« J'étais comme toi avant » : quand des travailleurs immigrés font le « sale boulot » dans les centres de rétention

Basta 2026-03-04 View source

SociétéMigrations

La gestion des centres de rétention des étrangers est de plus en plus confiée à des sociétés privées. Les petites mains de cette sous-traitance de la politique migratoire sont souvent d’anciens sans-papiers. Entretien avec Louise Tassin, sociologue.

par Maïa Courtois

Le gouvernement veut atteindre 3000 places en centres de rétention administrative (CRA) en 2027. Soit le double des capacités qui existaient à l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017. Ce « plan CRA » en cours implique des extensions et la construction de nouveaux centres (à Dijon, Oissel, Nantes, Béziers, Aix-en-Provence, Goussainville, Nice, Olivet, Mérignac, Mayotte, Dunkerque).

Pour rappel, ces centres de rétention servent à enfermer les personnes étrangères considérées comme étant en situation irrégulière ou devant être expulsées. Les personnes y sont placées d’abord sur simple décision administratives (pendant quatre jours maximum) puis la mesure d’enfermement peut être prolongée sur décision de justice pendant 26 jours, puis pendant encore 30 jours.

Ces projets d’extension et de construction se font dans le cadre de partenariats public-privé, l’État déléguant une partie de la gestion à des entreprises privées. À l’intérieur des CRA, des prestataires privés interviennent aussi pour des missions de plus en plus étendues. La sous-traitance du contrôle migratoire demeure pourtant un angle mort du débat public.

Dans son ouvrage Comme on les enferme (La Découverte, février 2026), la sociologue Louise Tassin met enfin cette question sur la table. Grâce à une plongée inédite dans le quotidien d’un CRA francilien, son enquête de terrain met en lumière celles et ceux que l’on ne voit jamais : les employées de ces entreprises. Une main-d’œuvre en grande majorité immigrée, précaire, dont la trajectoire sociale a souvent croisé celle des étrangeres retenues. Entretien.

Basta! : À quel point la sous-traitance est-elle développée dans les centres de rétention ?

Portrait de Louise Tassin
Louise Tassin est sociologue, postdoctorante au Centre européen de sociologie et de science politique de l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne/CNRS.
©Catherine Chevallier

Louise Tassin : Le contrôle migratoire a été construit historiquement comme une prérogative régalienne, un enjeu de souveraineté. La lutte contre l’immigration irrégulière est érigée en emblème de la fermeté des gouvernements. À chaque campagne électorale, à chaque fait divers impliquant un étranger extracommunautaire, des objectifs d’expulsion et d’OQTF [obligation de quitter le territoire français, ndlr] sont brandis comme autant de promesses d’autorité. J’ai donc été très surprise de constater l’ampleur de l’externalisation au privé.

Depuis le milieu des années 2000, chaque CRA fait l’objet d’un marché public. Cette mise en marché s’est faite de manière progressive et discrète. Progressive, parce qu’elle a d’abord concerné le nettoyage et la restauration, puis, peu à peu, les activités se sont étendues. Discrète, parce que ces changements n’ont fait l’objet d’aucun débat public, d’aucune médiatisation, contrairement à la privatisation de la prison. Or il y a justement une circulation d’acteurs privés entre ces deux univers.

Qui sont ces acteurs privés intervenant en rétention ?

Le leader actuel des prestations de services dans les CRA est l’entreprise Gepsa, partenaire privilégié de l’administration pénitentiaire. En 2025, Gepsa gère 15 CRA sur 20 en France hexagonale. Les entreprises impliquées dans les CRA sont aussi des filiales de multinationales comme Engie, Vinci, Compass, Sodexo.

Les acteurs privés occupent aujourd’hui une place centrale dans l’organisation des CRA. Dans le centre où j’ai mené mon enquête, ils assurent non seulement le nettoyage et la restauration, mais aussi une mission d’« accueil », selon son appellation officielle. Concrètement, les prestataires font l’intermédiaire entre le personnel et les retenues, dont ils gèrent la vie quotidienne.

Dans certains CRA, cela va encore plus loin : à Marseille, l’entreprise Gepsa est chargée de la sécurité incendie et du transport des retenues sous escorte policière. Tout cela laisse augurer d’une tendance qui va vers toujours plus d’externalisation. D’autant que ces prestataires externalisent eux-mêmes certains services, comme le nettoyage ou la préparation des repas à des sociétés spécialisées. Cela entraîne des chaînes de sous-traitance en cascade.

Vous avez réussi à obtenir l’autorisation, rare, de passer plusieurs mois dans un CRA francilien. Vous y êtes entrée avec l’intention de documenter le travail des policiers mais, en découvrant l’importance des salariées du privé dans le quotidien du CRA, vous avez finalement braqué votre projecteur sur elles et eux... Qui sont ces petites mains de la sous-traitance ?

