Le 17 mars 2025, lors d’une perquisition à Ivry-sur-Seine (94), des policiers auraient roué de coups et tasé Islam, Russe d’origine tchétchène de 24 ans atteint d’un handicap mental, alors qu’il dormait dans sa chambre. Sa famille a porté plainte.
Une figurine de voiture rouge dans la main, Islam répète la scène en boucle. « Il m’a mis quatre coups de taser. J’étais en train de dormir et d’un coup, il m’a tapé. Moi, je voulais voir ma mère », débite, entre deux sourires enfantins, le jeune homme de 24 ans atteint d’un handicap mental et de schizophrénie quand on le rencontre chez lui, à Ivry-sur-Seine (94), ce 24 mars 2025. Depuis une semaine, il a « peur que la police revienne » le mettre « en prison ». « J’ai pas fait de bêtises », assure ce fan de la franchise américaine « Cars ». Des points de suture recouvrent l’oreille gauche et la bouche, toujours éraflée, du protégé de la famille. Dans le salon orné de tapisseries orientales et de tapis douillets, sa mère Elisa, ses deux frères, ses quatres sœurs, mais aussi sa tante et ses cousins, ne comprennent toujours pas. Bilal, 19 ans, déplore :
« Le premier qu’on voulait protéger en quittant la Tchétchénie, c’était lui. Et on arrive en France pour qu’il se fasse tabasser par des policiers. »
Depuis une semaine, Islam a « peur que la police revienne » le mettre « en prison » : « J’ai pas fait de bêtises », assure-t-il. / Crédits : Valentina Camu
Son frangin nous montre les nombreuses traces de sang sur les murs qu’ils n’ont pas encore toutes nettoyées, dans l’espoir que les preuves servent.
Le mardi 17 mars, peu avant 7h30 du matin, une vingtaine de policiers armés, pour certains avec cagoules, casques et boucliers, ont perquisitionné cet immeuble à deux pas de la gare d’Ivry où vivent les membres d’une famille de Russes d’origine tchétchène, dont aucun n’a été inquiété judiciairement après l’opération. Auprès de StreetPress et de Basta!, ils dénoncent les violences, dont des coups de tasers et de matraques, commises par des agents de police à l’encontre d’Islam, reconnu handicapé à plus de 80% par la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH), alors qu’il dormait.
Des points de suture recouvrent l’oreille gauche et la bouche, toujours éraflée, du protégé de la famille. / Crédits : Valentina Camu
Un certificat de l’hôpital Bicêtre daté du jour lui prescrit une dispense de scolarité de cinq jours. StreetPress et Basta! ont également pu consulter des photos et vidéos d’Islam et de ses blessures prises le jour même. La famille a porté plainte contre X le 25 mars pour violences volontaires, commises en réunion, avec usage d’armes, sur une personne vulnérable, par plusieurs personnes dépositaires de l’autorité publique. Selon leur avocate Camille Vannier :
« Ces comportements sont absolument inacceptables dans une opération de police respectueuse d’un cadre légal. C’est de la sauvagerie à l’encontre d’un jeune homme particulièrement vulnérable, dont nul ne pouvait ignorer l’état. »
Contactés, la préfecture de police de Paris et le parquet de Créteil (94) ne nous ont pas répondu à l’heure où nous publions cet article.
Prévenus de son handicap à de très nombreuses reprises
Ce jour-là, les policiers sont, selon nos informations, à la recherche d’un cousin de la famille domicilié à Rosny-sous-Bois (93), impliqué dans une affaire judiciaire pour laquelle une personne aurait été écrouée les jours suivants. Les agents suréquipés commencent par le rez-de-chaussée, où vivent deux cousins d’Islam, Ali et Youssouf, Læticia, la femme d’Ali, et leur fille de huit mois. Selon eux, un policier aurait réveillé Youssouf endormi dans son lit d’une claque, avant de demander aux hommes de s’allonger en les braquant avec une arme et de les menotter.
« C’était vraiment violent », dit la jeune maman Læticia, qui n’aurait pas été autorisée à rejoindre son bébé dans une autre pièce. « On ne savait même pas pourquoi ils étaient là. Ils ont tout renversé puis sont repartis en disant qu’ils s’étaient trompés de personne. » Les agents frappent ensuite au premier étage, où habite Khava, la tante d’Islam, et ses deux fils de 14 et 9 ans. D’une voix timide, l’aîné Abdelaziz se souvient de sa terreur lorsque les policiers auraient demandé à sa mère, qui ne parle pas français, de s’allonger :
« Elle ne comprenait pas alors j’avais peur que le policier lui tire dessus. »
Le mineur aurait alors été plaqué au sol, une arme pointée sur lui. Malgré ses craintes, il aurait été le premier à prévenir les agents qu’un handicapé habitait à l’étage du dessus. « J’ai dit : “Faites attention, il y a un schizophrène, il peut stresser” », dit cet enfant au visage juvénile.
