À la mosquée, des mères reprennent le chemin de l’école

Bondy 2026-02-23 View source

Il est à peu près 20h30 quand j’entends le Coran émaner du salon. La voix récitant les versets m’est très familière, puisqu’il s’agit de celle de ma mère. Elle est alors en pleine évaluation orale par téléphone. À ce moment-là, les rôles sont inversés. […] C’est de là qu’est venue l’envie de raconter la vie étudiante des mamans à la mosquée.

Dans l’une des mosquées de Seine-Saint-Denis, Anissa* nous accueille. Lors de notre rencontre, j’associe son rôle à celui d’une conseillère principale d’éducation. Sa mission : gérer le bon déroulement de la vie scolaire des élèves, petits et grands. « C’est ça, je suis un peu la CPE », confirme-t-elle avec le sourire.

Cette mosquée accueille des publics de différentes tranches d’âge et prodigue des cours dédiés aux femmes plus âgées. « Au départ, les élèves de ce cursus partent de rien. Elles ne connaissent aucune lettre, aucune voyelle, aucun son. Je leur apprends les bases et après, pour chaque niveau, on a un objectif que l’on vise graduellement », m’explique Dalinda, enseignante, diplômée en théologie et en langue arabe.

La classe se compose d’une dizaine de mamans. Elles se retrouvent les mercredis, dans une salle blanche et grise, tout en longueur. Elles sont installées sur les deux rangées qui longent les murs, ornées d’affiches colorées indiquant, en langue arabe, les chiffres, les lettres et les jours de la semaine, ainsi que des mots de vocabulaire. À la fin du cours, les devoirs sont distribués et les sœurs attendent avec impatience l’exposé d’une de leurs camarades. « On a hâte de t’entendre », s’encouragent les mamans.

Un temps pour elles

Avec la mou’alima (l’enseignante, NDLR), Dalinda et les élèves, la discussion s’engage et la gestion de cette activité arrive rapidement sur la table. « Déjà, on s’occupe de la vie familiale, des enfants, des repas… On prend aussi le temps de faire nos devoirs en amont et quand on arrive ici on fait d’abord le cours d’arabe, puis on passe au cours de Coran », décrit Maryam*. Conjuguer vie de famille et vie étudiante demande quelques ajustements. « Au début, c’était un peu difficile, mais je me suis organisée. Je trouve le temps de faire mes devoirs un peu chaque jour, sinon je rattrape les dimanches », détaille-t-elle.

Si les mamans semblent parfois être oubliées, Nada fait partie de celles qui leur ont consacré leur vie. « Moi, je parle toujours des mamans et j’oublie les enfants », rit la professeure qui confie pourtant qu’apprendre à des enfants est plus simple.

Pour certaines, c’est ici la première fois qu’elles intègrent ces cours d’arabe. « Enfant, je n’ai fait que l’école française. Je m’y mets maintenant car je travaillais, or je me suis arrêtée pour me consacrer à mes enfants. Je ne faisais pas grand-chose à côté, alors je me suis lancée. Ça m’a permis d’apprendre, de comprendre le Coran et d’avoir une deuxième famille », précise Maryam*.

D’autres ne sont pas arabophones, comme Khadija*. « Je me suis reconvertie, ça ne fait pas longtemps que je pratique l’arabe, donc je m’accroche, mais une fois dedans, on veut absolument exceller », confie-t-elle.

Bien qu’elles soient élèves, cette formation leur permet de donner l’exemple. « On montre que si nous pouvons le faire, alors les autres aussi peuvent le faire », déclare Khadija*. « Moi, je suis grand-mère, je n’ai plus d’enfant à la maison, mais j’ai conscience que je peux être un exemple pour d’autres femmes », abonde Hayat*.

Transmettre pour apprendre

Leur professeure, Dalinda, met un point d’honneur quant à l’importance de la transmission. « Ce n’est pas un miracle l’apprentissage de la langue arabe, c’est accessible à tous. Il faut le dire aux femmes : à n’importe quel âge on peut venir apprendre à lire et à écrire », insiste-t-elle.