Les équipes employées par les prestataires de services sont constituées quasi exclusivement d’immigrées ou de descendantes d’immigrées. On y retrouve d’anciennes sans-papiers et des étrangeres au titre de séjour provisoire, notamment des étudiantes. Donc, des personnes aux trajectoires très proches de celles des personnes retenues.

Ce constat révèle, d’une manière édifiante, les contradictions des politiques migratoires françaises. Pour faire le « sale boulot » que personne d’autre ne veut faire, les basses besognes des politiques d’expulsion, on a besoin des étrangeres. Ils constituent une main-d’œuvre flexible, corvéable, assignée à des conditions de travail dégradées.

Ce constat bat aussi en brèche l’opposition binaire entre étrangeres en situation régulière et irrégulière, avec ou sans papiers. Je pense, par exemple, à une salariée qui s’appelle Leïla*, arrivée en France avec ses trois enfants pour aider ses parents malades. Elle avait un visa à son arrivée puis, elle s’est retrouvée pendant cinq ans sans-papiers, avant d’être de nouveau régularisée. Quand on voit les trajectoires sociales de ces agentes du privé qui interviennent au cœur de la rétention des étrangeres, on comprend bien que les personnes passent sans cesse d’un statut administratif à un autre.

Vous donnez aussi l’exemple de Jesse*, un salarié haïtien, anciennement sans-papiers, qui raconte comment il soutient les retenues en leur disant : « Il ne faut pas perdre espoir, moi j’étais comme toi avant et là j’ai mes papiers »...

Jesse a longtemps travaillé en France en étant sans-papiers. Depuis qu’il est régularisé, il fait des ménages dans des immeubles parisiens la semaine, et le week-end, il travaille à l’accueil du CRA. Sa situation professionnelle diffère très peu de la période durant laquelle il n’avait pas de papier. Ces employées sont au cœur d’une institution qui vise à expulser une catégorie de population désignée comme indésirable dont ils ont pu faire partie... Ou dont ils pourraient un jour faire partie.

Leurs trajectoires montrent à quel point il existe un continuum de relégation professionnelle de la main-d’œuvre étrangère. Cette notion permet de penser la ségrégation raciale du marché du travail, tout en remettant en question l’opposition faite dans le champ politique et médiatique entre immigration légale et illégale.

Comment évoluent les conditions de travail de ce personnel, d’appel d’offre en appel d’offre ?

Les conditions de travail sont délétères, au cœur même d’une institution de l’État. Dans le CRA où j’ai mené mon enquête, l’intendance était auparavant confiée à des contractuels de l’administration pénitentiaire. L’externalisation a entraîné une baisse des salaires et des effectifs affectés aux postes similaires, en même temps qu’une diversification des activités.

Aujourd’hui, il y a trois équipes différentes. Le prestataire principal, Primo*, assure la restauration, la buanderie et l’accueil en semaine. Le week-end, il délègue ces tâches à un sous-traitant, Clean-Up*. Cette société, qui est spécialisée dans le nettoyage, emploie une seconde équipe dédiée en continu à l’entretien des locaux.

Le personnel de Primo est usé et désabusé. Il y a beaucoup d’arrêts de travail liés à un épuisement chronique. Mais cela est un peu compensé par le fait qu’il y a des CDI, des Tickets-restaurant, quelques primes. Autant d’éléments qui comptent pour des travailleurs et des travailleuses qui ont eu des trajectoires marquées par la précarité.

En revanche, quand on descend dans les strates de la sous-traitance, ces compensations disparaissent. Il s’agit uniquement de contrats courts, des CDD de trois mois, très peu de CDI. Les agentes rencontrent de grandes difficultés à se faire rémunérer les heures travaillées, des problèmes de fiche de paie quasi systématiques. Mais aussi de management toxique, de harcèlement moral, voire sexuel.

Dans quelle mesure cela se répercute-t-il sur les conditions d’enfermement des étrangeres retenues ?

Je donne l’exemple des étudiantes employées le week-end qui n’en peuvent plus d’être traitées comme ils le sont. Ils sont souvent contraints de faire des doubles journées : ils travaillent le matin à partir de 6 h 30, puis on leur demande de faire la tranche du soir, ce qui leur fait un trou de trois heures au milieu, pendant lequel ils sont obligées de rester sur site. De nombreuses heures ne leur sont même pas rémunérées à la fin. Chaque mois, ils doivent faire des réclamations sur leur fiche de paie. Mais ils manquent de ressources pour se mobiliser collectivement, et les rares tentatives ont échoué.

J’ai donc vu des étudiantes qui, même s’ils soutiennent par ailleurs les retenues, décident de quitter leur poste plus tôt que prévu – alors même que la cantine, par exemple, est censée rester ouverte. Leur discours, c’est : « On me doit une dizaine d’heures, donc je pars plus tôt. » Ou bien ils n’ouvrent pas l’hygiaphone, ils font semblant de dormir, de ne pas entendre les étrangeres enfermées qui toquent à la vitre...

