Affaire Amar Slimani : « J’espérais qu’il ait une meilleure vie ; maintenant, de vie, il n’en a plus »
C’est une histoire de vies brisées. Janvier 2024, Rachid Slimani et sa mère, originaires d’Algérie, débarquent à Paris. Le 14, ils posent avec des policiers devant la tour Eiffel, signe d’un nouveau départ pour Rachid qui rejoint son petit frère Amar, arrivé trois ans plus tôt. « Mais le rêve est vite devenu un cauchemar », soupire-t-il, dans un café à Pantin. De fait, Amar est tué par un policier hors service avec son arme administrative, le 29 juin 2024.
Ce jour-là, Amar loge dans un cabanon jouxtant la demeure d’une dame retraitée à qui il rend des services. Aux alentours de 6h30 du matin, cette dernière aurait entendu du bruit dans la dépendance et prévenu son petit-fils Eric G., policier. Le fonctionnaire de 27 ans arrive au domicile de sa grand-mère avec son brassard, son arme et un pistolet. Il tire à sept reprises : deux balles atteignent Amar dans le dos, une dans la tête, deux dans la poitrine. Eric G. prend des photos de son cadavre avant d’appeler ses collègues.
« Il fallait que je vienne à Paris chercher mon frère… mort »
À cette période, Rachid, plaquiste et peintre de profession, travaille à Rouen, en Normandie. Un job qu’Amar lui a trouvé. « J’ai reçu un appel d’un Algérien qui m’a dit qu’il fallait que je vienne à Paris chercher mon frère… mort. » Le regard de Rachid se perd au loin. Le choc se lit encore sur son visage, marqué d’une cicatrice sur sa joue gauche. « Je suis rentré le jour même et suis directement allé au commissariat de Bobigny. » Sur place, une policière le conseille : « Elle m’a dit que je devais aller vite, porter plainte et c’est surtout la seule qui a reconnu que mon frère a été tué sauvagement. C’est la seule personne d’une institution française qui m’a aidé. La seule », assène-t-il.
Dans les jours qui suivent la mort d’Amar Slimani, Eric G. est mis en examen pour meurtre et placé en détention provisoire. Le 6 novembre dernier, soit quinze mois plus tard, le policier est libéré avec assignation à résidence.
Rachid Slimani voit un lien entre cette libération et la propagation d’une fake news sur X annonçant la mort du policier. Une semaine plus tôt, le 28 octobre 2025, Hervé Ryssen, militant d’extrême droite condamné à plusieurs reprises pour incitations à la haine et injures racistes, publie un tweet, affirmant que « le policier Eric G. est mort en détention provisoire aujourd’hui, à la maison d’arrêt de Villepinte » (Seine-Saint-Denis). Le lendemain, le porte-parole du ministère de la Justice, Hervé Straub-Kahn, dément sur X sa mort en reprenant ce même tweet.
Depuis le début de l’affaire, Yassine Bouzrou, avocat de la famille, tente de démontrer le caractère raciste du meurtre. « C’est un crime injustifié avec un policier hors service qui considérait qu’Amar Slimani était un sous-homme, s’exaspère l’avocat. Il n’y a pas de légitime défense comme le prétend l’accusé et je pense qu’Amar Slimani n’a jamais menacé quiconque : il n’y en a d’ailleurs aucune preuve. Il a été abattu de sang-froid parce qu’il se trouvait à cet endroit-là. » En droit pénal, un crime à caractère raciste fait encourir une peine plus lourde à l’accusé.
L’enquête est toujours en cours d’instruction. Le 3 octobre 2025, la justice a organisé une reconstitution de la scène de crime en présence du policier Eric G. « Cela a permis de démontrer que la thèse qu’il défend est fausse », assure Yassine Bouzrou. Contacté, l’avocat d’Eric G., n’a pas souhaité répondre à nos questions pour « préserver le secret de l’instruction ». À ce jour, l’instruction est toujours en cours et aucune audience n’a été fixée.
Une famille et un deuil impossible
D’abord seul face à la machine judiciaire, Rachid Slimani a pu compter sur le soutien de SOS Migrants et de sa présidente, Fatiha Kettab. « Les familles endeuillées qui ont perdu un proche tué par la police sont elles aussi des victimes, qui ont besoin d’être entendues. Elles sont atteintes psychologiquement et souvent isolées face aux institutions policières, médiatiques et judiciaires. On est là pour les accompagner, les soutenir et les aider administrativement », explique Fatiha Kettab.
Au fil de la discussion, comme par automatisme, le grand-frère d’Amar Slimani lance un appel vidéo avec sa mère : elle vit là où ils sont tous nés, dans le village de Béjaïa, en Kabylie. « Salam wa aleykoum », glisse la maman. Elle lève les yeux au ciel et se met à pleurer. « C’est comme ça tous les jours maintenant, confie Rachid. Avant, mon frère Amar l’appelait tout le temps, même en travaillant ici. Ils avaient une relation exceptionnelle : si je trouvais ma mère souriante, c’est parce qu’elle avait parlé avec lui. »
Amar adorait le foot et l’équipe du Barça, se remémore Rachid, sourire en coin. « Un jour, il m’a dit : je vais aller en France. Et je l’ai encouragé. Je regrette. J’espérais qu’il ait une meilleure vie. Maintenant de vie, il n’en a plus. »
L’aîné d’une fratrie de sept reste habité par des dizaines de questions : comment expliquer que l’enquête soit si longue ? Les preuves ne suffisent-elles pas à l’annonce d’un procès ? Combien de temps faudra-t-il encore attendre ? Pourquoi le policier a-t-il été libéré ?
Néanmoins, s’il y a deux choses dont Rachid est certain, c’est que « la justice divine existe » et qu’à la fin du procès, il retournera à Béjaïa en Algérie. En attendant, la vie de Rachid continue tant bien que mal en banlieue parisienne où il réside avec sa sœur. En septembre 2025, tous les deux ont reçu une obligation de quitter le territoire français (OQTF). « Ton frère est mort, le policier en liberté et toi, tu reçois une OQTF, s’étrangle-t-il. C’est de la hagra. Mais on lâchera pas : on ira au bout pour que justice soit faite. »
Dounia Dimou et Lilian Ripert