Mayotte : un an après Chido, le système scolaire à l’agonie

Bondy 2025-12-15 View source

Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, qui a balayé l’archipel de Mayotte en décembre 2024, les promesses de reconstruction se sont perdues dans les gravats d’un système éducatif déjà moribond avant la catastrophe. Les rapports convergent pour dresser un constat sévère : l’accès à l’éducation pour les enfants de mayotte reste un défi quotidien, dans un département où la précarité et l’exception législative minent le droit fondamental à l’instruction.

Deux rapports publiés ces dernières semaines, l’un par UNICEF France, la branche française du Fonds des Nations unies pour l’enfance, et l’autre par Human Rights Watch, l’une des principales organisations internationales de défense des droits humains, sonnent l’alerte. Le premier, intitulé « Grandir à Mayotte La situation des droits de l’enfant après Chido », insiste sur l’aggravation de la vulnérabilité des mineurs après la catastrophe climatique, notamment en matière d’accès à l’école, à l’eau et à un logement stable.

Le second, plus cinglant encore, porte un titre qui résume à lui seul le drame : « Une exception néfaste : les manquements persistants de la France au droit à l’éducation à Mayotte ». Il documente, enquête de terrain à l’appui, des années de négligence institutionnelle qui placent Mayotte en marge de la République.

« Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, l’accès à l’école et les conditions de scolarisation des enfants à Mayotte demeurent profondément alarmants, et les promesses de changements n’ont toujours pas été réalisées », martèle Elvire Fondacci, chargée de plaidoyer à Human Rights Watch. « Il est plus que temps que le gouvernement fasse le nécessaire pour que l’accès à une éducation digne pour tous les enfants à Mayotte soit enfin garanti, comme cela devrait être le cas partout sur le territoire français, sans exception, conformément aux obligations internationales de la France. »

Des écoles sous tentes, des élèves en rotation

Lorsque le cyclone Chido a frappé, le 14 décembre 2024, une trentaine d’écoles primaires ont été entièrement détruites, et une dizaine de collèges et lycées gravement endommagés. Huit mois plus tard, à la rentrée 2025, de nombreux élèves ont repris le chemin… de salles communes, de préfabriqués ou de tentes. Selon l’UNICEF, près de 10 000 élèves étaient encore scolarisés dans des locaux provisoires en janvier 2025, avec des conditions d’apprentissage dégradées et une continuité pédagogique fragile.

Mais le cyclone n’a fait qu’exacerber une crise ancienne. Depuis plus de vingt ans, pour pallier le manque chronique de salles de classe, un système de « rotation » sévit dans le primaire : un groupe d’élèves a classe le matin, un autre l’après-midi. Avant même Chido, près de 15 000 enfants étaient privés d’une journée scolaire complète, comme le relevait le Défenseur des droits. Aujourd’hui, certaines écoles en sont même à trois, voire cinq rotations quotidiennes.

Quand on entend que Mayotte a les pires résultats scolaires, ce n’est pas surprenant : c’est la conséquence de ce que les enfants de Mayotte subissent dès le plus jeune âge

« J’ai toujours été en rotation pendant mes années de maternelle et de primaire, et j’ai longtemps trouvé cela normal. En réalité, ce n’était pas normal du tout. » Roukaya Chidou, étudiante en master à l’Insei, prend aujourd’hui la mesure de l’injustice. C’est en quittant son île natale que le choc a été le plus fort. « Je m’en suis vraiment rendu compte lorsque je suis allée à La Réunion pour ma licence. Là-bas, j’ai vu que les enfants de ma tante avaient des journées complètes de cours, de 7h à 16h. Moi, je n’ai jamais eu ça. » Pour elle, la corrélation est claire : les conditions d’apprentissage déterminent les résultats.

« Quand on entend que Mayotte a les pires résultats scolaires, ce n’est pas surprenant : c’est la conséquence de ce que les enfants de Mayotte subissent dès le plus jeune âge, fulmine l’étudiante. Le système ne leur donne pas les mêmes chances qu’ailleurs, et c’est une injustice qui marque profondément ceux qui, comme moi, ont grandi dans ces conditions. »  Un constat sans appel que partage l’UNICEF France, soulignant que ces dispositifs « peinent à relever le défi d’une éducation de qualité d’autant que l’offre périscolaire est quasi inexistante ».