Le cousin d'Islam, 14 ans, dans sa chambre. Il était présent lors de l’intervention de police du 17 mars. / Crédits : Valentina Camu
Arrivés au deuxième étage, les policiers menottent le sportif Bilal, puis son grand frère Imam, âgé de 22 ans, avant de leur demander leur identité et de les emmener dans la cour intérieure du rez-de-chaussée. Toujours sur le palier, leur mère Elisa, affolée et bousculée, aurait averti les agents du handicap de son fils aîné à de nombreuses reprises, en agitant devant eux sa carte d’invalidité. La Tchétchène de 46 ans l’a souvent sur elle en cas de besoin. Un véhicule devait venir chercher Islam à 8h pour qu’il se rende, comme d’habitude, à son école spécialisée dans un foyer de jour de Champigny-sur-Marne (94). Les deux frères auraient eux aussi prévenu les policiers en train de les surveiller. « J’ai entendu un agent dans le couloir crier : “Les gars, il y a un handicapé” pour que ses collègues à l’étage entendent », raconte Bilal. « Ensuite, j’ai entendu mes sœurs crier puis mon frère hurler. Je ne l’ai jamais entendu crier comme ça. »
Elisa, affolée et bousculée, aurait averti les agents du handicap de son fils aîné à de nombreuses reprises, en agitant devant eux sa carte d’invalidité. / Crédits : Valentina Camu
D’après le récit fait par Islam, qui dormait dans la chambre du fond, il aurait été réveillé par un coup de taser. Il aurait poussé un cri d’effroi et reçu un coup de matraque sur la lèvre supérieure, un autre sur l’oreille gauche, sans doute avec la crosse d’une arme. « Quand les policiers sont rentrés, ils m’ont dit : “Allonge-toi par terre”. Je ne voulais pas alors il m’a forcé à m’allonger », raconte Islam, qui aurait ensuite été traîné dans la salle de bain où les coups auraient continué de pleuvoir. Pris de panique, le jeune homme aurait tenté de s’enfuir dans le couloir en criant « Maman ! ». C’est à ce moment-là que ses quatre petites sœurs, âgées de 9 à 18 ans, surveillées par deux agents dans une chambre qui donne sur le couloir, auraient été témoins de nouvelles violences. Les fonctionnaires l’auraient projeté au sol, frappé et tasé à plusieurs reprises. Les lésions sur son corps attestent de coups de tasers dans la paume de la main droite, à l’arrière de la cuisse droite et de la cuisse gauche, ainsi que sur le torse et sous l’aine droite. Soumaya, 13 ans, aurait vu son frère trembler puis rester « mou » après qu’il ait été tasé. « Mon frère avait du sang dans la bouche, ils étaient en train de le pousser par terre », corrobore sa grande sœur de 16 ans Samira, qui l’a aussi vu « trembler bizarrement ». « Il est handicapé ! » se seraient alors écriées plusieurs fois les filles. Ce à quoi, selon elles, un policier aurait lâché :
« Ah, c’est lui le schizophrène ? Trop tard, je l’ai déjà tasé. »
« Tombé dans les escaliers »
Quand les policiers finissent par trainer Islam dans le hall d’entrée, sa mère Elisa, elle-même souffrant d’anémie, se serait écroulée au sol. « Il avait le nez gonflé, la chair de l’oreille limite en train de tomber, des fils de taser dans la cuisse… », se remémore Bilal. Imam, le fils du milieu, au ton posé, décrit la même vision choquante. « Par réflexe, j’ai demandé qui lui avait fait ça. Un policier m’a répondu : “C’est moi, et alors tu vas faire quoi ?” », fulmine-t-il. Un autre fonctionnaire lui aurait expliqué qu’il s’agissait d’un accident. « Et s’il était mort, ça aurait été un accident aussi ? » Les coups de poing et de matraques auraient continué dans les escaliers, ce dont sa mère et ses frères ont été témoins. Ce n’est qu’à ce moment-là, devant l’immeuble, que les agents auraient demandé à Islam son identité.
Les policiers repartent bredouille : aucun membre de la famille n’est emmené au poste. Entre-temps, un agent a tout de même pris la peine d’appeler les pompiers. Islam monte dans une ambulance, avec sa mère et le policier qui se serait déclaré plus tôt responsable de blessures. Yousri, Nader et Mohammed, des voisins du quartier, ont assisté à la perquisition depuis le trottoir d’en face. Ils assurent avoir entendu les cris d’Elisa pendant plusieurs longues minutes puis avoir aperçu le visage défiguré de son fils, avant qu’il ne disparaisse dans le véhicule hospitalier. « Tout le monde le connaît ici. Le truc qu’on n’a pas aimé, c’est qu’ils rentrent chez les gens et tabassent sans savoir qu’il y a un handicapé, sans demander », tance Nader.
