Tema’s Cake, un succès qui n’a rien d’un trompe l’œil
Ce que l’on remarque en premier chez Fatima Aouad, c’est une aura de force calme. En blazer rose et longue jupe aux mouvements fluides, elle a la silhouette gracile de ces femmes maghrébines dont on sait qu’elles pourraient déplacer des montagnes. Les siennes sont de sucre, de farine et de fruits. Impossible pour qui erre sur les réseaux de ne pas en avoir entendu parler. Ses pâtisseries, trompes-l’oeil colorés et gâteaux crémeux squattent les écrans et estomacs à l’international, d’Aulnay-sous-Bois à Dubaï, en passant par Créteil, et désormais Paris.
Il y a quelques mois à peine, c’était l’inauguration de sa boutique dans le centre commercial Créteil-Soleil qui avait fait le buzz : près de 3 500 personnes avaient patienté plusieurs heures dans l’espoir d’obtenir une de ses créations. « La veille, je n’avais toujours pas l’autorisation d’ouvrir ! », s’étonne Tema, encore émue. « Je leur ai dit que la vidéo avait fait 2 millions de vues, on ne pouvait plus faire marche arrière, et ils ont donné leur feu vert. »
À son arrivée, elle hallucine de voir autant de monde. « J’étais choquée. Je me suis dit “Tema, c’est le fruit de ton travail !” », confie-t-elle, et se remémore la fois où elle aussi a patienté des heures, devant une boutique de Cédric Grolet. « Ça valait le coup », reconnaît-elle. Samedi dernier, même schéma, à Châtelet cette fois, où Tema a ouvert sa première boutique parisienne. Des trompes l’œil, plusieurs milliers de personnes, et à nouveau un succès retentissant.
À Aulnay-sous-Bois, où elle reçoit le Bondy Blog, la file d’attente ne désemplit pas non plus. Dans le cocon rose poudré de son salon de thé à l’anglaise, on afflue par dizaines. « Le bailleur ne voulait pas me prendre au début, même si j’ai essayé de leur dire que j’avais du potentiel », retrace la pâtissière de 38 ans. « Mais la mairie ne voulait pas un énième fast food, et a fini par sélectionner mon dossier, en 2019. Je pense que ce local m’était destiné. » Un coup du destin, sûrement. Mais aussi, et surtout, un travail acharné, et des sacrifices immenses.
Pâtisser dans un garage
Accoudée sur une table en marbre, Tema explore son passé. Tout commence en 2010, dans un petit appartement de Bondy. Après un diplôme d’esthétique et une courte carrière dans le monde de la beauté, elle se lance dans la pâtisserie, sa passion première, et vend des tiramisus préparés dans sa cuisine. « J’avais quelques clients réguliers qui prenaient en grosse quantité, puis c’est devenu trop, et j’étais enceinte, en plus. Avec la naissance de mon fils et aucun moyen de garde, j’ai préféré tout stopper. »
Lorsqu’en 2012, elle réalise en autodidacte une pièce montée de 4 étages pour sa nièce, c’est le déclic. « On était tous choqués, moi y compris. Quand tout le monde m’a félicitée pour cette réussite, je me suis dit qu’il fallait que je poursuive dans cette voie. » Elle et sa famille emménagent alors à Noisy-le-Sec, où Tema voit dans le garage d’une maison un fort potentiel. Enceinte de son deuxième enfant, elle y aménage son propre labo.
Je ne montais pas me coucher si je n’avais pas atteint mon objectif du jour
« Ma vie de famille et ma vie de pâtissière avaient enfin chacun leur espace. J’ai relevé mes manches et je me suis mise au travail. » Déterminée, elle achète tous les livres de pâtisserie qui lui tombent sous la main et teste toutes les recettes, sans relâche. « Je ne montais pas me coucher si je n’avais pas atteint mon objectif du jour », sourit-elle.
Elle commence alors à publier ses créations sur Facebook. L’engouement est tel qu’elle lance sa première structure en autoentrepreneuse. « J’ai ouvert une biscuiterie. Mon premier client, EDF, me commandait des biscuits en forme de compteur Linky par milliers. ». Très vite lui vient l’idée d’animer des ateliers de pâtisserie, toujours dans son garage-labo, qui connaissent un franc succès. Mais rapidement, les voisins de l’impasse, gênés par les voitures, prennent la mouche. Dégradations, clous sous les pneus… L’ambiance tourne à l’aigre. « Je chamboulais un peu tout, ça a créé de l’animosité. Et mon voile dérangeait beaucoup aussi. » Elle s’inscrit alors en candidat libre en CAP pâtisserie, étudie seule, et l’obtient. « Facilement », précise-t-elle dans un sourire mutin.
De Aulnay-sous-Bois à Dubaï
En 2018, le jour de ses 32 ans, Tema ouvre son premier salon de thé au Pré-Saint-Gervais, mais le rêve tourne vite au cauchemar. « J’ai été très mal accueillie. La municipalité ne m’a donné d’accord ni pour une terrasse ni pour une enseigne. » Ses origines et son foulard ne passent pas. « On m’a prise de haut, on m’a directement demandé si j’allais vendre des makrouds et des cornes de gazelle. Mais c’est pas parce qu’on est voilée qu’on ne sait faire que ça. »
Elle est alors victime d’incidents à caractère raciste qu’elle préfère oublier. « On voulait tout simplement que je dégage », résume-t-elle, grave. « Ça m’a beaucoup affectée. J’ai baissé le rideau car je n’en pouvais plus. » Pas question de se laisser détruire pour autant. Tema cherche un local, obtient celui d’Aulnay-sous-Bois, et, sans le savoir encore, entame son ascension vers le sommet.
