« Nous voulons des hôpitaux, pas des stades » : la diaspora marocaine en écho au mouvement #GenZ212
La plus grande mobilisation de Marocains résidant à l’étranger depuis des années épouse les revendications du mouvement GenZ 212. Les slogans « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades ! » et « Stop à la corruption ! » sont désormais scandés aussi bien par une diaspora installée en France depuis quelque temps que par celle qui a grandi ici, et a conservé un lien avec le pays de leurs parents.
Ces mobilisations se déroulent dans un contexte inédit. Depuis le samedi 27 septembre 2025, la vie du royaume chérifien est rythmée par les manifestations quotidiennes du mouvement GenZ 212. Le mouvement autonome, né sur Discord, refuse toute affiliation politique et syndicale et réclame une réforme du système éducatif et des services de santé.
La mort de huit femmes post-accouchement dans un hôpital public d’Agadir, en août, a mis le feu aux poudres. Depuis, des actions de protestation s’organisent pour dénoncer la dégradation des services de santé et le peu de moyens alloués. Un contraste avec l’image d’une économie moderne et prospère que le pays cherche à projeter à l’international.
Ces mobilisations, à l’origine pacifiques, ne se sont pas déroulées sans heurts. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses vidéos montrent des scènes de répression et de violences inédites lors des rassemblements. Au total, plus de 400 personnes auraient déjà été arrêtées depuis le début du mouvement. En marge des manifestations, trois personnes ont été tuées dans la nuit du mercredi 1er au jeudi 2 octobre 2025 par les autorités marocaines, alors qu’elles tentaient d’atteindre une brigade de gendarmerie dans le village de Lqliaâ, près d’Agadir.
Une diaspora solidaire
La répression qui s’abat sur le mouvement #GenZ212 suscite une profonde inquiétude, désormais partagée entre les rives de la Méditerranée et les avenues des villes françaises. Chaque week-end, des centaines de manifestants se rassemblent pour rappeler que la douleur du pays ne s’arrête pas aux frontières du royaume.
Madiha Y. a grandi au Maroc avant de s’installer en France. Selon la trentenaire, appartenir à la diaspora marocaine c’est « faire partie du Maroc, hors du Maroc, et cela s’accompagne de responsabilités et de devoirs ». Les questions liées à l’éducation qui occupent une place importante dans les revendications du mouvement #GenZ212 résonne pour une diaspora qui a souvent quitté le pays afin de bénéficier de meilleures conditions d’apprentissage.
Si les conditions avaient été meilleures dans mon pays, j’aurais préféré ne pas avoir à venir ici pour poursuivre mes études
Pour Hamza, étudiant installé en France depuis 2018, il était essentiel d’être présent au rassemblement organisé à Place de la Nation, le samedi 11 octobre 2025. « Je suis le produit du système d’éducation dénoncé. Si les conditions avaient été meilleures dans mon pays, j’aurais préféré ne pas avoir à venir ici pour poursuivre mes études. »
Au centre de la place où Hamza se tient, une centaine de personnes se sont regroupées autour d’un jeune homme brandissant un micro. C’est Rafiq, militant de l’antenne France du collectif de jeunes Marocains #GenZ212. Au cœur de la foule, il évoque l’importance symbolique du lieu pour faire porter la voix de la jeunesse marocaine : « « Paris, ce n’est pas seulement la capitale de la France : c’est aussi une capitale des mouvements sociaux et militants ».
Au sol, des bougies et des fleurs en hommage aux trois jeunes tués par la police marocaine à Agadir sont disposées, tandis que plusieurs organisateurs sont vêtus de noir. « On est là pour dire stop à la répression, pour demander la libération de toutes les personnes arrêtées, et pour que ceux qui ont donné l’ordre de tuer les jeunes soient jugés », explique Rafiq.

Rassemblement organisé par le collectif #GenZ212_France place de la Nation, Paris, le 11 octobre 2025. ©Leila Cab
« Les soins hospitaliers sont presque inexistants »
Si la jeunesse estudiantine marocaine semble majoritaire lors des rassemblements, la génération d’enfants issus de l’immigration n’a pas manqué, elle aussi, de répondre à l’appel. Pour beaucoup, les souvenirs d’enfance passés au Maroc, durant la période estivale, ont façonné une sensibilité durable aux réalités sociales du pays.