Huda* enseigne dans une autre mosquée de Seine-Saint-Denis et c’est par la transmission qu’elle apprend. « Je pars du principe que chaque personne apporte quelque chose. Surtout, quand on enseigne à un public plus âgé. À mes débuts, c’était moi qui recevais. Aujourd’hui, mon but est de faire un cours interactif. Je propose, on discute, j’explique et je réponds à des questions. J’essaie d’adapter un maximum le propos au niveau de mon auditoire », explique l’ancienne responsable en marketing, conférence et logistique.

Alors que les philosophes occidentaux traitent le savoir religieux comme un oxymore, des femmes en ont fait leur métier. Nada enseigne en France depuis des années. « Je viens d’Irak, où j’étais dentiste de formation. Je suis arrivée en France en 1986 et comme je n’ai pas étudié ici, il aurait fallu faire deux ou trois ans dans un hôpital pour pratiquer. Mais il est interdit d’y travailler avec le hijab, alors j’ai laissé tomber », retrace-t-elle.

À côté de sa vie de famille, elle a donc commencé à enseigner l’arabe à la mosquée. « J’ai enseigné cinq ans à La Roche-sur-Yon. J’y ai ramené les cours d’arabe et ça a même permis aux femmes de sortir de chez elles », indique Nada.

Émancipation, confiance et sororité

En venant étudier à la mosquée, les mamans prennent du temps pour elles. « Ça nous permet d’avoir de petits moments à nous. Pas pour les enfants, pas pour la maison, pas pour la cuisine, pas pour les papiers. On investit sur nous », souligne Dounia* avec fierté. « Les femmes, les mamans, deviennent leur propre priorité », confirme Dalinda.

Elles remarquent aussi l’assurance acquise au fil des cours. « On est plus confiantes dans la pratique de la langue et de la foi », témoigne Khadija*. L’apprentissage à la mosquée permet des résultats exemplaires, mais cela implique des conditions. « Quand on a les moyens, comme des locaux, des professeurs formidables, pédagogues, des sœurs avec qui on peut étudier. Un climat d’empathie, de bienveillance, de partage et d’écoute… Ça fait qu’on se surpasse toutes les semaines », ajoute Aya*.

L’entraide entre sœurs a beaucoup été évoquée. Huda* note la façon dont les cours engendrent une sororité inconditionnelle. « Quand je suis avec mes sœurs, mes sœurs sont de toutes origines. Elles sont maliennes, sénégalaises, algériennes, tunisiennes, marocaines, égyptiennes, françaises, reconverties, etc. Ce sont toutes des sœurs et des cœurs qui sont ralliés et ça se ressent quand on vient à la mosquée. »

Dalinda confirme ce sentiment de sororité. « Elles forment un groupe en dehors du cadre scolaire, donc elles sont très solidaires. Puis, on accueille tous les âges. Alors, les personnes plus âgées vont aider les plus jeunes et les plus jeunes vont aider les plus âgées. »

La fierté des leurs

Nos parents seront toujours fiers de nous, peu importe où ils sont, qu’ils vous le disent ou non. Or, cette fois, les rôles s’inversent : est-ce que les enfants sont fiers de leurs mamans ? « Oui, elle c’est ma maman et je suis fière d’elle ! », s’exclame de vive voix Aya. Elle et sa mère étudient ensemble. « Moi, je suis fière de ma fille, parce qu’elle a le courage de reprendre les cours », répond Hayat*.

Ce moment résonne fortement en moi. Je repense à l’oral de ma mère, qu’elle a réussi. Ce moment où ses camarades et sa professeure l’ont félicitée pour ces progrès. Oui, elle c’est ma maman et je suis fière d’elle.

Farah Rhimi 

*Les prénoms ont été modifiés