La pandémie de Covid bouleverse ses plans. « Mon mari a fini en réanimation, j’ai moi-même été malade, je ne pouvais plus rien vendre ni animer d’ateliers. » Les impayés et les retards de loyers s’amoncellent. Très vite, c’est le burn-out. Tema, pour la première fois, pense à baisser les bras. « J’étais vraiment découragée malgré le soutien de ma famille. Mais je me suis secouée, et j’ai bossé encore plus qu’avant. Je dormais même ici pour sortir plus de commandes », dit-elle en désignant la banquette sur laquelle elle est assise. Déterminée, elle parvient à se remettre à flot.
Les gens étaient choqués de voir que c’était une femme voilée qui se cachait derrière Tema’s Cake
Pour faire la promotion de ses pâtisseries, on lui conseille alors de se montrer. Une vidéo du compte On Mange Quoi la propulse sur les réseaux. « Les gens étaient choqués de voir que c’était une femme voilée qui se cachait derrière Tema’s Cake. On pensait que c’était un homme, puis mon mari, mais non, c’est moi, et moi seule. » Elle profite de sa visibilité naissante pour se lancer dans les trompes-l’oeil et en 2024, tout explose. « J’ai vu que c’était la vibe du moment, alors j’ai fait les miens, en commençant par mangue et passion. J’ai fait une pub et ça a dépassé toutes mes espérances. »
C’est justement là que réside le génie de Tema : son flair. Un regard aiguisé qui lui permet de repérer les trends sucrées qui font saliver ses clients, comme récemment avec le gâteau-caviar. « Je m’inspire de ce que je vois sur les réseaux ou en voyage. » Dubaï est sa terre d’inspiration. « J’y vais souvent, je vois ce qui fonctionne, les produits populaires qu’on ne connaît pas encore ici », détaille-t-elle. Là-bas, elle remarque que les trompes-l’oeil sont encore rares et y ouvre un commerce en livraison.
« C’était un challenge pour moi. C’est très compliqué d’entreprendre dans un pays où tu ne connais personne », reconnaît Tema. « J’ai formé une équipe, sourcé les mêmes produits qu’ici pour être fidèle à mon goût. Je n’ai que des bons retours », se réjouit-elle. « Et je n’ai vraiment pas eu la même haine qu’ici sur les réseaux. » Car dans la France de 2025, être une femme voilée visible, c’est être une cible.
L’adversité comme carburant
« Sur les réseaux ça peut être très compliqué quand on assume son foulard. Il faut avoir les épaules solides pour supporter les menaces et les insultes, qui viennent non seulement de fachos mais aussi de gens de ma communauté », déplore Tema. « Mais j’ai toujours su m’imposer avec mon voile et ça n’est pas près de changer. » Sa ténacité, comme une envie de revanche, lui vient de loin. Arrivée en France à 14 ans, elle vit une scolarité difficile. « J’ai subi du harcèlement à cause de mon niveau de français, de ma manière de m’habiller… On m’a mise cette étiquette de “blédarde”, c’était vraiment dur », admet-elle, « mais ça m’a forgée. »
Tema tire de tout ça une rage de vaincre qu’elle veut transmettre à celles qui, comme elle, ont le désir d’entreprendre. « Beaucoup pensent qu’on ne peut pas réussir dans l’entreprenariat en France avec le voile, mais c’est possible. On va tout faire pour vous mettre des bâtons dans les roues, c’est sûr. Mais il faut avancer coûte que coûte », insiste-t-elle. « Regarder toujours droit devant. Ne pas écouter les gens qui veulent vous décourager. Il faut de la détermination, des sacrifices et beaucoup de travail. Mais on n’a rien sans rien. »
C’était presque impossible pour moi d’en arriver là où je suis
Avec désormais quatre boutiques à son actif, dont une au cœur de la capitale, Tema s’est fait un nom dans le paysage masculin et élitiste de la pâtisserie française. Ses followers se comptent par centaines de milliers, ses créations sont régulièrement en rupture de stock. Récemment, on l’a même vue parler business avec le magazine Forbes. « C’était presque impossible pour moi d’en arriver là où je suis. Mon parcours a été compliqué mais je suis fière de ce que j’ai accompli. Et je suis loin d’avoir fini », promet-elle. Son rêve parisien fraîchement accompli n’est qu’une étape.
La petite Fatima de Sidi Bel Abbès en Algérie y aurait-elle cru, si on lui avait prédit ce succès quand, petite, elle préparait des crêpes ou des makrouds, perchée sur un tabouret dans la cuisine familiale ? « C’était la spécialité de ma maman. C’étaient les meilleurs. J’avais huit ans quand elle m’a laissé faire les miens, en me surveillant. Ils étaient réussis », confie Tema dans un sourire. Un souvenir qui lui est cher, mêlant amour, travail et détermination. Trois ingrédients majeurs dans sa recette du succès.
Ramdan Bezine