À Yerres, Nicolas Dupont-Aignan fait campagne sur l’exclusion

Bondy 2026-03-11 View source

L’Orangerie de la Grange-aux-Bois est pleine à craquer ce vendredi 30 janvier. Ni la pluie ni la nuit n’ont découragé la foule de Yerrois venus assister à la présentation de la liste “Yerres comme nous l’aimons”, menée par Nicolas Dupont-Aignan.

Après 9 ans d’absence, les élections de 2026 signent le grand retour du candidat Debout la France (DLF) dans la course aux municipales. En 2017, alors député de la 8ᵉ circonscription de l’Essonne, il avait dû laisser la mairie à son premier adjoint Olivier Clodong suite à la loi sur le cumul des mandats… tout en restant conseiller municipal et maire honoraire de Yerres.

Devant un public conquis, celui qui a administré la ville pendant 22 ans l’assure : il ne cherche pas à s’ « accrocher, mais en ces temps difficiles, il faut un capitaine à la barre ». Un « capitaine » qui vogue en eaux dangereuses. Souverainiste revendiqué, Nicolas Dupont-Aignan ne cache pas ses opinions d’extrême droite depuis son soutien à Marine Le Pen en 2017.

Pourtant, le candidat peut compter sur le soutien du maire sortant, qui s’affiche fièrement à ses côtés sur la liste. Pour leur nouvelle campagne, le duo s’est accordé sur un stratagème bien pratique. « Nous proposons aux Yerrois de garder le même équipage mais simplement, comme en 2017, d’intervertir les rôles de pilote et de copilote », annoncent-ils sur leur tract de campagne. Alors que Nicolas Dupont-Aignan se lance de nouveau dans la course des municipales, Olivier Clodong briguera les élections législatives.

« Maintenir un cap depuis 1995 est une chance inouïe », insiste celui qui était aussi le délégué national aux élections de DLF jusqu’à 2017. Ce discours positif ne tarde pas à s’assombrir. « On est à Yerres parce que c’est secure, parce que c’est beau, mais ce travail de très longue haleine peut être totalement remis en cause en quelques années, voire en quelques mois », prédit Olivier Clodong sous les applaudissements. « Un élu peut décider de supprimer la police municipale, de rajouter des logements, donc des tours et des barres supplémentaires », avertit-il. Une crainte partagée par les membres de la liste, qui insistent sur la nécessité de « protéger la ville de la bétonisation », associée à « l’insécurité ». Pourtant, Yerres est déjà bien gardée avec 300 caméras, deux commissariats municipaux et une police municipale armée, dont Nicolas Dupont-Aignan souhaite renforcer la présence 24 heures sur 24.

Devant une salle enthousiaste, le candidat s’improvise protecteur de la ville contre la menace des logements sociaux. Une bataille pour protéger le « cadre de vie » yerrois qu’il a menée ces dernières années aux côtés du maire actuel. « Tu te souviens quand on a vu le préfet, quand nous nous sommes battus contre lui jusqu’à minuit », lui rappelle-t-il. Après un appel à Gérald Darmanin pour le « recadrer », le Plan local d’urbanisme (PLU) est approuvé et les zones pavillonnaires rendues inconstructibles. Quant aux nouveaux logements bâtis au niveau de la gare, ils devraient être réservés aux Yerrois, et Nicolas Dupont-Aignan est prêt à « s’enchaîner à la grille » pour le leur garantir.

« Devenir comme Villeneuve-Saint-Georges ou rester Yerres »

L’opposition aux logements sociaux figure donc en tête du programme Dupont-Aignan dans un contexte de crise à l’échelle nationale. L’Essonne, qui figure parmi les départements les plus concernés, a enregistré plus de 112 000 demandes en décembre 2023, soit une hausse de 11 % en comparaison avec décembre 2022. En comparaison avec les communes avoisinantes, Yerres fait figure de mauvais élève avec seulement 14,8 % de logements sociaux, contre 18,8 % à Crosne, 20 % à Brunoy, 23,8 % à Montgeron et 45 % à Villeneuve-Saint-Georges en 2024.

Cette ligne politique bien assumée coûte cher à la ville. Chaque année, Yerres paie une lourde amende pour le non-respect de la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU), qui exige un minimum de 25 % de logements sociaux dans la commune pour favoriser la mixité sociale. Selon Olivier Clodong et Nicolas Dupont-Aignan, cette pénalité qui s’élevait à 1,5 million en 2025 est justifiée par l’ampleur du risque encouru.

« Le 15 mars, les Yerrois devront choisir entre devenir comme Villeneuve-Saint-Georges ou rester Yerres », menace le candidat en grosses lettres sur son tract de campagne. Pour lui, respecter les « consignes de l’État » en matière de logements sociaux serait « une pure folie ». « Imaginez la résidence des Mardelles de Brunoy ou celle de la Forêt de Montgeron au cœur de notre commune avec une explosion de problèmes en tous genres », avertit-il.

La municipalité a fait le choix très clair d’avoir un minimum de logement social

Ces arguments « antipauvres et racistes » laissent transparaître l’« imaginaire délétère autour du logement social » cultivé par la majorité municipale, dénonce Claudia De Campos, tête de la liste d’opposition « La gauche rassemblée ». Interrogé par le Bondy blog, Nicolas Dupont-Aignan balaie ces critiques et soutient avoir « construit plus de 500 logements sociaux » au cours de ses mandats successifs. « Ma politique n’est pas antipauvre ni raciste, elle est pro-Yerrois et pro-mixité équilibrée », clame-t-il.

