un sandwich ou une boisson. Gérard Girard a toujours gardé une certaine fierté et remboursait toujours ce qui lui avait été prêté », témoigne Marie-Christine Lamiche, ancienne membre du personnel administratif et également ex-tutelle de Gérard Girard.

« Alors certes, il traîne dans la fac avec son slip sur la tête, mais il ne fait pas la manche. Ce n’est pas un clochard comme certains ont pu le dire ! », ajoute Mireille. Cette forme d’attachement pour ce monsieur, a poussé la fac à le garder dans l’enceinte de ses murs. Un geste qui montre la fidélité de Paris VIII à ses valeurs d’ouverture d’esprit et de tolérance. « Il n’est jamais venu à l’esprit des dirigeants de la fac, de le virer lorsqu’il a commencé à errer dans la fac », explique Mireille.

Gérard, une reusta malgré lui

Depuis plusieurs années maintenant, notre homme fantômaniaque séjourne dans l’une des salles de l’université. Presque personne ne sait où se situe cette mystérieuse salle de classe. Pour pouvoir vivre au quotidien, il toucherait une petite retraite ainsi qu’une aide d’invalidité.

« Ce n’est pas sans difficulté que nous avons trouvé avec l’aide du rectorat une solution pour lui permettre de percevoir ses indemnités de personnel en congé longue maladie, situation qu’il a eu du mal à accepter. J’ai dû le convaincre qu’il ne s’agissait pas d’une aumône et qu’il y avait eu des luttes pour obtenir ce statut », raconte Marie-Christine, son ancienne tutelle.

Il est également apprécié par les élèves qui voient en lui une véritable légende vivante et dont certains sont à l’origine d’un groupe Facebook au nom surprenant : Gérard Girard, l’homme au slip sur la tête de Paris 8, est mon héros. Sur ce groupe créé en 2008, les élèves écrivaient un post à chaque fois qu’ils apercevaient leur « héros » dans la fac et même en dehors.

« Tout juste rentré en L1, j’ai eu l’honneur de le croiser dans la section histoire de la bibliothèque où il piquait les affaires des autres ! Ça a changé ma vie – Steve », « SLIPMAN ! – Lalou », « Aujourd’hui, je prends la ligne 2 direction Nation et en montant dans la rame, devinez avec qui je tombe nez à nez ? – Rémy ». Gérard était une reusta malgré lui.

Aujourd’hui, beaucoup d’interrogations demeurent, mais impossible de soutirer des informations à ce monsieur aussi muet qu’un mur. Et pour cette histoire de slip, on ne saura jamais vraiment pourquoi. Cela restera de l’ordre de la légende.

Sélim Krouchi