Aux urgences de l’hôpital Bicêtre, après un entretien avec le policier, un pompier aurait assuré à l’urgentiste que le blessé serait « tombé dans les escaliers ». Une version qui ne colle pas avec ses blessures, selon l’avocate de la famille Camille Vannier. « J’ai dit à l’infirmière : “Non, c’est faux ! La police l’a frappé !” », s’indigne Elisa. En raison de son état, la mère de famille est également prise en charge par les équipes médicales. Un certificat que nous avons pu consulter indique :
« Patiente venue pour choc émotionnel suite à une erreur de la police ce matin vers 7 heures avec son fils qui a été frappé […] Elle a des marques de sang sur sa robe et son voile, qui serait de son fils. Elle est arrivée en pleurs et avec une angoisse à la poitrine. »
Le souvenir de la guerre ravivé
« C’est comme les soldats russes, c’est la même chose », compare la quadragénaire, sur un ton qui oscille entre révolte et larmes. Elle qui pensait être en sécurité en France frissonne désormais à la vue d’un homme en uniforme. L’intrusion violente et inattendue des forces de l’ordre au sein du foyer ravive une mémoire douloureuse. Elisa a fui la Tchétchénie en 2006, son fils Islam si fragile dans les bras. Aujourd’hui sous le joug du dictateur pro-russe Ramzan Kadyrov, cette république de la Fédération de Russie aux velléités d’indépendance, a été décimée par deux guerres successives, dont la seconde en 1999-2000. Le calme Imam détaille :
« Les anciens, surtout ma mère et ma tante, ont vécu des traumatismes. Ils ont vu des cadavres au sol, s’attendaient à un bombardement à tout moment… »
Elisa a fui la Tchétchénie en 2006, son fils Islam si fragile dans les bras. Le calme Imam détaille : « Les anciens, surtout ma mère et ma tante, ont vécu des traumatismes. Ils ont vu des cadavres au sol, s’attendaient à un bombardement à tout moment... » / Crédits : Valentina Camu
Après un passage en Pologne, la famille a débarqué en 2010 dans le Val-de-Marne et s’est installée dans cet immeuble vacant, avec l’accord de la mairie communiste. « Maintenant, comme en Tchétchénie, j’ai peur de dormir en pyjama », explique Elisa. Depuis la perquisition, elle dort toute habillée avec son voile, recroquevillée dans le canapé. En quittant son pays d’origine, elle avait mis fin à cette habitude acquise en temps de conflit. Son salaire de femme de chambre dans un hôtel parisien est le principal revenu de la famille. Mais le médecin de l’hôpital Bicêtre lui a prescrit 15 jours d’arrêt de travail et des anxiolytiques. Elle craint de toute façon d’être absente si des policiers reviennent. Sa fille de 13 ans, Soumaya, a beaucoup pleuré puis est restée mutique pendant plusieurs jours. Samira, 16 ans, n’arrive plus à dormir, hantée par le regard de son frère immobile et en sang pendant les coups.
Une pathologie qui ne le rend pas agressif
Pour rassurer Islam, qui passe ses nuits dans une nouvelle chambre, ses proches ont ramené des matelas autour du sien pour dormir à ses côtés. Dans le couloir, une boîte qui contient des ballons décoratifs pour l’Aïd el-Fitr est tâchée de sang. Les cartons n’ont pas été ouverts. Cette année, pour la première fois, ils n’ont pas célébré la fête qui sonnait, trois jours après l’opération policière brutale, la fin du ramadan. « C’est la fête la plus importante pour nous mais ça ne nous intéressait pas. Ça nous a mis en PLS », regrette Imam. Cédric, un ami de la famille qui les a rencontrés en travaillant pour l’association d’aide aux demandeurs d’asile originaire de l’ex-URSS, Habitat-Cité, s’est rendu chez eux dès le lendemain. D’après ce travailleur social russophone, des stéréotypes ancrés ont pu jouer dans l’attitude des policiers :
« C’est une communauté qui fait l’objet de préjugés spécifiques. Les Tchétchènes sont considérés comme une population brutale qui a grandi dans la violence et qui est forcément liée de près ou de loin au terrorisme. »
« Ce qui me fait de la peine c’est que la violence se soit focalisée sur le seul enfant handicapé de la famille », pointe-t-il. « En plus, il a une pathologie qui ne le rend jamais agressif, donc on peut difficilement imaginer qu’il ait eu un tel réflexe. »
Vêtements maculés, aiguillon de taser oublié au sol par les policiers… Les proches d’Islam ont réunis dans un sac plastique toutes les preuves qui pourraient leur servir au tribunal contre les policiers. / Crédits : Valentina Camu
Vêtements maculés, aiguillon de taser oublié au sol par les policiers… Les proches d’Islam ont réuni dans un sac plastique toutes les preuves qui pourraient leur servir au tribunal contre les policiers. Ils sont décidés à obtenir justice. Pour son frère Imam :
« Ces gens sont des dangers publics. Ils ne peuvent pas exercer ce métier-là, ils causent plus de tort qu’ils ne réparent. Pour le bien de l’humanité, il ne faut plus qu’ils travaillent. »