Le plateau du Vercors, havre de paix familial. Crédit : Victor Nicolaï
Le 8 juillet 2025, la loi Duplomb, du nom de Laurent Duplomb, – actuel sénateur Les Républicains et ancien président FNSEA de la chambre dâagriculture de la Haute-Loire-, qui vise à âlever les contraintes à lâexercice du métier dâagriculteurâ, est adoptée. Elle ré-autorise lâusage des néonicotinoïdes, des insecticides ultra toxiques, interdits en 2018, dans lâagriculture intensive. Câest une loi qui reprend quasiment mot pour mot les revendications de la FNSEA. Bien que le lobby agro-industriel fasse tout pour étouffer cette affaire, les études scientifiques sont nombreuses à établir un lien clair entre massification de lâusage des produits phytosanitaires chimiques et massification des cancers.
Le 8 juillet 2025, je nâavais pas trop la tête à suivre lâaffaire loi Duplomb, jâétais à lâhôpital à Grenoble, câest le dernier jour où jâai pu parler à mon père. Jâai ravalé mes larmes un instant et jâai rassemblé toute la force qui me restait, celle qui mâa été donnée par lui, par ma mère, par mes sÅurs, pour lui dire que câétait si dur parce que câétait trop tôt, parce quâon sâaimait, mais quâon allait tout faire pour être fortes, pour être dans la vie. Il mâa dit âça fait du bien dâentendre çaâ.
Comment le capitalisme a tué mon père
Le 11 juillet, mon père est décédé dâun cancer fulgurant, multimétastatique dont lâorigine nâa pas été identifiée, qui lâa emporté en cinq semaines. Onde de choc. Pas, ou peu de signes avant-coureurs, il était en forme. Mon père est mort à lâhôpital dans lequel je suis née, à 65 ans, dâun cancer ; mon grand-père (son père) est mort à 63 ans, dâun cancer. Mon père est mort quand j’avais 33 ans, mon père en avait 34 quand il a perdu le sien. Drôle de vie.
Il est mort à 65 ans, en ayant à peine eu le temps de profiter dâune vie post-salariat. Il travaillait encore, faisait des intérims de direction, nécessaires à une retraite faite de plaisirs, de quelques voyages, de coups de pouce aux enfants. Il avait commencé à travailler ado en faisant du secourisme, avait décroché à lâécole à cause des horreurs quâil avait vues, et câest sans le bac en poche quâil sâétait lancé dans le social. Il venait dâune longue lignée de paysans bretons (les vrais, pas les industriels), les hommes mourraient tôt, il avait une revanche à prendre. Il était un grand professionnel et un humaniste, comme en ont témoigné les nombreuses familles accompagnées et les anciens collègues présents à la cérémonie.Â
65 ans, câest selon lâInsee lââge moyen de lâespérance de vie en bonne santé en France (câest moins pour les personnes aux métiers les plus précaires et difficiles). Le projet initial de Macron, câétait de décaler lââge de départ en retraite à 65 ans. Donc de nous faire bosser, puis mourir, sans interlude ou presque, sans pouvoir profiter dâun temps sans travail, sans réveil, sans compte à rendre, dâun temps de vie en étant encore en forme.Â
Jâai été de toutes les manifs anti-réforme des retraites, jâétais déjà tellement en colère à lâépoque, pourtant mes parents étaient encore là tous les deux et je pensais quâils allaient en profiter. Je les ai vu charbonner toute leur vie dans le social et le médico-social, avec la justice sociale comme boussole, toujours. Et je me disais : ces parasites au pouvoir, qui selon moi nâont jamais vraiment bossé, décident de rallonger nos vies au travail, de nous faire arriver à lââge de la retraite épuisés et pour une partie, malades. Jâai la haine.
De la même façon, écouter Fleur Breteau, de Cancer Colère, expliquer que la moitié des cancers sont de cause environnementale, quâils seraient évitables avec de la volonté politique, si on voulait bien mettre les intérêts économiques de côté, mâa autant apaisée, parce que déculpabilisée, parce que donné une forme de réponse, que mise dans un état de rage et de dégoût absolu pour ce gouvernement, et pour ce système capitaliste en général.
Vraiment, il y a des moments où j’ai la haine. Alors on me dit : c’est une étape du deuil. Non ce nâest pas que ça : je suis en colère parce quâon est exploités au travail, mal payés, parce quâon est malades, parce quâon bouffe de la merde, parce quâon la respire dans nos villes, et dans nos campagnes. Je suis en colère parce que mon père a été mal pris en charge. Parce qu’on n’a pas eu le droit à un accompagnement à la fin de vie digne. Tout ça, ce sont principalement des choix politiques et économiques, visant à maintenir une petite élite bourgeoise, mafieuse, qui ne cache même pas la connivence de ses intérêts (on peut tranquillement affirmer que la loi Duplomb, câest la FNSEA), en situation de domination totale. Mon père les aurait allègrement traités de âfumiersâ, sans jeu de mots douteux.