Pourtant, l’élue d’opposition pointe, elle, les effets très concrets de sa politique, comme des logements existants parfois laissés pour compte par la mairie. À la résidence de la Sablière, « une dame nous a montré sa salle de bain pleine de moisissures » lors d’un porte-à-porte, se souvient-elle. « La municipalité a fait le choix très clair d’avoir un minimum de logement social », affirme encore Bérenger Cernon, député LFI de la 8ᵉ circonscription de l’Essonne. « En créer n’implique pas forcément de faire des tours et bétonner, on peut très bien préempter sur l’immobilier existant. »

« Une ville de l’entre-soi »

Pour Claire Charansonnet, tête de liste pour « Yerres en Commun » (Divers gauche) aux municipales de 2020 et conseillère municipale à Yerres de 2020 à 2023, la véritable intention du prétendant à la mairie est claire. « Nicolas Dupont-Aignan a construit en 30 ans une ville où il a fait partir les populations les plus populaires », dénonce-t-elle. « Yerres n’est pas une commune comme Montgeron, Crosne ou Brunoy, c’est une ville de l’entre-soi. »

Ce qu’on nous fait comprendre, c’est que si vous n’avez pas les moyens, il faut aller habiter ailleurs

La fonctionnaire, aujourd’hui retraitée, souligne « une sélection » faite dans les candidatures pour les logements sociaux en faveur d’une « population blanche » et aisée. L’habitante de la résidence des Grands Godeaux, anciennement réservée aux logements sociaux, dit vivre au quotidien le manque d’écoute de la mairie face aux habitants les plus précaires. « Ce qu’on nous fait comprendre, c’est que si vous n’avez pas les moyens, il faut aller habiter ailleurs. »

Ce n’est pas la première fois que l’on reproche à la mairie de Yerres sa sélectivité dans l’attribution des logements. En 2017, la ville écopait de 129 000 euros d’amende pour avoir placé 11 conseillers municipaux de la majorité dans des logements sociaux, révélait l’Agence nationale du contrôle du logement social (Ancols) dans son rapport annuel. Nicolas Dupont-Aignan plaide, lui, « une erreur administrative » et conteste « le caractère intentionnel ».  

Mais le fonctionnement du bailleur en cause, Habiter à Yerres, est  « complètement opaque, puisqu’il n’y a aucun élu d’opposition qui siège en commissaire d’administration », souligne Claire Charansonnet. Cette stratégie d’exclusion se retrouve dans la « non-politique sociale » de la mairie, qui délègue les services publics au secteur privé ou aux « associations caritatives et de solidarité qui gèrent la population en difficulté », déplore-t-elle.

Les associations en première ligne

Parmi elles, la Pépinière de Yerres, un ancien couvent où le collectif Solidarités Nouvelles pour le Logement (SNL) a créé 23 logements d’insertion en 2022. Si l’association est maintenant bien implantée à Yerres, l’arrivée des familles a provoqué bien des inquiétudes auprès des riverains, se souvient Jacques Tarin, co-coordinateur du Groupe Local de Solidarité SNL.

En 2014, le couvent est encore un établissement religieux que la Congrégation des Auxiliatrices de la Charité cherche à vendre. Cette proposition ne manque pas d’intéresser Nicolas Dupont-Aignan, alors maire de la Ville, qui met «un promoteur sur le coup pendant quatre ans » pour acquérir l’endroit. Peine perdue, « les sœurs ne souhaitent pas voir un promoteur transformer leur couvent en projet immobilier » et préfèrent le céder en 2018 à SNL, dont le projet social correspond à leur volonté d’en faire un lieu de solidarité. « L’association ne serait jamais arrivée à Yerres sans l’intermédiaire de la Fondation pour le Logement », raconte le bénévole qui insiste sur la dimension conviviale du lieu, où sont organisés spectacles et ateliers gratuits. De son côté, Nicolas Dupont-Aignan réfute toute tentative d’acquisition.

À la Pépinière, sept logements sont attribués au Centre communal d’action sociale (CCAS). Les dossiers de candidature soumis à la validation de la SNL sont souvent similaires, avec « des familles qui y ont toute leur place, mais vivent généralement déjà sur la commune », explique le co-coordinateur du GLS. Et s’il décrit des relations apaisées avec Olivier Clodong, actuel maire de la ville depuis 2017, celui-ci n’a « pas proposé de nouveau projet à SNL, contrairement à certaines villes aux alentours, comme Brunoy, malgré la réussite du projet ».

À l’approche des élections, l’association conserve avec la mairie le « dialogue » nécessaire afin de permettre la pérennisation des activités du centre socioculturel. Mais l’opposition assumée à la création de nouveaux logements sociaux de la liste menée par Nicolas Dupont-Aignan a de quoi interroger.

« C’est un des axes prioritaires du programme », constate Jacques Tarin. Le retraité évoque un « choix » visant à satisfaire les attentes supposées de leur électorat. Pourtant, « la SNL œuvre remarquablement au soutien et à l’intégration de personnes défavorisées, et tout particulièrement de personnes étrangères qui faisaient si peur à la population de Yerres », souligne-t-il. « Ce qui prouve bien que le vivre-ensemble est possible. »

Audrey Bonn