« Sales connes » : ce que révèle lâantiféminisme ordinaire de Brigitte Macron
Lâautrice est professeure associée à lâUniversité de Concordia de Montréal, autrice et réalisatrice de Je vous salue salope et La peur au ventre.
Brigitte Macron, lâépouse du président de la République, nâa manifestement pas peur des mots. En coulisses des Folies Bergères, lors dâun spectacle de lâhumoriste et acteur Ary Abittan, figure populaire mais contestée en raison dâallégations de viol, elle a laissé fuser son ire, en traitant les militantes féministes venues manifester de « sales connes » et en ajoutant : « on va les foutre dehors ».
Rappelons quâAbittan avait été accusé par une jeune femme de 23 ans de sodomie non consentie pour lequel il avait reçu un non-lieu de la Cour dâappel de Paris. Ledit dit non-lieu nâéquivaut pas, cependant, à un acquittement.
Dans ce contexte, lâinjure proférée par Madame Macron ne relève pas dâune simple avanie : elle participe dâun réflexe antiféministe bien connu, qui disqualifie la parole des femmes et banalise les violences quâelles dénoncent. Sa réaction sâinscrit dans cette rhétorique trop répandue : défense dâun homme puissant, attaque des femmes qui témoignent. On connaît la ritournelle.
Un antiféminisme banal, mais structurant
Au Québec, ce phénomène est documenté depuis plus dâune vingtaine dâannées par des chercheur·euses comme Francis Dupuis-Déri ou Mélissa Blais. Nous y sommes particulièrement sensibilisés, puisque Montréal a été le théâtre dâun attentat antiféministe majeur : le 6 décembre 1989, un homme (dont je tairai le nom), auteur dâun manifeste antiféministe, a assassiné 14 femmes à lâÃcole Polytechnique parce quâelles étaient des femmes. Ce meurtrier est dâailleurs considéré comme un martyr pour plusieurs Incels. La tragédie du 6 décembre, tristement connue dans le monde entier, nous rappelle que lâantiféminisme est une idéologie qui peut donner la mort.
Il faut dâailleurs rappeler que lâantiféminisme est défini comme un vaste contre-mouvement qui se développe systématiquement en réaction aux avancées du mouvement féministe. Ce phénomène oppose les idées et les initiatives féministes, cherchant à maintenir les structures sociales et les hiérarchies de genre existantes.
La réaction méprisante de Brigitte Macron à lâégard des « sales connes », en lâoccurrence les féministes, sâancre précisément dans ce que la sociologue québécoise Francine Descarries appelle lâantiféminisme ordinaire : un discours banal, parfois présenté comme du « gros bon sens», qui vise à ramener les féministes à lâordre, à préserver des privilèges masculins et à freiner les avancées égalitaires. Il se manifeste dans les médias, la culture populaire, les institutions⦠et, jusque dans les coulisses du pouvoir. Il sâalimente du ressentiment envers les avancées des femme et mobilise des représentations essentialistes pour maintenir lâordre patriarcal. Ses discours sont portés par des archétypes persistants : la femme manipulatrice, menteuse, vengeresse, dangereuse pour les hommes et pour lâordre social. Ces idées, héritées de la tradition patriarcale, structurent encore aujourdâhui le débat public.
Dans mes recherches universitaires, jâai pu constater que les acteur.ices antiféministes peuvent se servir des injures sexistes pour réaffirmer un pouvoir, réassigner les femmes à une place subordonnée et décrédibiliser leur parole. En employant publiquement le terme « sales connes », Brigitte Macron reproduit ce schéma : elle protège symboliquement un pair, une star masculine, et attaque celles qui dénoncent les violences pour les disqualifier. Hélas, même les femmes peuvent être antiféministes.
Une attaque contre celles qui ont rendu #MeToo possible
Lâantiféminisme ordinaire contribue aussi à la culpabilisation des personnes victimes dâagressions sexuelles. Ce blâme repose sur une idée fausse, mais tenace : les survivant·es exagéreraient, mentiraient, chercheraient vengeance ou menaceraient lâÃtat de droit. Cette caricature, que jâai étudiée dans mes travaux, mine la compréhension publique des violences sexuelles et autorise, symboliquement, la mise en danger de celles et ceux qui dénoncent. Insulter celles qui manifestent, ce nâest pas seulement un dérapage verbal : câest une manière de nier leur rôle historique et de réintroduire du doute sur la légitimité des luttes contre les violences sexuelles.
Les « sales connes » sont précisément celles qui, depuis des années, se battent pour faire avancer les droits sexuels. En France, câest aussi grâce à leurs mobilisations post #MeToo quâa vu le jour, en 2021, la Commission indépendante sur lâinceste et les violences sexuelles faites aux enfants, laquelle a conduit à des avancées majeures : la reconnaissance dâune notion spécifique de viol incestueux, le renforcement des seuils dââge du consentement et une meilleure prise en compte des victimes.
Suis-je étonnée des propos de Brigitte Macron? Pas vraiment. Le président de la République lui-même avait défendu Gérard Depardieu. Comme si de rien était. Le pouvoir protège le pouvoir. Pendant ce temps, la désinformation progresse. Selon un sondage OpinionWay commandé par Sidaction, en France, plus dâun répondant sur deux estime que les hommes sont « souvent accusés à tort » de violences sexuelles. Chez les 25-34 ans, la moitié de ceux qui suivent des influenceurs masculinistes considèrent même que ces contenus « disent la vérité ».
Alors même quâun colloque sur le masculinisme se tenait dernièrement au Sénat et que le mot masculinisme est lâun des plus recherchés dans le dictionnaire Le Robert en 2025, la sortie de Brigitte Macron est révélatrice dâun antiféminisme ordinaire décomplexé. Elle montre comment cette idéologie ordinaire circule, se normalise, se glisse dans les gestes du quotidien, même au sommet de lâÃtat ou dans les coulisses des Folies Bergères. Presque dix ans après #MeToo, le ressac antiféministe est plus fort que jamais.