Réindustrialiser sans polluer, reconquérir le vote ouvrier : la délicate équation de la gauche à Fos-sur-Mer

Basta 2026-03-03 View source

DémocratieMunicipales 2026

Dans la cité industrielle de Fos-sur-Mer, à l’ouest de Marseille, deux candidats de gauche se mènent une guerre ouverte pour les municipales. Face à eux, un ex-LR soutenu par le RN, qui cible les ouvriers pour peser dans la campagne.

par Jean de Peña, Rozenn Le Carboulec

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Le président du collectif Sauvons nos étangs, Jean-Louis Sanial, nous a donné rendez-vous dans un café du vieux centre de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Au moment d’entrer dans l’établissement, il jette un regard inquiet aux alentours, et préfère finalement reprendre la voiture pour nous conduire dans une zone commerciale, en dehors de Fos-sur-Mer, dans la commune limitrophe d’Istres. Nous y serons selon lui « plus tranquilles ». La veille, Daniel Moutet, qui représente l’Association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos, acceptait finalement de nous parler après un premier refus : « Mon association touche des subventions, et selon qui passera aux municipales, je ne veux pas les perdre », a-t-il prévenu.

Pourquoi tant de prudence ? Dans cette commune située à l’ouest de Marseille se concentre une multitude d’enjeux inflammables, qui font réfléchir à deux fois avant de parler à un média. Fos-sur-Mer, dont le budget dépasse les 109 millions d’euros pour 16 000 habitants – soit deux fois plus que celui de la commune voisine de Port-de-Bouc, pour autant d’administrés – fait partie de la cinquantaine de villes qui pourraient basculer à l’extrême droite aux élections municipales.

Le logo géant de la ville, sur le port de Fos-sur-Mer. En arrière plan, la mer, avec un défilé d'énormes navires de commerce.
Le logo géant de la ville, sur le port de Fos-sur-Mer.
© Jean de Peña

Bordée d’un côté par la Méditerranée, de l’autre par les étangs et marais salants, Fos-sur-Mer se distingue par ses cheminées fumantes à perte de vue, qui embrument le ciel alentour et dont les particules emplissent les poumons des habitants. La ville cumule plusieurs records. Elle abrite l’une des plus grandes zones industrielles d’Europe, où les usines de chimie, de pétrochimie ou d’acier s’étendent sur 10 000 hectares. Cette zone industrielle représente à elle seule 20 % des émissions industrielles françaises. Elle comprend 400 installations industrielles, parmi lesquelles 58 sites classés Seveso, présentant des risques d’incidents majeurs.

On y compte, en parallèle, trois fois plus de cancers que la moyenne nationale, deux fois plus de diabètes, et près de deux fois plus de maladies chroniques, qui touchent 63 % de la population, comme le révélait, en 2022, une étude franco-américaine qui avait fait grand bruit. « C’est pas Fos-sur-Mer, c’est fosse mortuaire ! » s’étaient alors vu rétorquer les scientifiques lors de leurs entretiens.

Au premier plan, le cimetière de Fos-sur-Mer, et en second plan les usines fumantes de la zone industrielle.
Vue depuis le cimetière de Fos-sur-Mer, sur le site du château de l’Hauture.
Crédits : © Jean de Peña

Ce 10 février, dans un théâtre fosséen plein à craquer, Françoise assiste à son premier meeting en vue des municipales, celui de la majorité sortante. Opérée il y a peu d’un cancer des amygdales, elle s’excuse d’avoir du mal à parler. « Mais je ne me plains pas, je ne suis pas morte ! » lance cette retraitée de 75 ans, qui a travaillé pendant 35 ans au service d’état civil de la mairie, sous René Raimondi, ancien socialiste désormais divers gauche, à la tête de la commune depuis 2004. En 2018, il démissionne au profit de son premier adjoint... qui décède deux ans plus tard d’un cancer foudroyant du poumon. René Raimondi est finalement réélu maire de Fos-sur-Mer par le conseil municipal. Un retour inattendu, mais critiqué, y compris au sein de sa majorité.

