À La Courneuve, au nord de Paris, Aly Diouara, Oumarou Doucouré et Nadia Chahboune, candidats au second tour des élections municipales, ont grandi dans la Cité des 4000. Les habitants, fiers, racontent pouvoir enfin s’identifier aux têtes de liste.
Quartier des 4000, La Courneuve (93) — « Oumarou n’avait pas un centime, mais c’était déjà le délégué de la classe au collège », se souvient Claude (1), 39 ans, habitant de la Cité des 4000. Il a été à l’école avec Oumarou Doucouré, premier adjoint du maire de La Courneuve et candidat socialiste arrivé deuxième au premier tour des élections municipales du 15 mars, avec 35,42 % des voix. Le politique vivait enfant dans la barre Renoir, détruite en 1999. Claude et lui se retrouvaient parfois pour jouer en bas de la gigantesque barre du Mail de Fontenay, où se trouvait la famille d’Aly Diouara, le challenger insoumis. « Aly pareil, quand on sait d’où il vient, devenir député, c’est une histoire de fou ! » La liste de l’élu, soutenue par La France insoumise et Les Écologistes, est arrivée en tête avec 38 % des suffrages. « Ils ont dû se battre pour en arriver là, parce que la mairie, normalement, c’est pour les blancs », lâche Claude.
Jean-Christopher, 26 ans, tracte pour Oumarou Doucouré. / Crédits : Nnoman Cadoret
À La Courneuve, ville de 47.000 habitants au nord de Paris, les trois têtes de liste du second tour des élections municipales ont toutes grandi « aux 4000 ». La troisième, Nadia Chahboune (divers gauche) a réuni 21,82 %, soutenue par le maire communiste sortant, Gilles Poux, qui a décidé de rendre le fauteuil après trente ans de règne. Claude a voté pour la première fois de sa vie :
« Pour une fois je me sens représenté. Je peux voter pour des gens qui ont connu les mêmes galères. »
À droite, la tour Leclerc ; au fond, la barre du Mail de Fontenay, où vivait Aly Diouara, le challenger insoumis. / Crédits : Nnoman Cadoret
Pour le second tour des municipales, Aly Diouara s'allie à Nadia Chahboune. / Crédits : Nnoman Cadoret
Les 4000, ce grand ensemble sorti de terre dans les années 1960, est l’une des cités emblématiques de la Seine-Saint-Denis. Ses tours ont vu grandir la chanteuse Amel Bent — Amel « Bachir » pour les gens du coin —, ou les rappeurs Dinos et Tiakola. Mais l’histoire en a fait aussi l’un des plus grands échecs de la politique urbaine. Construites à la va-vite pour accueillir des milliers de rapatriés d’Afrique du Nord, les barres HLM ont subi une dégradation rapide, qui a donné lieu à des démolitions spectaculaires à partir de la fin des années 1980. Les affrontements réguliers avec la police ont aussi donné à la cité le surnom de « Chicago 2 ». « [Jean-Luc] Godard est venu ici faire des films. Daniel Balavoine et Françoise Sagan venaient acheter de la coke », contextualise — avec un peu de légende — un ancien croisé place de la Fraternité.
Malgré le lien intime entre les candidats et le quartier, le taux de participation à La Courneuve (44,50 %) reste faible mais dans la moyenne de la Seine-Saint-Denis (46,73 %). Un département où le taux d’abstention est le plus élevé de France. Pour s’assurer de l’emporter au second tour le 22 mars face au socialiste Oumarou Doucouré, l’insoumis Aly Diouara a fait alliance avec Nadia Chahboune.
