Municipales : pourquoi la gauche unie a perdu à Toulouse

Basta 2026-03-23 View source

DémocratieMunicipales 2026

Unie avec LFI et bénéficiant a priori d’une solide avance, la gauche toulousaine menée par un candidat insoumis a échoué à récupérer la mairie ce 22 mars. Pourquoi ?

par Guillaume Bernard

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« Notre campagne a été une démonstration de force, on s’est senti porté par un mouvement ». Debout sur une chaise, devant un bar de centre-ville toulousain, François Piquemal tente de réconforter les près de 300 sympathisants qui espéraient le voir devenir le premier maire insoumis de Toulouse ce 22 mars 2026.

Parmi eux, nombre de militants associatifs ou syndicaux. Ils constituent le gros des troupes de François Piquemal, par ailleurs ancien militant de l’association Droit au logement. « On a les boules. Tout va continuer comme avant, les associations du centre-ville vont continuer à toucher des subventions mais pas celles des quartiers populaires… », déplore Maël Chéry de l’association de culture hip-hop Toulouse est en feu.

La victoire de la liste d’union des gauches, rassemblant du PS jusqu’au NPA, semblait pourtant possible. Au premier tour, les deux principales listes de gauche cumulaient 24 000 voix d’avance sur leur concurrent de droite. Alors que le contexte politique national rendait les unions PS-LFI incertaines, les deux candidats ont fusionné immédiatement dans la nuit du premier tour le 15 mars. Assuré d’avoir une place de président de la métropole toulousaine en cas de victoire, François Briançon ; le candidat socialiste, s’est impliqué pleinement dans la campagne insoumise d’entre deux tours, solidaire jusque dans la soirée de défaite.

Car, pour la troisième fois consécutive, c’est Jean-Luc Moudenc qui emporte la mairie de Toulouse. Avec 53,9% des voix, il réalise une hausse spectaculaire des suffrages exprimés en sa faveur entre les deux tours. De son côté, la liste d’union des gauches peine à empiler les électorats. Alors que les deux listes de gauche agrégeaient 82 519 voix au premier tour, la liste unifiée remporte seulement 78 925 voix, soit un effritement de plus de 4%. Elle ne semble pas non plus bénéficier de la hausse de participation qui passe de 56,5% à 62,5% dans la ville rose entre les deux tours.

Non report des voix socialistes ?

Comment expliquer un tel retournement ? Pour Jean-Luc Moudenc, l’argumentaire est tout trouvé. « J’avais prévenu que nous ferions face à nous la gauche mélenchoniste. Ce n’est pas une gauche ordinaire, le mélenchonisme c’est une rupture avec les valeurs de la République et les Toulousains l’ont bien senti », déclare-t-il, tout juste réélu, auprès de La Dépêche du Midi. Il n’est pas le seul à avoir usé de cet argument. Carole Delga, présidente socialiste de la région Occitanie, a elle aussi désavoué cette union des gauches, gênée par la présence des insoumis.

Les électeurs de la gauche la plus centriste auraient-ils refusé de voter pour un candidat estampillé La France insoumise ? « Entre les deux tours, dans les porte-à-portes, il y a eu des gens qui expliquaient avoir voté pour François Briançon au premier tour et qui voulaient aller voter pour Jean-Luc Moudenc au second. Mais cela représentait quand même très peu d’électeurs. Leur arguments étaient déconnectés du contexte toulousain. Ils nous disaient ne pas partager les valeurs de LFI. On essayait de remettre du concret, de leur montrer que les deux projets municipaux étaient très proches », explique Lionel militant, d’Archipel citoyen.

Lors de la campagne municipale de 2020, cette liste citoyenne avait rassemblé la gauche non socialiste à Toulouse. Elle est depuis devenue un parti politique et a appelé à voter pour le candidat PS au premier tour des élections municipales de cette année préférant, « tenter d’agréger les électeurs de centre gauche », rapporte Lionel. Elle a ensuite mené la campagne de François Piquemal au second tour.

Dans les trois bureaux de vote qui ont le plus voté pour François Briançon au premier tour de ces élections municipales, la liste de la gauche unie a réuni entre 6% et 12% de voix en moins au second tour que la somme des voix des listes PS et LFI. Ce qui laisse soupçonner une légère défection des électeurs du candidat socialiste. Mais cette érosion est loin d’expliquer à elle seule la sur-mobilisation de l’électorat de Jean-Luc Moudenc au second tour.