Il y a des moments où je fais la liste de tous ceux que jâéchangerais contre mon père. Elle est longue cette liste. Macron, Darmanin, Retailleau, Wauquiez, Duplomb, Borne, et tant dâautres⦠ça aussi, on me dit que câest une étape du deuil : le marchandage. Mais non, je crois que ce nâest pas que ça. Je les donnerais sans aucun remord contre mon père, parce quâil était si généreux, et dans la vie, quand eux sèment la mort. Il ne pouvait pas se les voir.
Comme Nicolas Framont dans Saint Luigi, je me pose ces questions : âQui nous consolera du fait quâeux vivent dans des corps plus sains, plus beaux et plus durables que nous ? Et que plus leur règne sâétend, plus nos chances de survie se réduisent ?â
Le capitalisme médical dans toute sa splendeur
Quand mon père a ressenti les premiers symptômes, il a consulté le seul médecin disponible à des kilomètres à la ronde, car mes parents habitent dans un désert médical. Donc ils nâavaient pas le choix, et ce dernier a au départ diagnostiqué une sorte de pneumonie. Bon, lâerreur est humaine. Sauf que mon père avait déjà eu un cancer il y a quinze ans, et même sâil était considéré guéri, il avait senti que là câétait grave. Il avait demandé à passer un scanner, le médecin a refusé. Comme ça nâallait pas mieux, quelques jours plus tard, mes parents sont allés aux urgences. Après une nuit à attendre dans un couloir, on leur a refusé une hospitalisation, ça relevait, selon le médecin, de la âmédecine de villeâ.
Nous avons donc perdu plusieurs semaines, à cause de facteurs qui là aussi sont des choix politico-économiques : les déserts médicaux, la toute puissance médicale (le refus dâaccorder aux patients une légitimité dans leurs intuitions, une expertise de leur propre corps), puis le délabrement des services publics (et privés) de santé qui ont pour résultat un tri des patients au nom dâune nécessité de rapidité dans la prise en charge et dâune surcharge du système hospitalier, en particulier des urgences.Â
Et pourtant, jâai bien conscience que mon père était un homme, blanc, de classe moyenne, ne subissant pas à priori de préjugés ou de discriminations. Il nâempêche, le désinvestissement dans nos systèmes de soins nous touche massivement.
Il aura fallu quâils aillent consulter à une heure trente de chez eux, leur ancien médecin traitant, pour que mon père soit enfin hospitalisé. Le diagnostic de cancer tombera quelques jours plus tard, ainsi quâune succession de mauvaises nouvelles, nos cÅurs faisant des bonds, se déplaçant entre nos entrailles et le haut de notre gorge au gré des annonces, des faux espoirs, du désespoir.
Nous avons vécu lâenfer, car voir quelquâun que lâon aime mourir, dans la sidération, câest l’une des pires épreuves de la vie, et l’une des plus partagées. Dans cet enfer, rien ne nous aura été épargné : il nây avait plus de place en service de cancérologie, et pas de service de soins palliatifs, il est donc resté jusquâau bout dans le service de médecine interne. Malgré le professionnalisme global et lâempathie des équipes, il était clair que ce service, qui accueillait le âtout venantâ, nâétait pas adapté. Il y avait du bruit, des gestes brusques, des rires sonores dans les couloirs quand nous, nous pleurions en nous disant les dernières choses importantes. Nous avons nous-mêmes créé une affiche indiquant âce patient est en soins palliatifsâ et un logo âsilenceâ pour mettre sur sa porte.
Quand on a su quâil nây aurait pas de chimiothérapie, et quâil nâen pouvait plus de souffrir, mon père a exprimé le souhait dâen finir. Sauf que ce nâest pas possible en France – la loi sur la fin de vie est actuellement examinée au Sénat. Cette loi a été très critiquée par les collectifs anti-validistes, et tant quâexistera le risque quâelle soit utilisée pour mettre fin à la vie de personnes en situation de handicap, de vulnérabilité, qui sont en souffrance parce que notre société est profondément discriminatoire et ne donne pas accès à des conditions de vie dignes pour tout le monde, elle ne devra pas entrer en vigueur.
Pour mon père, la fin de vie fut une question de jours, qui ont été dâune grande violence pour lui, pour nous. La sédation a été mise en place trop lentement, ce nâétait pas une sédation profonde comme prévu dans ces cas-là mais un âéquivalentâ car visiblement les protocoles sont compliqués, il bougeait, toussait, se levait dans une sorte de demi-sommeil, sourcils froncés. Luttant, probablement. A un moment, on nâen pouvait plus, alors je suis allée voir la médecin. Je lui ai demandé pourquoi on n’augmentait pas les doses, signalant quâil était agité, que câétait atroce de le voir comme ça. Elle mâa répondu que âsi on augmente trop d’un coup, ce sont des médicaments qui peuvent entraîner la mortâ. Je lui ai répondu : âMais il va mourir, non ?â Elle a acquiescé, gênée, contrainte par le risque quâon se retourne contre lâhôpital, car lâeuthanasie est illégale. Même si tout est allé très vite, il y a des images qu’on aurait préféré ne pas voir. Cette loi, dans une version améliorée, on en aurait bien voulu.