Le 15 mars, le taux de participation à La Courneuve a été de 44,50 %. / Crédits : Nnoman Cadoret
« Des frères »
« Avoir trois candidats qui ont grandi là, c’est une fierté pour La Courneuve, ça veut dire que les enfants d’immigrés et des quartiers n’ont plus à avoir peur de se présenter », explique Jean-Christopher, 26 ans, qui tracte pour Oumarou Doucouré. Le gestionnaire mobilier au département constate :
« Forcément ça mobilise plus les jeunes. »
Gnima se précipite à la fenêtre d’une Renault grise électrique. « Hééé Oumarou, tu vas où ? » Oumarou Doucouré, 42 ans, premier adjoint du maire, s’est arrêté pour la saluer, tout sourire, dans son costume bleu marine. Il rentre chez lui. « On a joué ensemble dans le bac à sable juste là », montre Gnima, infirmière de 42 ans. Elle énumère : il venait manger le tiep à la maison, a fréquenté les mêmes centres de loisirs, lui a « rendu visite au bled » — au Sénégal, d’où elle est originaire — et, plus grands, ils ont « fait toutes les boîtes de nuit de Paris ». Nostalgique, elle poursuit : « Avec Oumarou, mais aussi Aly, c’est comme si on était de la même famille. Et eux sont comme des frères. »
Gnima, 42 ans, infirmière. / Crédits : Nnoman Cadoret
Ils ont beau avoir grandi ensemble, les gamins de la Cité des 4000 se tirent désormais dans les pattes. Le 9 mars, Aly Diouara a été condamné pour diffamation à une amende de 500 euros avec sursis et à verser 3.000 euros de dommages et intérêts pour préjudice moral à Oumarou Doucouré, qu’il a accusé de « pratiques clientélistes ». Selon l’élu insoumis, son rival socialiste et son mentor, Stéphane Troussel, autre enfant du quartier, auraient acheté des voix à travers des distributions de colis alimentaires et d’enveloppes d’argent. Aly Diouara a fait appel du jugement. Gnima regrette :
« Ils portent les mêmes combats depuis toujours, avec la même force. Maintenant la politique les déchire. »
Elle voit dans le trio finaliste une « victoire des parents ». « Nos aînés sont arrivés dans les années 1980 pour offrir une éducation à leurs enfants et améliorer la vie de la famille restée au bled. À leur époque, aucune personnalité politique ne prenait en compte la voix des étrangers, à part François Mitterrand [président de la République de 1981 à 1995]. On ne pouvait voter que pour des “gens de la France”. »
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« Le même monde »
« Les anciens maires [communistes, ndlr] étaient des bosseurs. Mais on n’était pas du même monde », résume sobrement Amine, 42 ans, agent de maîtrise dans une entreprise de traitement des déchets, qui a grandi à la cité des 4000. Le maire sortant, Gilles Poux, a grandi dans l’Aveyron. Il a débarqué à La Courneuve en 1982, pour travailler à l’usine de chaudières Babcock, aujourd’hui en friche. Blanc, ouvrier, ancien responsable syndical, il s’inscrit dans la longue lignée des dirigeants de La Courneuve, ancienne ville industrielle tenue par les communistes depuis le milieu du XXe siècle. Amine confie : « Les partis politiques, j’ai du mal. C’est du bla-bla à chaque fois. Ce sont les personnes qui m’intéressent. »
Amine, 42 ans, agent de maîtrise dans une entreprise de traitement des déchets. / Crédits : Nnoman Cadoret
« Quand un de mes garçons a dû passer le bac, je n’avais qu’un seul ordinateur à la maison. Aly m’a apporté deux tablettes et il a ouvert une salle de la ville pour qu’il puisse étudier », raconte Samira, la cinquantaine. La mère au foyer algérienne de six enfants a rejoint la liste d’Aly Diouara. Dans le quartier, on parle beaucoup de ce qu’a fait le candidat insoumis pour les petits du quartier. Il a notamment été bénévole puis secrétaire général d’Asad, une association de soutien scolaire, installée au bas de la tour du Mail depuis une vingtaine d’années, et qui accueille chaque soir une quarantaine de jeunes. Samira martèle :
« On a besoin d’être représentées nous aussi, en tant que mères de famille en galère. »
« C’est le seul qui déchire la chemise pour les habitants. » Bruno est descendu de sa trottinette électrique refaire le monde avec des copains. L’ancien syndicaliste de la filière des déchets ne vote plus, mais il aime bien Aly Diouara, il ne s’en cache pas. « Quand il est arrivé à l’Assemblée nationale, Aly est le seul qui n’a pas dit bonjour au Rassemblement national ! » Quand Bruno déroule 54 ans de vie à la Cité des 4000, on en vient vite aux violences : les ratonnades avec les skins, la fois où on l’a gazé dans un car de CRS, son petit neveu de 8 ans qui « s’est mangé une grenade »… Et puis ce voisin, excédé par le bruit des pétards, qui a tué Toufik Ouanes, 9 ans, le 9 juillet 1983. Le fait divers a marqué La Courneuve. Bruno conclut : « Aly, Oumarou et Nadia vont à l’affrontement parce qu’ils ont mangé des pierres, comme nous. »
Bruno, 54 ans, ancien syndicaliste de la filière des déchets, ne vote plus. / Crédits : Nnoman Cadoret
« Aly et Nadia ne se baladent pas dans le quartier avec une équipe de sécu autour d’eux », observe Helder, en attendant ses enfants devant l’école Joliot-Curie. « Si je les appelle maintenant, ils décrocheront. Ils ne nous prennent pas de haut. » Le machiniste et conducteur de bus de 40 ans a grandi à La Courneuve. « Souvent on vote parce qu’on n’a pas le choix. Mais pour une fois, on peut élire des personnes qui nous ressemblent et ça risque même d’être difficile de choisir. » Il sourit. « Que ce soit l’un ou l’autre, ce sera la fête ici après les élections. »
Helder, 40 ans, a grandi à La Courneuve. / Crédits : Nnoman Cadoret
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(1) Les prénoms ont été modifiés.