« Nos adversaires ont été plus forts que nous »

Debout au milieu de la foule, Salah Amokrane a besoin de cinq minutes avant de répondre aux interviews. « Laissez-moi digérer un peu », s’excuse ce militant toulousain historique de l’Assemblée des quartiers, élu conseiller municipal à Toulouse entre 2001 et 2008 grâce à la campagne des Motivé-e-s. On le retrouve peu après : « La dynamique de la campagne a été bonne dans les quartiers populaires, qui ont voté pour Piquemal. Mais nos adversaires ont été plus forts que nous, ils ont des moyens que nous n’avons pas », soupire-t-il.

Le militant, égrène : « Les syndicats patronaux ont appelé à faire barrage à LFI. Il y a aussi eu une tribune de 350 personnalités, dont des anciens rugbymen célèbres ou des chefs étoilés, qui ont appelé à voter pour Jean-Luc Moudenc. » Dans l’entre deux tours, la Confédération des petites et moyennes entreprises de Haute-Garonne (CPME 31) a appelé à voter pour le maire sortant, quand l’antenne haut-garonnaise du Medef a vivement critiqué l’alliance PS-LFI, jugée « contre nature ». Ces syndicats patronaux se sont notamment inquiétés de l’impact d’une élection de François Piquemal sur l’aéronautique toulousain.

Salah Amokrane accuse aussi un tract « distribué il y a trois jours à peine », dit-il. Signé par l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), le flyer met en cause « les tendances antisémites » présumées de plusieurs colistiers de François Piquemal, dont Salah Amokrane lui-même. « Alors que j’ai passé 40 ans de ma vie à lutter contre le racisme et l’antisémitisme ! », s’indigne cet ancien soutien de la campagne présidentielle de Benoît Hamon en 2017.

« Droite radicalisée »

L’accusation d’antisémitisme qui pèse sur Jean-Luc Mélenchon a rejailli sur la campagne toulousaine et affecté le moral des candidats de gauche. Le 19 mars, alors qu’ils rendaient hommage aux victimes des attentats de Mohammed Merah, qui a assassiné en 2012 à Toulouse deux militaires, puis trois enfants un enseignant devant une école juive, François Piquemal, François Briançon, ou encore un militant du collectif juif décolonial Tsedek, par ailleurs ancien élève de l’établissement scolaire frappé par le terroriste, ont été violemment pris à parti par des personnes présentes dans la foule. « Collabo  ! Collabo  ! Fasciste anti‐juif  ! Pourriture  ! », ont crié les provocateurs, rapportent nos confrères de Médiacités Toulouse.

Dans un communiqué, les candidats de la liste d’union des gauches ont dénoncé des menaces de mort, des crachats et des violences physiques. « Plusieurs élus et candidats de la majorité de Jean-Luc Moudenc ont approuvé, encouragé et relayé ces comportements », poursuit le communiqué. François Piquemal a depuis annoncé vouloir déposer plainte.

Lors d’une conférence de presse donnée le même jour, le candidat insoumis dénonce une « campagne de caniveau », menée sous l’œil passif de Jean-Luc Moudenc. « Il se présente comme un candidat de centre droit, alors que c’est la droite radicalisée », insiste François Piquemal. Dans l’entre-deux-tour, le maire sortant qui se présente comme l’héritier de Dominique Baudis n’a pas boudé le soutien des partis d’extrême droite tels que le Rassemblement national et Reconquête, qui n’ont pas passé la barre des 10% au premier tour dans la ville rose.

Jean-Luc Moudenc, caméléon politique

Longtemps identifié comme « Macron compatible », cet ancien adhérent des Républicains, parti qu’il a quitté en 2022 sous prétexte de « droitisation », est en réalité un caméléon politique. Soutien de La Manif pour Tous en 2012, il n’hésite pas à tisser des liens avec l’extrême droite quand le besoin électoral s’en fait sentir. Lors de la campagne 2026, il est allé jusqu’à aider la liste Reconquête à trouver des colistier pour affaiblir le RN, qui aurait pu lui prendre des voix au deuxième tour, explique Médiacités Toulouse.

En octobre 2025, une plainte pour détournement de fonds publics et financement illicite de campagne a été déposée par l’association Anticor contre Jean‐Luc Moudenc. Une enquête préliminaire est en cours au parquet d’Auch. En cause : le maire de Toulouse est soupçonné de s’être servi d’agents de la collectivité pour mener sa campagne de 2020. L’affaire a été révélée en juin par le média local Médiacités, qui va devoir continuer à enquêter sur l’édile pendant les six prochaines années.