Mi-janvier 2025, René Raimondi annonce qu’il choisit son nouveau successeur : son directeur de cabinet et ancien conseiller municipal de la ville voisine d’Istres, Rémi Esnault. Sa liste divers gauche affrontera le candidat d’opposition Philippe Maurizot, ancien membre des Républicains (LR), soutenu par le Rassemblement national (RN), une liste « centriste » menée par Jean Fayolle et une liste dissidente venue de sa majorité, menée par Jean-Michel Leroy, conseiller municipal et secrétaire de la section locale du Parti socialiste.

Rémi Esnault sur la scène du théâtre municipal de Fos-sur-Mer, en costard. Derrière lui tous ses colistiers, assis sur des chaises. Sur l'écran apparaît le début de son programme, sur la sécurité.
Meeting de Rémi Esnault (divers-gauche) au théâtre municipal de Fos, le mardi 10 février 2026.
© Jean de Peña

Une guerre ouverte à gauche

À gauche, cette scission municipale s’opère en 2024, sur fond de projet industriel controversé. Nommé HyVence, celui-ci prévoit d’implanter 500 hectares de panneaux photovoltaïques sur les étangs de Lavalduc et d’Engrenier, qui font partie des rares espaces naturels préservés de la commune, pour alimenter une usine de production d’hydrogène. D’abord favorable à ce projet, porté par l’entreprise Géosel, René Raimondi finit par y renoncer en avril 2024, face à la fronde de ses administrés et des maires voisins d’Istres, Port-de-Bouc et Saint-Mitre-les-Remparts.

« Cela a été le point de départ de notre désaccord », rapporte Jean-Michel Leroy, qui mène la deuxième liste de gauche. La goutte d’eau intervient quand René Raimondi révèle le nom de son dauphin, Rémi Esnault. « Il a décidé seul, sans nous demander notre avis », fulmine encore Jean-Michel Leroy, qui a perdu sa délégation d’adjoint après avoir critiqué cette décision. Suivi par d’autres conseillers municipaux désormais passés dans l’opposition, le secrétaire de section du PS annonce, en juin dernier, présenter une liste concurrente, « de gauche, mais plurielle », aux municipales. Une division risquée : l’ex-LR Philippe Maurizot, qui avait obtenu 24 % des voix aux municipales de 2020, se représente cette fois avec le soutien du RN. Le parti d’extrême droite a ravi la circonscription à la gauche lors des législatives de 2024.

Face à cette union de la droite et de l’extrême droite, Rémi Esnault, soutenu par les communistes et Place publique, n’hésite pas à jouer la surenchère en matière de sécurité. Lors de son meeting, sous les applaudissements d’une salle comble, l’homme en costard entre en scène telle une rock star au rythme de « Free From Desire ». Nommant un par un ses colistiers, et rendant hommage à René Raimondi, qui termine son discours par un solennel « Je vous aime à jamais », Rémi Esnault égrène les 80 mesures de son programme. En tête : « sécurité et tranquillité publique », avec l’annonce d’une nouvelle brigade de police à moto, alors que Fos-sur-Mer bat déjà des records nationaux d’effectifs de police municipale au prorata du nombre d’habitants. C’est ensuite que vient la santé, avec sa proposition de créer un complexe médical pluridisciplinaire, ou encore « une résidence séniors autonomes ».

Tractage de l'équipe de campagne du candidat Jean-Michel Leroy à l'entrée des Services techniques de Fos-sur-mer. Le candidat est au centre, un colistier à gauche, et à droite une salarié de la ville.
Tractage de l’équipe de campagne du candidat Jean-Michel Leroy (PS) à l’entrée des services techniques de Fos-sur-Mer.
© Jean de Peña

L’enjeu du vote ouvrier

Jean-Michel Leroy défend, lui, une ville « vivable, humaine et respirable ». Il a placé « la santé et l’inclusion » en tête de son programme, avec l’installation d’un centre de santé « complet ». Pas question, toutefois, d’émettre trop de critiques à l’égard de l’industrie, omniprésente à Fos. « Nous, on milite pour l’équilibre. On est de Fos, donc on a l’industrie dans l’ADN », clame le candidat, en pleine opération de tractage dans cette commune dont la population active comptait, en 2022, 30 % de professions intermédiaires, 29 % d’employés et 25 % d’ouvriers.

