2005, état d’urgence : « La nécessité de rappeler qui étaient Zyed et Bouna »
« S’ils rentrent sur le site, je ne donne pas cher de leur peau. » Le 27 octobre 2005, Zyed Benna, Bouna Traoré et Muhittin Altun sont pris en chasse par des policiers alors qu’ils rentrent du football. La suite est tristement connue : Zyed et Bouna meurent électrocutés dans le site EDF où ils s’étaient réfugiés. Muhittin en a réchappé malgré de graves brûlures.
Depuis, les prénoms de ces deux adolescents sont devenus des symboles. L’emblème des violences policières qui tuent et des discriminations qui consument à petit feu. Le point auquel on se réfère quand l’histoire bégaie et que d’autres jeunes périssent.
La série documentaire “2005, état d’urgence” diffusée sur France Télévisions prend le parti de s’arrêter dans le détails sur ce drame qui a marqué l’histoire. Co-écrite par la journaliste Gwenaël Bourdon, qui avait consacré un ouvrage à l’affaire en 2015, la série rassemble aujourd’hui les voix des proches, dont Aïssatou Traoré et Sana Benna, les sœurs des deux garçons, qui s’expriment pour la première fois.
Avec la réalisatrice Marie-Pierre Jory, les scénaristes Pierre Chausson et Eddie Hedissi, et de nombreux témoins, Gwenaël Bourdon interroge la mémoire, les faits et l’évolution des relations entre police et habitants. Interview.
Pourquoi avoir choisi de revenir, vingt ans plus tard, sur l’histoire de Zyed Benna et Bouna Traoré ?
Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée de revenir sur cette affaire. Un producteur souhaitait réaliser un documentaire sur l’histoire de Zyed et Bouna et m’a contactée après avoir lu mon livre. Au départ, je n’étais pas certaine d’en avoir envie. Lorsque j’ai publié mon ouvrage en 2015, juste après la relaxe des policiers, j’avais eu l’impression d’avoir « bouclé la boucle ». J’ai couvert les événements pour Le Parisien en 2005, puis suivi la procédure judiciaire jusqu’au procès.
Aïssatou Traoré, la sœur de Bouna, et Sana Benna, la sœur de Zyed, n’avaient jamais parlé publiquement
Je pensais important de laisser les familles en paix. Mais ce qui a tout changé, c’est le fait que certains proches ont exprimé leur volonté de témoigner. Aïssatou Traoré, la sœur de Bouna, et Sana Benna, la sœur de Zyed, n’avaient jamais parlé publiquement. Leur décision de prendre la parole, vingt ans après, a donné sens au projet. Sans leur accord, je n’aurais pas poursuivi.
Comment les familles ont-elles accueilli la démarche ?
Tous les proches n’ont pas souhaité participer et leurs raisons doivent être respectées. Mais ceux qui ont accepté l’ont fait par nécessité : rappeler qui étaient Zyed et Bouna, deux adolescents souvent réduits à des prénoms devenus symboles.
Ces fragments de vie sont essentiels. Ils rappellent que ces garçons n’avaient rien fait de mal
Bouna, 15 ans, était un adolescent solaire, drôle, apprécié, très doué au football, un jeune qui plaisait, qui avait un style. Zyed, 17 ans, avait grandi à Djerba, en Tunisie, auprès de sa grand-mère. Arrivé plus tard en France, il restait nostalgique de cette enfance libre. C’était un garçon réservé, attaché à sa famille, qui commençait à envisager sa vie professionnelle avec son frère.
Ces fragments de vie sont essentiels. Ils rappellent que ces garçons n’avaient rien fait de mal. Ils rentraient d’un match de foot et n’avaient jamais eu affaire à la justice. Leur mort est le résultat d’un enchaînement dramatique qui n’aurait jamais dû se produire.
Vous êtes co-autrice de la série, comment s’est déroulé le travail de reconstitution de cette journée du 27 octobre 2005 ?
Pour concevoir la série, nous avons d’abord mené de nombreux entretiens, à la fois avec les proches et avec plusieurs témoins de l’époque. En général, je les rencontrais avec la réalisatrice : cela permettait de recueillir leurs paroles, de revisiter avec eux ce qu’ils avaient vécu et de constituer une matière écrite à partir de laquelle réfléchir à la construction du récit.
En parallèle, nous avons travaillé sur un tout autre ensemble : le dossier d’instruction judiciaire, un matériau massif et déterminant. Je connaissais déjà certaines pièces pour les avoir consultées lors de l’écriture de mon livre, mais il s’agissait ici d’aller beaucoup plus loin. Pour cela, nous avons pu compter sur l’aide précieuse d’une jeune élève-avocate, devenue avocate depuis, qui a méthodiquement recensé l’ensemble des documents du dossier. Elle a réalisé une sorte d’inventaire exhaustif des procès-verbaux, dépositions, pièces techniques et rapports, ce qui nous a ensuite permis de naviguer plus aisément dans ce corpus très dense.