Non seulement l’entreprise ne donne pas à ses salariées les moyens de faire leur travail, mais en plus, elle se retrouve préservée de leur colère et potentielle contestation, puisque celle-ci se répercute d’abord sur les étrangeres enfermées. Je pense aussi à ce salarié, Idir*, qui se fait insulter par un retenu et me dit : « Lui, si demain il veut aller à l’infirmerie, je ne lui ouvrirai pas. » Cela dit quelque chose de la grande solitude de ce personnel, mais aussi d’une forme de pouvoir discrétionnaire.

Ces répercussions sont aussi rendues possibles par la forte dimension coercitive des missions, que vous décrivez dans votre ouvrage...

Oui. Ce sont ces employées du privé qui actionnent l’ouverture des sas et des portes automatisées : ils ont un pouvoir sur la circulation des retenues. Ce sont eux qui élaborent les cartes d’identification que les étrangeres doivent présenter à chaque déplacement dans le CRA. Ce sont encore eux qui tiennent à jour la main-courante, un document dans lequel sont répertoriés tous les incidents du jour dans le CRA.

Ils jouent ainsi, bon gré mal gré, un rôle d’auxiliaires de police, comme le résume Idir en disant : « On est les yeux et les oreilles du centre. » Ces employées sont en fait les principaux interlocuteurices, au quotidien, des étrangeres retenues. Les policiers s’appuient donc sur eux pour identifier les leaders d’une émeute, ou pour savoir à quel point une retenue est susceptible de se rebeller contre son expulsion. Certaines préfèrent ne pas répondre. Mais au vu de leur position subalterne, il leur est souvent difficile de refuser.

De plus, ils et elles adhèrent quasiment toutes et tous à une forme de rhétorique du service diffusée par leurs responsables, rhétorique qui gomme les aspects coercitifs du dispositif. Il faut bien avoir en tête qu’il s’agit d’une main-d’œuvre très précarisée, mais aussi silenciée.

Les agentes sont soumises à une « obligation de discrétion » et craignent les licenciements. Il est déjà difficile de se mobiliser pour faire respecter leurs propres droits : on imagine bien qu’il n’y a pas, ou peu, la place pour rendre public ou contester ce dont ils sont témoins. Les quelques initiatives contestataires sont vite réprimées, et les voix critiques muselées.

Du fait de leur fine connaissance de la rétention et de leur proximité socioculturelle avec les retenues, ces employées ne se retrouvent-ils pas à les aider, parfois ?

Ils et elles participent à la fois à la mise en œuvre du contrôle... et à la mise en œuvre du droit. D’abord, ces prestataires jouent souvent un rôle d’interprète, ce qui permet de dénouer de nombreux problèmes, puisqu’au niveau de la police ou de l’infirmerie, il n’y a pas de traducteur.

Cette question de la maîtrise de la langue est paradoxale. Officiellement, les prestataires n’ont pas le droit de parler arabe sans traduire leurs propos aux policiers et autres intervenants. C’est une règle écrite, il y a des affiches qui la rappellent. L’arabe est un motif de soupçon. C’est aussi un prétexte pour sanctionner les prestataires jugées trop critiques.

Bahija*, par exemple, est une des employées plus engagées, les plus solidaires auprès des étrangeres retenues. Elle dénonce avec ferveur le racisme de certains policiers mais elle s’est vu à plusieurs reprises sanctionnée par des rapports policiers dénonçant le fait qu’elle parlait arabe. En même temps, tout le monde est très content que des employées des prestataires parlent arabe : cela désamorce les tensions et facilite le quotidien du centre.

Ces prestataires sont aussi des « passeurs du droit », car ils et elles mobilisent des ressources liées à leur expérience professionnelle ou à leur propre expérience de l’immigration. Bahija s’était attachée à un retenu algérien dont elle disait qu’il « pourrait être son fils ». Au fil de leurs discussions, il lui a confié son homosexualité. Bahija l’a poussé à déposer une demande d’asile, lui expliquant qu’il pouvait faire valoir la répression de l’homosexualité en Algérie. Il a finalement été libéré.

Ces prestataires de services n’ont officiellement pas de prise sur les dossiers et les devenirs des étrangeres enfermées. Mais les tâches déconsidérées qu’on leur assigne, dont personne d’autre ne se saisit, leur offrent en fait quelques marges pour agir en faveur des étrangeres et contre les expulsions.

Boîte noire

*Les noms des entreprises ainsi que ceux de leurs employées ont été modifiés dans cet entretien comme dans l’ouvrage de Louise Tassin, afin de préserver leur anonymat.