Meryem a très tôt été témoin des difficultés d’accès aux soins dans la région du Rif lors de ses allers-retours durant les vacances auprès de sa famille. La jeune femme incarne une génération pour qui ces revendications font partie du quotidien depuis des années. « Les soins hospitaliers sont presque inexistants. On est souvent obligés de parcourir plus de deux heures de route pour trouver un hôpital pour nous prendre en charge », affirme-t-elle.
C’est une constante dans de nombreuses familles issues de l’immigration : tous ont été témoins, de près ou de loin, de la violence sociale et du désengagement de l’État. Une réalité, qui aujourd’hui encore, pousse cette génération à se mobiliser, consciente de sa responsabilité et du privilège d’avoir eu accès à une double perspective, ici et là-bas.
Un sentiment de responsabilité
Depuis la France, la diaspora marocaine fait porter sa voix en se rappelant qu’il n’est pas anodin de se mobiliser à distance des réalités vécues au Maroc. Consciente de ses privilèges, une partie de la diaspora considère qu’il y a un engagement à respecter : ne plus penser uniquement à son confort lors des séjours au Maroc, mais utiliser sa position pour agir.
Imane, militante de 24 ans, résume cette idée : « On dit souvent que les Marocains de l’étranger ont certains privilèges en vivant en Occident, et bien utilisons les, ces privilèges, en faisant pression sur la diplomatie de nos pays ». Rafiq de #Genz212 France abonde : « On va continuer de mobiliser la diaspora parce qu’on a la possibilité et la liberté de le faire ici, dans un espace démocratique ».
C’est également dans cette logique que Marie, 27 ans, a choisi de ne pas se rendre à la prochaine Coupe d’Afrique des Nations, estimant que la véritable solidarité consiste aussi à remettre en question ses privilèges. « Au vu des récents événements au Maroc, je trouverais ça déconnecté et ce n’est pas la priorité. »
Le Maroc va, en effet, accueillir la Coupe d’Afrique des Nations en 2026, et organiser le Mondial de football 2030 aux côtés de l’Espagne et du Portugal. Des investissements largement critiqués par les manifestants : « On ne veut pas la Coupe d’Afrique, on veut l’école publique », peut-on notamment lire sur les pancartes.
« Si je dénonce la répression policière en France, je la dénonce aussi au Maroc »
Rabab, 28 ans, a grandi au Maroc et y retourne régulièrement. Jaafar, 40 ans, est né en France et développe des projets en lien avec le Maroc. Imane, elle, n’a connu le Maroc qu’à travers un unique voyage dans son enfance,
La diaspora se démarque par ses liens plus ou moins sporadiques avec le Maroc et la proximité au pays n’apparaît pas comme l’unique moteur des mobilisations. C’est avant tout un attachement à la justice sociale qui a rassemblé, certains jours, plus de 400 manifestants à la place du Trocadéro (Paris XVI), selon les chiffres de la préfecture de police de Paris.
Pour l’étudiante lilloise Imane, les luttes de la France au Maroc se répondent. « Manifester ici contre l’austérité, la qualité des services publics ou l’affaiblissement de la santé et de l’éducation, c’est aussi défendre les mêmes combats là-bas », estime-t-elle. Pour l’étudiante lilloise, soutenir les mobilisations, « c’est avant tout affirmer une idée commune de justice sociale, indépendamment du lien de proximité que chacun entretient avec le territoire marocain ».
Jaafar, engagé de longue date dans les échanges associatifs entre le Maroc et la France, fait valoir la cohérence dans ses engagements : « Si je dénonce la violence policière en France, je la dénonce aussi au Maroc ».
Il rappelle toutefois la nécessité d’une parole mesurée : « Nous avons connu ici, dans les quartiers populaires, la confiscation de la parole par des personnes extérieures se disant alliées. Il ne faut pas reproduire ce schéma entre Marocains de l’étranger et Marocains du pays. »
Amina Al Bouazzaoui
Photos ©Leila Cab