MansA : « Soixante ans après les indépendances, on a enfin un lieu qui met en lumière la parole afro-descendante »
Dès le premier pas, l’univers de la Maison des Mondes Africains nous saisit. Un univers de couleurs chaudes qui s’étend jusqu’au plafond. Nous sommes plongés dans le monde de Roxane Mbanga, l’artiste dont l’œuvre inaugure la Maison des Mondes Africains. Une exposition gratuite, sur réservation.
Nichée dans le 10ᵉ arrondissement de Paris, cette nouvelle institution culturelle a vocation « à propager enfin la parole afro-descendante » et à faire rayonner cet univers culturel. À l’occasion du week-end d’inauguration, nous étions présents pour discuter plus en détail avec l’équipe de cette initiative.
« Soixante ans après les indépendances, on va enfin avoir un lieu qui va mettre en lumière la parole afro-descendante, dans une France intimement liée à l’Afrique et aux Antilles », présente Élisabeth Gomis, directrice de MansA.
Promesse d’Emmanuel Macron en 2017, cette institution voit enfin le jour. Loin d’être un simple espace d’exposition, le projet se veut également un centre de recherche et de réflexion, un lieu de rencontres et de conférences.
Mettre les femmes noires au centre
Le décor tranche avec la grisaille parisienne, cette maison frappe par ses tons rouges orangées et sa toiture haute. Par un couloir, nous arrivons dans un vaste espace tout à fait déroutant : la pièce principale.
C’est dans ce salon que l’exposition Noires, de l’artiste Roxane Mbanga, se déploie. Cette installation immersive de plus de 800 m² joue un rôle central dans la « maison rêvée » de l’artiste. « Pour moi, le salon, c’est la pièce centrale de la maison. C’est l’espace dans lequel on reçoit, dans lequel on veut se prélasser, se dévêtir… », détaille l’artiste, les yeux brillants.
Il faut dire que Roxane Mbanga est une bonne hôte. L’exposition est vivante de par ses couleurs, ses parfums, mais aussi ses sons. Deux vieilles télévisions projettent des vidéos d’elle plus jeune et des archives de la Côte d’Ivoire. « Il y a des jeux, du thé, des chips de banane… Quand on accueille les gens chez soi, on les met à l’aise, on les invite à rester, à converser. »
Parmi les objets exposés, il y a une vraie effusion entre ceux rapportés et ceux créés par l’artiste. On y retrouve « une théière de mon arrière-grand-mère guadeloupéenne, un jeu trouvé dans la cave de mes parents, des nattes qui viennent de Côte d’Ivoire… » L’exposition est certes dédiée à une maison, mais invite au voyage, de l’Afrique aux Antilles.
Créer un environnement enveloppant où les corps non blancs se retrouvent chez eux
Roxane Mbanga affirme être dirigée par une « volonté d’essayer d’effacer la violence de l’institution ». Ce combat qui constitue une partie intégrante de son œuvre la pousse à « créer un environnement enveloppant où les corps non blancs se retrouvent chez eux ». L’artiste nous partage un bout de son histoire, une histoire où elle s’est sentie, à de nombreux moments, « secondaire », en tant qu’artiste, mais aussi en tant que femme, et femme noire.
« En tant que femme, de l’enfance à l’âge adulte, j’ai grandi face au regard de l’autre, autre en tant que différent de moi. Le regard de l’homme sur la femme et le regard blanc face à une femme noire… », relate-t-elle. Cette exposition cherche à combler des vides et à résoudre des problématiques. « J’ai créé Noires parce que j’avais un manque. Je ne me retrouvais pas dans les espaces qu’on me donnait à voir, donc j’ai dû créer les espaces manquants. »
Il y a beaucoup de joie dans son ton et ses mots, mais quelque chose de plus grave aussi. C’est comme cela qu’elle explique le choix du titre de son exposition et sa calligraphie. « Noires, c’est aussi le nom français qui a été exposé à Amsterdam et à Londres. It’s about Black women. En grosses capitales, c’est écrit, c’est grand, c’est visible. »
Exposer l’intime pour parler au plus grand nombre
Au-dessus des vieilles télévisions grises, sur les étagères de livres, à côté des poufs, on peut retrouver de vieilles photographies dans des cadres en bois, des éléments qui nous immergent plus dans le monde de Roxane Mbanga.
Ce sont les photographies de sa famille. Les femmes sont mises à l’honneur dans cette exposition : une peinture de sa grand-mère, de sa mère et d’elle-même veille et orne les murs.
Par la suite, Roxane nous présente sa bibliothèque et ses CD fièrement. Parmi sa sélection se trouve, des archives sur la manière dont les femmes dans l’industrie de la musique en Côte d’Ivoire « se sont réappropriées les codes, leurs voix, et sont devenues des emblèmes » dans les années 2000.
Une partie de l’exposition est manipulable par le public. On ne retrouve pas seulement des livres engagés ou poussiéreux, mais aussi, dans des étagères plus basses et accessibles, des BD et des livres imagés pour enfants, comme Mes cheveux et moi, illustrant une petite fille noire touchant ses cheveux crépus. L’artiste explique ce choix par « l’observation des corps et le jugement qui atteint aussi les enfants ».
Un espace à soi
Chaque détail est réfléchi. « Je représente souvent les femmes de ma famille, qui n’ont jamais mis les pieds dans des lieux comme celui-ci. C’est une manière de les rendre présentes et de leur rendre hommage, de poser d’autres récits, de créer de nouveaux codes où chacun peut se sentir chez soi. »
À l’étage du dessous se trouve « son atelier ». Roxane Mbanga a passé trois semaines intenses à travailler jour et nuit dans cet atelier pour fabriquer les pièces maîtresses de son salon. Un processus qui lui a permis de repousser ses limites, notamment dans la confection de batik (tapisseries africaines).
« J’ai réalisé des tapisseries de 4 mètres sur 3 mètres, je n’avais jamais fait cela ! J’ai appris le batik au Nigeria en 2020. Ici, j’ai poussé cette technique jusqu’à mes limites, en y apportant du textile, de la broderie, de la peinture… », précise-t-elle.
En résumé, dans l’exposition Noires, le lieu nous promet de se sentir chez soi, « à la maison » peu importe son âge ou son origine. Tout le monde à sa place dans cette institution qui casse les codes et souhaite être accessible à tous et toutes.
L’institution, qui entend casser les codes, mise sur la convivialité et l’accessibilité. Le message est visible dans l’aménagement de l’espace : bancs et poufs invitent à la détente, tandis que des jeux de société connus de tous ou africains — comme les mancalas — sont mis à disposition . Un lieu pensé pour bouquiner, laisser les enfants jouer et farfouiller dans leurs trouvailles, et permettre à tous les visiteurs de s’approprier librement l’espace.
Halima Taieb-Amara