En banlieue, les étudiants en lutte contre la précarité alimentaire

Bondy 2025-12-11 View source

À la sortie des cours, la nuit est tombée. Vanessa passe à l’épicerie munie de son sac de courses. Tout en choisissant ses aliments, elle discute avec les membres de l’association Alter’Nature et les bénéficiaires présents dans le local. « Bien sûr que j’ai déjà pensé à arrêter mes études à cause des difficultés financières, c’est dur », admet-elle dans un rire amer. Une précarité que beaucoup d’étudiants endure dans cette université et dans l’enseignement supérieur plus largement.

Une étude menée par des universitaires de la Sorbonne Paris Nord et d’autres instituts de recherche publiée dans la revue PLOS One, documente cette précarité alimentaire. Leurs travaux mettent l’accent sur plusieurs facteurs et conséquences de l’insécurité alimentaire étudiante en banlieue parisienne. Elle se focalise sur les trois campus de l’université Sorbonne Paris Nord présents en Seine Saint-Denis (Villetaneuse, Bobigny et Saint-Denis).

Henri Dehove, doctorant spécialisé sur les comportements alimentaires des étudiants a participé à l’étude et souligne la spécificité du département. « Il y a plus de précarité chez ces étudiants car c’est un département avec un taux de pauvreté supérieur à la moyenne française », constate-t-il.

Il ressort de cette étude qu’un lien étroit existe entre insécurité alimentaire et abandon académique. Près d’un étudiant sur deux, qui ne peut subvenir correctement à ses besoins alimentaires, a déclaré avoir abandonné les études.

Pour l’universitaire, cette précarité « aggrave les inégalités socio-économiques déjà existantes puisque l’insécurité alimentaire est un facteur risque de ces inégalités ». À côté de ça, il insiste sur le besoin d’une alimentation saine et complète comme « une condition nécessaire à la réussite des études ». Un besoin auquel l’association Alter’Nature essaie de répondre.

« On a plus de difficultés pour vivre en ce moment »

Plusieurs étudiants sont présents dans l’épicerie entre corn flakes, légumes et sauces tomates. Inquiète pour son avenir, Mélissa se confie : « On a plus de difficultés pour vivre en ce moment en tant qu’étudiants étrangers. En dehors de l’université c’est compliqué de trouver des associations pour nous aider à proximité ». C’est à ces difficultés que l’association participative Alter’Nature essaie de répondre. Créée sur le campus de Bobigny en 2019, et présente désormais sur les trois campus, c’est la première épicerie solidaire de l’université.

Goran Kamyak a participé à la fondation de l’association alors qu’il était encore étudiant et que la crise sanitaire révélait l’ampleur du problème. « Avant le Covid, la misère étudiante était invisibilisée par l’université et renvoyée vers le Crous », estime l’associatif. Au départ, l’association était un point solidaire improvisé par les étudiants dans le Crous d’en face. Depuis, l’université participe au développement de l’association et à la mise en lumière de la précarité étudiante. Elle leur a mis à disposition des fonds et un local à l’entrée de l’université. On ne peut pas passer à côté.

Cette proximité avec les étudiants leur permet un contact et un rapport plus personnalisé avec eux. « On a plusieurs étudiants qui passent plusieurs mois sans titre de séjour. On est là aussi avec une solidarité de terrain pour apporter un côté humain à ces démarches », explique Goran. Vanessa, qui attend en ce moment le renouvellement de ses papiers, rebondit : « C’est du stress pour nous, on ne peut pas travailler et vivre normalement à côté de nos études ».

« Préserver une certaine dignité humaine »

Assise à côté de Goran, Amel est étudiante et bénévole chez Alter’Nature. Sur son ordinateur elle montre le conducteur de l’association et le commente, fière de son travail. « L’objectif est aussi de préserver une certaine dignité étudiante en ne faisant pas que des distributions. On était vu comme l’association des pauvres donc on a changé de modèle ».

Ils ont donc créé une monnaie unique, l’alter, pour transformer le bénévolat en pouvoir d’achat. « On ne fait pas de bénéfices, tout passe en monnaie locale. Ils peuvent avoir 50 alters par mois, ce qui équivaut à 50 euros, en sachant que les produits de l’épicerie sont vendus à prix solidaires », développe Goran. En complément, l’association permet aussi de bénéficier de chèques alimentaires. « On cherche à faire une éducation financière, à l’écologie et sur la consommation. On sensibilise autour des aliments ultra-transformés avec des ateliers, en mettant en avant le bio et le recyclage par exemple », poursuit Amel.

À l’entrée de l’épicerie, Amr est assis devant l’écran de contrôle des achats. Étudiant engagé depuis deux ans dans l’association, il est salarié responsable de l’épicerie à Bobigny. Cet emploi est une réelle opportunité pour lui d’apprendre de nouvelles compétences. Les rires entre eux viennent réchauffer ce local aux allures froides. « C’est aussi pour créer du lien social et un réseau professionnel », commente Goran, lui-même surpris de l’implication des étudiants dans la pérennisation de l’association. « C’est pour ça que la devise de l’association c’est : nourrir le présent, préserver le futur. »

En 2024, Alter’Nature compte 3 400 bénéficiaires inscrits, 25 000 paniers distribués et 500 jours d’ouvertures cumulés sur les trois campus, y compris durant l’été. Malgré ces chiffres, Goran émet une réserve. « Ça reste trop peu par rapport au taux réel de précarité au sein de l’université. », souligne-t-il. Un constat critique, alors que les bourses étudiantes ont drastiquement chuté. Selon l’INSEE en octobre dernier, l’année 2024-2025 affiche le taux le plus bas de bourses depuis 2012.

Chirine Bensaïd