Lâaprès : gérer sa souffrance et ne pas se faire avoir par les assureurs
Après son décès, jâai ressenti lâimpossibilité dâêtre au monde comme avant : rien nâa de sens, on doit réapprendre à vivre dans une nouvelle configuration.
Sandrine Collette dans Nous étions comme des loups décrit très bien, par la voix de son narrateur qui vient de perdre sa femme, ce que lâon peut ressentir quand quelquâun que lâon aime vient de mourir : âJâétais dans un état pas normal je le sentais tout était mécanique. Jâétais détaché des choses et pourtant chaque geste et chaque regard me transperçait de douleur, je naviguais entre deux univers pas très nets (…) à cela je nâétais pas préparé.â
Je me suis sentie perdue, bien quâentourée de mes proches, jâai trouvé quâon manquait terriblement de ressources pour affronter la mort, la tristesse, le deuil. Jâavais besoin dâêtre guidée, de symboles, de mots pour en parler, dâen entendre aussi. Jâimagine que ça vient en partie du fait quâon vit dans une société moderne sécularisée qui manque de spiritualité, de rituels, qui occulte ces questions. Jâai trouvé sur Arte (on peut toujours compter sur Arte), quelques vidéos et podcast salutaires.
Dans cet océan de douleur et de sidération, cherchant à trouver des réponses, il fallait aussi remplir des dossiers et des dossiers, retrouver les codes, les mots de passe, dans ses mails ou son téléphone, pour avoir accès aux diverses plateformes (impôts, carte grise, abonnements en tout genre), photocopier quinze fois le certificat de décès, et à chaque fois, lire et relire une réalité que lâon nâa pas encore bien intégrée.Â
Car ça met du temps, intégrer lâinformation que quelquâun nâest plus là , câest irréel au début, câest du temps long. On pourrait croire que le temps de lâadministratif câest aussi du temps long, mais non, là , dâun coup, tout doit aller vite. Remplir les dossiers de pensions de réversion, retrouver des papiers improbables, se connecter, écrire, remplir, signer, envoyer. Se retrouver dans des situations lunaires : ne pas pouvoir vendre un véhicule parce quâil faut que le propriétaire de la carte grise (mon père) désigne un mandataire pour la vente avec un Cerfa. Péter des plombs parce quâon nâarrive pas à se connecter, parce quâon voudrait hurler à ces plateformes numériques de misère, âMAIS IL EST MORTâ, lâimpression que câest la première fois que ça arrive, aucun humain en face. Des heures passées à faire ça.Â
Se prendre la violence du âquestionnaire décèsâ des assurances sur le crédit, qui demandent le compte-rendu de lâhôpital, contacter lâhôpital et retrouver la même boule au ventre, devoir relire, encore, âcancer multimétastatiqueâ, âdécèsâ, devoir répondre aux questions : quand les symptômes ont-ils commencé ? Lesquels ? Date de la consultation ? Traitement ? Antécédents ? Il fumait ? En fait la question en sous-texte câest : est-on bien sûr quâil nâa pas fait exprès de mourir ? Quâil ne lâa pas un peu cherché ? Et que donc, on pourrait ne pas vous donner lâargent auquel vous auriez droit ?
Je me suis dit : les personnes qui ne parlent pas bien français, qui ne maîtrisent pas lâinformatique, qui sont seules, ou trop accablées par la douleur pour avoir la force de sâoccuper de ça, comment font-elles ? Je nâose imaginer la précarité liée au non-recours aux droits parce que câest trop compliqué, parce que câest trop douloureux.
Conclusion
Quand mon père était à l’hôpital, je pensais souvent à Gaza, aux hôpitaux bombardés, je me disais : je ne peux pas imaginer ce que ça fait, si sa vie était menacée non seulement par la maladie mais par une bombe. Là aussi, je me sentais très en colère, et très démunie. Les chefs d’Ãtat génocidaires, mon père il ne pouvait pas non plus se les voir, câétait viscéral.
Il me manquera tout le temps. Je sais que j’ai de la chance d’avoir connu tant d’amour, dâavoir hérité de ce que ma mère et lui nous ont transmis à mes sÅurs et moi, mais il me manquera toute ma vie, dans tous les moments où il ne sera pas là et où il aurait dû l’être, où il aurait pu lâêtre, peut-être, si les choix politiques et économiques étaient différents.
Je voudrais conclure en citant la grande Annie Ernaux dans La femme gelée, déclarant son amour à son père et à lâhomme quâil était, en dehors des clous dâun patriarcat crasse : âRien que des images de douceur et de sollicitude. Chefs de famille sans réplique, grandes gueules domestiques, héros de la guerre ou du travail, je vous ignore, jâai été la fille de cet homme-là .â Moi aussi, jâai été la fille de cet homme-là .