« S’il n’y avait pas la sidérurgie, je ne serais pas là », témoigne Daniel, ancien ouvrier venu assister au meeting de la majorité sortante, tandis que devant lui, Cécile, qui a toujours voté pour l’ancien maire René Raimondi, réagit : « Si on ferme les usines, il n’y a plus de boulot ! » Encore indécis, ces Fosséens prévoient d’assister à d’autres meetings, ceux de l’ex-LR Philippe Maurizot compris. « Moi, je vote pour une personne, pas pour un parti », rétorque Daniel.

Le candidat soutenu par le RN, qui appelle à « arrêter la gabegie et les injustices », l’a bien compris. Son discours est rodé : « Je suis fils d’ouvrier, j’ai bossé dans les usines à Fos, où je passais les douches au karcher pour payer mes études, et ma mère est infirmière. Je ne sors pas de la cuisse de Jupiter », nous lance-t-il, sans toutefois donner de détails sur son programme, qui vise prioritairement à « réparer, pas tout casser » et « sécuriser et tranquilliser », selon un tract qu’il finit par nous glisser.

Le candidat de droite Phillipe Maurizot dans son local de campagne. Il porte un jean et une veste marron. Sur la gauche figure un petit drapeau bleu-blanc-rouge.
Le candidat de droite Phillipe Maurizot (ex-LR, soutenu par le RN) dans son local de campagne.
© Jean de Peña

Le ciblage du vote ouvrier n’est pas anodin. Ce dernier bascule depuis plusieurs années vers la droite et l’extrême droite. Lors des élections européennes de 2024, la liste RN obtenait ainsi un score record chez les ouvriers, à 54 %. « Le fait que les ouvriers votent à gauche est une idée reçue », analyse Christèle Lagier, maîtresse de conférences en sciences politiques à l’université d’Avignon, spécialisée en sociologie électorale, et en particulier sur le vote RN dans le sud-est. « Il y a plutôt un tropisme à droite très fort de cet électorat, à la faveur des classes basses et moyennes, qui travaillent, paient des impôts, et nourrissent un ressentiment à l’égard de l’État providence. Or, si Fos-sur-Mer fait partie des communes assez riches du fait des industries, la pauvreté y est tout de même très forte, dans une région où l’on observe par ailleurs de grosses inégalités », contextualise la sociologue.

Alors que le candidat de droite Philippe Maurizot dénonce « 30 millions d’euros de dette malgré une taxe foncière écrasante », le quatrième candidat, le centriste Jean Fayolle, pointe la gestion « clientéliste » de la mairie. Celle-ci aurait notamment priorisé l’embauche d’agents municipaux, trois fois plus nombreux à Fos que la moyenne nationale, dénonce-t-il. Celui qui se présente à chaque élection, « même si on ne le voit jamais », ironisent ses détracteurs, propose de « partager les dividendes de la contrainte industrielle avec tous les Fosséens » : « Ce n’est pas une aide, c’est le loyer que les industriels doivent à vos poumons et à votre santé », défend-il dans son programme.

Jean-Louis Sanial, président du collectif Sauvons nos étangs, portant un pull gris, de profil, devant un grand étang de Fos-sur-Mer par beau temps.
Jean-Louis Sanial, président du collectif Sauvons nos étangs, devant les étangs de Fos.
© Jean de Peña