À partir de ces matériaux, nous avons commencé à travailler avec deux scénaristes, Pierre Chausson et Eddie Hedissi, qui ont beaucoup contribué au projet. Ensemble, nous avons réfléchi à la manière de construire un récit mêlant à la fois les témoignages recueillis et les éléments issus de l’enquête judiciaire.
Nous nous sommes également penchés sur ce qui existait comme archives vidéos, non pas des images d’actualité, mais d’autres sources visuelles susceptibles de nous rapprocher du terrain. La réalisatrice, Marie-Pierre Jory, a d’ailleurs retrouvé des images amateurs inédites, filmées par un animateur d’une ville voisine de Clichy-sous-Bois. Il avait capté les premières nuits des émeutes, offrant des séquences précieuses, plus sensibles et plus proches du vécu local que les images institutionnelles.
Pourquoi avoir inclus des reconstitutions sonores des communications radio de la police ?
Au fil de l’écriture, une idée essentielle s’est imposée : intégrer des reconstitutions sonores. Portée par la réalisatrice, cette démarche visait à redonner vie à des éléments centraux du dossier judiciaire, notamment les échanges radio entre les policiers le jour du drame.
La série reconstitue ainsi une partie de ces communications, mais aussi des extraits de dépositions de témoins et de fonctionnaires recueillies durant l’enquête, ainsi que quelques passages du procès. Ces fragments sonores permettent de replacer avec précision le déroulement de la course-poursuite, depuis l’arrivée des policiers jusqu’à la fin de l’opération. Leur présence était indispensable : ces enregistrements constituent « l’élément tangible » sur lequel se sont appuyés enquêteurs et magistrats.
Rien, dans ces échanges, ne traduit une tentative de communication ou de compréhension mutuelle.
Je me souviens d’ailleurs les avoir entendus pour la première fois lors du procès. Leur restitution éclaire la mécanique de l’intervention : un enchaînement rapide, désordonné, impliquant de nombreux policiers dispersés dans différentes rues, où les interpellations s’enchaînent sans qu’aucun dialogue ne s’instaure avec les jeunes poursuivis. Rien, dans ces échanges, ne traduit une tentative de communication ou de compréhension mutuelle.
Leur inclusion dans le documentaire révèle ainsi un aspect fondamental de cette affaire : une succession d’actions menées à grande vitesse, dans une atmosphère de confusion, où policiers et adolescents se déplacent les uns par rapport aux autres sans jamais réellement se parler.
Selon vous, ce que montre la série dit-il quelque chose des relations actuelles entre police et jeunes des quartiers populaires ?
Je ne suis pas certaine qu’aujourd’hui, dans une situation comparable, des adolescents ne prendraient pas la fuite. Je ne crois pas que les relations entre police et jeunes se soient améliorées depuis vingt ans.
En 2005, le climat politique était déjà très tendu : discours sécuritaires, déclarations martiales, crispations… La mort de Zyed et Bouna a révélé un malaise profond. Et aujourd’hui, ce malaise n’a pas disparu. Il s’est même accentué, sous l’effet de la polarisation, des fake news, et d’une société de plus en plus clivée.
Qu’aimeriez-vous que les spectateurs retiennent de cette série documentaire ?
D’abord, que l’affaire est complexe. Elle implique des faits atroces, un enchaînement dramatique et des responsabilités institutionnelles qu’il faut examiner en détail. Ce documentaire réunit des voix diverses : proches, habitants, élus, avocats, policiers, magistrats. Ils ne sont pas toujours d’accord, et c’est précisément ce qui est important.
J’espère que ce film sera vu par les jeunes générations, pour qu’elles comprennent ce qu’a été Clichy-sous-Bois en 2005,
Nous sommes dans une époque où les faits semblent parfois moins importants que les opinions, où la désinformation prolifère, où les récits s’opposent violemment. Raconter les faits, les vrais faits, sourcés, contextualisés, documentés, est devenu vital.
J’espère que ce film sera vu par les jeunes générations, pour qu’elles comprennent ce qu’a été Clichy-sous-Bois en 2005, le contexte, la jeunesse, les tensions et la manière dont une tragédie peut révéler un pays. En racontant cette histoire d’il y a vingt ans, on éclaire aussi un peu notre époque actuelle.
Est-ce que tout ce travail a transformé votre regard sur les événements de 2005 ?
Non, pas vraiment. Je n’ai pas eu de révélation : j’ai vécu ces événements de près, en tant que journaliste locale. Ce qui m’a marquée, plutôt, c’est que 2005 m’a formée comme journaliste.
À l’époque, il fallait écouter la rumeur, la confronter aux versions officielles qui parlaient de tentative de cambriolage ou affirmaient qu’il n’y avait pas eu de poursuite. Il fallait aller sur le terrain, rencontrer les habitants, gagner la confiance des proches, comprendre ce qui s’était réellement passé. Ce travail m’a façonnée.
Aujourd’hui, avec cette série, il ne s’agissait pas de redécouvrir 2005, mais de le raconter autrement, avec la distance du temps, l’apport des archives, la maturité des témoins. Et de rappeler qu’en journalisme comme en documentaire, les faits restent le cœur du récit.
Propos recueillis par Nawel Belouizdad
Photos : ©FTV_ZED