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Un rapport confidentiel révèle comment des réseaux de désinformation pro-Kremlin ont intensifié leur activité en ligne à l’approche du vote de la motion de censure visant Ursula von der Leyen, exploitant l’événement pour amplifier un récit hostile à l’Union européenne.
Un sauvetage attendu. Menacée par une motion de censure, le 10 juillet dernier, Ursula von der Leyen a conservé son fauteuil à la tête de la Commission européenne grâce à un large rejet des députés européens au Parlement.
Déposée par le député nationaliste roumain Gheorghe Piperea (ECR), les signataires de la motion accusent Ursula von der Leyen d’opacité dans l’affaire du « Pfizergate« et pointaient une ingérence supposée de l’Union européenne dans l’élection présidentielle roumaine, annulée en décembre 2024.
Au sein de l’hémicycle, la cheffe de l’exécutif européen n’a pas mâché ses mots, qualifiant les auteurs de la motion d’« extrémistes ». La présidente a également accusé Gheorghe Piperea et ses alliés de servir les intérêts du Kremlin — une déclaration qui a vivement fait réagir l’intéressé. Le député roumain aurait décidé de poursuivre Ursula von der Leyen en justice pour diffamation.
Mais au-delà des joutes verbales au Parlement, une autre bataille, plus souterraine, semble avoir été menée… dans les cercles d’influence proches de Moscou.
Une machine de désinformation bien huilée
Quelques semaines avant le scrutin, des signaux inquiétants sont apparus dans le paysage informationnel européen. Un rapport confidentiel daté du 11 juillet 2025, soit le lendemain du vote sur la motion de censure, relayé par Politico et que Les Surligneurs ont également pu consulter, dévoile l’intensification brutale de l’activité d’un réseau de sites miroirs affiliés au Kremlin baptisé Pravda Network.
Il a conçu un drame politique en plusieurs actes, transversal à plusieurs langues, pays et cultures
Selon ce document réalisé par CheckFirst, une entreprise finlandaise spécialisée dans la lutte contre la désinformation et les ingérences, les relais numériques affiliés au Kremlin ont intensifié leur activité. Leur production de contenus a « augmenté de 60 % entre mars et juin 2025″, avec un pic observé juste avant la motion de censure.
Cette campagne ciblait directement Ursula von der Leyen, dépeinte comme une figure « corrompue, antidémocratique » et aux accointances troubles avec « bigpharma », l’industrie pharmaceutique. « Le réseau news-pravda.com ne s’est pas contenté de couvrir le vote sur la motion de censure contre Ursula von der Leyen : il a conçu un drame politique en plusieurs actes, transversal à plusieurs langues, pays et cultures », peut-on lire dans le rapport.

Ursula von der Leyen après une visite pour superviser la production du vaccin Pfizer-BioNtech contre la Covid-19 dans l’usine de la société Pfizer, en 2021. Photo : John Thys / AFP
Concrètement, le réseau a utilisé une stratégie multilingue en adaptant les messages en fonction des publics : « récit de fierté national » en langue roumaine, « récit anti-establishment occidental » en russe et récit sur « la transparence et la responsabilité » en anglais, énumère Checkfirst.
Une opération en six actes
Toujours selon les auteurs du rapport, cette opération a été conçue comme une sorte de dramaturgie numérique, structurée pour maximiser l’impact émotionnel et médiatique.
Entre les mois de mars et de mai, plusieurs sous-domaines du Pravda Network dénoncent ponctuellement les agissements réels ou supposés de la présidente de la commission. Ursula von der Leyen est qualifiée de « toxique », puis associée à des affaires de corruption et à l’industrie pharmaceutique.
Tout ce qui peut semer le doute sur la légitimité de la Commission européenne ou fragiliser son autorité — en particulier lorsqu’elle soutient l’Ukraine — s’aligne avec les intérêts géostratégiques de la Russie
En juin, l’opération s’accélère. Selon le rapport, l’appel à la collecte de signatures pour la motion de censure, publié le 16 juin sur le compte X du député européen roumain, George Simion, marque un tournant dans la stratégie de propagande pro-russe.
À elle seule, l’annonce génère plus de vingt publications au sein du réseau Pravda : « 8 à 10 versions nationales », jusqu’à « 15 traductions en anglais », et « plusieurs déclinaisons thématiques », précise le rapport.
Cette campagne anti Ursula von der Leyen s’inscrit dans une stratégie d’influence plus large : « Tout ce qui peut semer le doute sur la légitimité de la Commission européenne ou fragiliser son autorité — en particulier lorsqu’elle soutient l’Ukraine — s’aligne sur les intérêts géostratégiques de la Russie », explique Guillaume Kuster, le directeur de CheckFirst.
L’IA générative comme véritable objectif ?
Le 26 juin, jour du dépôt officiel de la motion, l’activité atteint son pic mondial : 82 publications en 24 heures, diffusées selon les fuseaux horaires — Asie le matin, Europe à midi, Amériques l’après-midi — pour créer une illusion de mobilisation planétaire.

Si l’opération n’a pas fait basculer le résultat de la motion de censure, l’enjeu est peut-être ailleurs : « La force du dispositif, c’est la simultanéité des publications, leur diffusion multilingue et leur cohérence apparente. Cela crée un narratif suffisamment dense pour être repris dans des systèmes d’IA comme ChatGPT, Gemini ou Perplexity », analyse Guillaume Kuster.
Autrement dit, ces relais de propagandes cherchent à intégrer les grands modèles de langage (LLM), c’est-à-dire les modèles d’apprentissage des outils d’intelligence artificielle pour apparaître dans les réponses aux utilisateurs. Une ambition déjà constatée par plusieurs rapports.
« D’importants volumes de propagande russe — 3 600 000 articles rien qu’en 2024 — sont désormais intégrés dans les réponses des systèmes d’IA occidentaux, contaminant leurs productions avec de fausses affirmations et de la propagande », écrivait à ce sujet l’entreprise de lutte contre la désinformation, NewsGuard, dans un rapport publié en mars 2025.
Auteurs :
Auteur : Etienne Merle, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste
L’article Comment la propagande pro-Kremlin a exploité la fronde contre Ursula von der Leyen est apparu en premier sur Les Surligneurs.