Mort de Calbo (Ärsenik) : le rap français perd l’un de ses piliers
1992, Villiers-le-Bel, quartier de la Cerisaie. Calbo, de son vrai nom Calbony M’bani, forme avec son frère le duo Ärsenik. À une époque où le rap français se dessine, les deux frères puisent dans ce qui se fait de l’autre côté de l’Atlantique sans pour autant faire un rap dénué d’instruments acoustiques. Une passion pour le rap qui naît à travers un premier groupe mais surtout un éducateur du centre culturel qu’ils fréquentent et qui leur donne un objectif : faire une tournée en Hongrie.
Le défi sera relevé et raconté une trentaine d’années plus tard dans son livre Quelques gouttes de plus, paru en 2021. La suite est bien connue du grand public. Après quelques apparitions dans des compilations hip-hop avec les titres Ball-trap, L’enfer remonte à la surface et Rimes et Châtiments, ils sortent en 1998 Quelques gouttes suffisent qui sera certifié double disque d’or en 1999 avec plus de 200 000 ventes en physique : un exploit comme le rap français en comptait peu à l’époque.
On y retrouvait les fameux titres Boxe avec les mots ou encore Affaire de famille aux côtés de Doc Gynéco. Leur second album Quelque chose a survécu… ne déroge pas à la règle en atteignant la huitième place au classement des ventes d’albums à la semaine de sa sortie et en obtenant à son tour le disque d’or avec des titres comme P.O.I.S.O.N et Rue de la Haine.
Le croco qui a défrayé la chronique
Les deux frères beauvillésois sont le fruit de leur époque aussi bien sur le plan musical que vestimentaire. Leur image est très vite associée au crocodile de la marque Lacoste, dans leur clip, sur les pochettes d’album, le croco est partout. Mais Lacoste, à l’époque, tient ses distances, préférant ses cours de tennis aux tours des banlieues parisiennes qu’elle voit d’un mauvais œil.
Dans une interview accordée à Vice en 2015, Lino, frère de Calbo et cofondateur d’Ärsenik, raconte : « Quand on parle du rap, il a toutes les caractéristiques du banlieusard : bronzé, baskets… On était des gros vendeurs, mais ce n’était pas leur problème, parce que Lacoste, c’était une marque « de luxe ». Ils s’en sortaient très bien sans nous. »
Il faudra attendre 2023 pour qu’une collaboration voit le jour entre Ärsenik et la marque au croco. Pour ses 90 ans, Lacoste a finalement voulu rendre hommage à ceux qui ont fait « vivre la marque » à travers les époques.
« Qui prétend faire du rap sans prendre position ? »
Une question rhétorique posée par Calbo dans Boxe avec les mots qui a marqué une génération et à laquelle il a répondu tout au long de sa carrière. Ces textes décriaient sans fioriture la réalité des quartiers populaires dans les années 90 et le lot de racisme et de discriminations vécus par cette jeunesse.
L’engagement de Calbo et Lino avec le Secteur Ä, lancé par Kenzy du Ministère A.M.E.R et avec qui ils ont vendu pas moins de six millions de disques entre 1999 et 2001 aux côtés de Stomy Bugsy, Passi ou encore Nèg’Marron. Un collectif qui a donné deux soirées de concerts de commémoration pour les 150 ans de l’abolition de l’esclavage en 1998.
Le collectif d’artistes franco-congolais Bisso Na Bisso ne déroge pas à la règle. Initié par Passi pour prôner l’unité face aux conflits au Congo, ce projet réunit plusieurs artistes franco-congolais dont Lino et Calbo, autour d’une fusion entre rap et rumba.
L’album Racines marque un tournant personnel pour Calbo. Arrivé en France à deux ans, il vit ce retour au « bled » comme une révélation identitaire, passant du statut de rappeur hardcore à celui de figure respectée par toutes les générations, jusqu’à rencontrer Nelson Mandela. Un collectif qui sera en réalité précurseur de l’Afrotrap, un style qui se popularise une seconde fois lors du deuxième âge d’or du rap français dans les années 2010.
À l’annonce de son décès via un communiqué sur les réseaux sociaux, les hommages se sont multipliés dont celui du collectif Mafia K’1 Fry sur Instagram : « Respect éternel à un frère. Calbo, légende du rap français. Pensées sincères à sa famille et à ses proches. » Mais aussi Médine : « Repose en paix Big caïman », Sadek : « R.E.P Calbo. Un bonhomme ultra bienveillant. Tu as marqué ton époque et toute notre génération. Ton empreinte est éternelle, Boss. » Dans un long message sur Instagram, Stomy Bugsy dit au revoir à celui qu’il considère comme un frère : « Un grand artiste, un amoureux fou de la musique, avec une voix en or, un Lion. »
Hamama Temzi