Une double peine pour les personnes en situation irrégulière

Pour les enfants qui parviennent à atteindre l’école, d’autres obstacles attendent. Contrairement à l’hexagone, la majorité des établissements de Mayotte n’ont pas de cantine. Seule une collation, un fruit, un pain, parfois un yaourt est proposée, et seulement aux familles qui peuvent payer une cotisation annuelle de 30 à 50 euros. Pour beaucoup d’enfants, issus de bidonvilles où l’insécurité alimentaire est aiguë, cette collation est le seul repas de la journée. Une étude de 2019 révélait qu’un enfant sur cinq à Mayotte ne mangeait qu’une fois par jour.

La barrière administrative est tout aussi redoutable. Human Rights Watch a recueilli de nombreux témoignages de parents, souvent en situation irrégulière, à qui les mairies réclament des documents non prévus par la loi pour inscrire leurs enfants : carnets de vaccination à jour, justificatifs de sécurité sociale, attestation du propriétaire…

Des pratiques illégales, mais tolérées, qui retardent ou empêchent l’accès à l’école. « La mairie m’a dit que l’aîné, qui a 10 ans, est trop âgé pour être inscrit », témoigne Saïd N., père de famille comorien, dont les enfants ne sont toujours pas scolarisés après des mois de démarches.

Ces obstacles s’inscrivent dans un contexte de stigmatisation et de peur. La crainte des contrôles d’identité de la police aux frontières (PAF) aux abords des écoles dissuade de nombreux parents d’accompagner leurs enfants. « Ils ont peur de faire vacciner leurs enfants et de rencontrer la PAF », rapporte une travailleuse associative dans le rapport d’Unicef. Cette atmosphère affecte aussi les adolescents, qui grandissent avec l’angoisse de devenir « sans-papiers » à 18 ans, sans perspective de poursuivre des études supérieures hors de Mayotte.

Les lois d’exception fragilisent les enfants

Le rapport de Human Rights Watch met en lumière un aspect fondamental de la crise : le régime législatif d’exception appliqué à Mayotte. Des lois spécifiques, adoptées en 2018 et durcies en 2025, ont restreint l’accès à la nationalité française pour les enfants nés sur l’île, désormais soumis à des conditions de régularité des parents plus strictes qu’ailleurs. Des règles migratoires dérogatoires créent une insécurité juridique permanente pour des milliers de familles.

« Tous les enfants de la République sont égaux en droit. À Mayotte, au contraire, on a réintroduit et renforcé une inégalité entre les enfants, selon le statut de leurs parents », dénonce Gilles Séraphin, professeur à l’Université Paris Nanterre, spécialiste de Mayotte dans le rapport. Cette fracture administrative se répercute directement sur le banc de l’école, où cohabitent des enfants aux droits différenciés, dans une violation flagrante du principe d’égalité.

Un an après Chido, alors que la loi de refondation de Mayotte promet la fin des rotations scolaires d’ici 2031, les acteurs de terrain restent dubitatifs. La croissance démographique, la plus forte de France, le manque criant d’enseignants formés (la moitié sont contractuels dans le secondaire) et la lenteur des reconstructions laissent présager une sortie de crise lointaine.

Ainsi, la commémoration du cyclone Chido ne se limite pas au souvenir des vents violents et des pluies torrentielles. Elle est aussi l’occasion de regarder en face les ruines institutionnelles qui préexistaient à la tempête : un système éducatif sous-doté, des politiques discriminatoires et un abandon chronique qui font de Mayotte une sinistre exception au sein de la République. La commémoration du cyclone Chido est aussi l’occasion de rappeler que le fait de garantir à chaque enfant de Mayotte le droit fondamental à une éducation digne et inclusive est une obligation légale et morale que la France ne peut plus différer.

Bobane Abasse