Le tabou de la pollution industrielle

Petit-fils d’ouvriers de l’usine Lafarge, qui affirme porter « la seule liste apolitique », Jean Fayolle est peut-être le plus virulent à l’égard de la pollution industrielle de Fos-sur-Mer et de ses impacts sur la santé. Il propose notamment, dans son programme, le lancement d’une « véritable étude épidémiologique pour connaître précisément les risques induits par la pollution ». À gauche, Rémi Esnault et Jean-Michel Leroy promettent, quant à eux, de rétablir le soutien à l’Institut écocitoyen, qui étudie les pollutions sur le secteur. Lancé en 2010 par la commune, qui le subventionnait à hauteur de 200 000 euros, ce dernier a finalement été privé de tout financement en 2025. Alors que plus d’une trentaine de projets industriels ont été annoncés d’ici 2030 rien qu’à Fos-sur-Mer, en vue d’un grand plan de décarbonation de la zone, l’écologie n’arrive qu’en avant-dernière position dans le programme de Rémi Esnault.

Ces projets inquiètent pourtant des citoyens attentifs aux enjeux environnementaux et de santé. « Depuis 2 ou 3 ans, notre combat a pris une autre tournure, avec l’arrivée de nouvelles industries dites “bas carbone”, alors qu’elles émettent des particules fines à outrance, donc on est très vigilants sur ce qui va se faire », décrit Daniel Moutet. En 2002, celui-ci créait l’Association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos, à l’occasion d’un projet d’implantation de terminal méthanier sur la zone portuaire, puis d’un incinérateur d’ordures ménagères de la ville de Marseille. Devant nous, le militant, ancien mécanicien au grand port maritime de Marseille, sort une pile de dossiers : la méga-usine de panneaux photovoltaïques Carbon est censée générer 3000 emplois ; GravitHy compte développer une nouvelle filière de fer « bas carbone » à partir d’hydrogène ; l’Italien Marcegaglia prévoit de produire deux millions de tonnes d’acier « décarboné » par an d’ici 2028… Au total, près de 15 milliards d’euros d’investissements privés sont attendus, avec la création de 10 000 emplois directs à la clé d’ici 2030-2035.

Daniel Moutet, un monsieur d'une soixantaine d'année portant un pull bleu, une barbe, avec face à lui plusieurs dossiers de couleurs différentes, dans les locaux de l'Association Défense et Protection du Littoral du Golfe de Fos, en février 2026.
Daniel Moutet dans les locaux de l’Association défense et protection du littoral du golfe de Fos, en février 2026.
© Jean de Peña

Ces projets, l’opposant de droite Philippe Maurizot n’y croit qu’à moitié : « On finance ça comment ? On a toutes les associations sur le dos, on n’a pas l’argent et on n’a pas d’énergie », rétorque l’ancien vice-président de la commission industrie à la Région, pour qui « il faut arrêter de prendre les gens pour des cons ». Pour alimenter ces usines en énergie, l’État a validé la création très décriée d’une ligne à très haute tension (THT), qui partirait du Gard et traverserait la réserve naturelle des Coussouls de Crau, ainsi que quatre sites protégés Natura 2000, pour relier la zone industrielle et portuaire de Fos.

« Messieurs Raimondi et Esnault ne voient que par le prisme du développement industriel », fustige de son côté Jean-Michel Leroy, qui dénonce le « greenwashing » de ses concurrents, tout en affirmant « ne pas être un militant de la décroissance ». Le socialiste défend ainsi la création d’un Observatoire citoyen de la transition énergétique, et celle d’un grand parc naturel aux Cinq étangs, à l’est de la commune. Il travaille pour cela en étroite collaboration avec Jean-Louis Sanial du collectif Sauvons nos étangs, à l’origine de la mobilisation contre le projet HyVence avec l’association Golfe de Fos environnement. Ancien conseiller municipal divers gauche à Fos, Jean-Louis Sanial a d’ailleurs rejoint la liste de Jean-Michel Leroy, dont il deviendrait l’adjoint à l’environnement en cas d’élection. « Je suis neutre et je le resterai », se défend quant à lui Daniel Moutet, de l’Association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos.

Mais entre l’impératif de préserver un environnement déjà bien affecté, de protéger la santé des habitants et habitantes face aux pollutions, et celui d’offrir des perspectives d’emploi sur ce site industriel majeur, le chemin de crête est étroit. Et les principaux candidats semblent avoir déjà fait leur choix.