Palestine 36 : « Le cinéma n’appartient pas qu’aux privilégiés. Il nous appartient aussi, à nous, Palestiniens »
Annemarie Jacir n’en est pas à son premier long métrage, mais elle décrit pourtant Palestine 36 comme son « film le plus ambitieux ». Pour cause, cette fiction inspirée de faits historiques réels revient sur les origines coloniales de la réalité que nous connaissons aujourd’hui.
En 1918, la Palestine passe sous mandat britannique suite à la défaite de l’Empire ottoman et au partage de la région entre la France et le Royaume-Uni qui s’ensuit. Le pouvoir colonial s’intensifie ensuite dans les années 1930 en même temps qu’émerge des tensions autours des terres et de l’immigration croissante des juifs fuiyant l’antisémitisme en Europe. Tensions qui conduisent à une grève générale en avril 1936.
Pour raconter ce passé, la réalisatrice et l’équipe du film ont tenu à tourner en Palestine, avant que le génocide à Gaza ne les pousse à déplacer le tournage en Jordanie voisine. « Nous avons restauré un village, construit des bâtiments, planter des cultures aujourd’hui obsolètes. Nous avons fabriqué toutes les machines, mais après le 7 octobre, il est devenu tout simplement impossible de tourner là-bas », relate la réalisatrice.
Si le film a finalement été terminé en Palestine, non sans effort, la réalisatrice n’a pas caché le choc de ses équipes quant au sort réservé à Gaza ces deux dernières années. C’est le devoir envers ceux qui « se battent pour survivre » qui leur a permis de tenir. Entretien.
Pourquoi avoir fait le choix de raconter les événements de 1936, plutôt que d’évoquer une autre période de l’histoire de la Palestine ?
L’année 1936 a marqué le début du plus grand soulèvement de masse contre le colonialisme britannique en Palestine. Il s’agit d’un tournant absolument crucial de notre histoire, mais il est rarement évoqué. Savoir ce qu’il passé en 1936 est pourtant essentiel pour comprendre la situation actuelle.
Ce vaste mouvement de soulèvement a traversé toutes les classes sociales et toutes les cultures, tout le pays s’est mobilisé. Ce moment était incroyable, mais il a aussi été d’une grande violence. Voilà pourquoi j’ai voulu en parler.
La terre apparaît comme étant un véritable personnage du film. Était-ce un choix volontaire ?
C’était effectivement volontaire. Dans Palestine 36, on ne suit pas seulement un ou deux protagonistes, contrairement à d’autres de mes réalisations. C’est un film choral, où l’on suit beaucoup de personnages. Cela fait sens pour moi, car le film raconte une véritable révolution.
Mais le personnage sans cesse présent, qui relie tous les autres, c’est la terre. J’ai fait le choix très conscient de faire évoluer tous les protagonistes dans cet espace, et rendre ce dernier visible à l’écran. C’était très important pour moi.
Pourquoi cela était-il important pour vous ?
La question de la Palestine n’est pas celle d’un conflit religieux. C’est bien une question de terre. Les révoltes de 1936 étaient d’ailleurs menées par des paysans, fortement attachés à leurs champs.
Dans le film, il y a toute une scène où les Britanniques expliquent aux Palestiniens qu’ils doivent recenser leurs terrains et les enregistrer. Ce concept est très moderne, mais aussi très étrange.
Les gens sont tout simplement connectés à leur terre, et cette connexion est naturelle contrairement aux enregistrements, aux taxes, et à toutes ces choses-là, qui sont très artificielles à mon sens.
Vous avez intégré plusieurs images d’archives britannique dans le film. Quelle est leur fonction ?
Les archives ont une importance particulière quand on vient d’un pays qui a été ravagé. Elles nous permettent de voir des lieux qui n’existent plus. Après 1948, les Israéliens ont détruit 500 villages palestiniens, et 75 % de notre population est devenue réfugiée.
Qui sont ces personnes que l’on voit sur ces images, et où sont ces gens aujourd’hui ? Nous ne le savons pas. Ces archives me permettent de voir notre peuple et nos villages. Elles forment un microcosme. Voilà pourquoi elles me tiennent à cœur.
Mais puisque je fais de la fiction, j’ai voulu les coloriser, leur redonner vie, et me réapproprier ces clichés. Ils sont à nous et parlent de nous. Ces archives racontent l’histoire des Palestiniens et nous appartiennent, même si elles ont été filmées par les Britanniques.
Le spectateur ignore ce que deviennent certains de vos personnages à la fin du film. Pourquoi ce choix ?
Pour moi, la fin du film parle avant tout d’endurance et de survie. Le personnage de Khouloud comprend qu’elle doit faire un choix. À la fin du film, elle descend ces marches et décide de rejoindre le peuple qui manifeste. Cette scène est symbolique. Elle permet de comprendre qu’il ne s’agit pas d’une histoire personnelle et propre à chacun, mais d’une histoire collective.
Les Britanniques pratiquaient la punition collective parce qu’ils savaient que cette notion était essentielle pour nous Palestiniens. Ils ont tenté de se servir de cela pour nous atteindre, mais c’est justement là que réside notre pouvoir et notre force. Et je suis fière de notre communauté.
Le personnage de Nayef, un jeune homme enfermé par les forces britanniques, est un hommage aux prisonniers palestiniens. S’ils sont nombreux aujourd’hui, un homme palestinien sur dix était envoyé en prison déjà à l’époque, si je ne me trompe pas. Et la prison transforme les gens. Justement, quand on voit Nayef réapparaître à la fin du film, il ignore tout du devenir des autres personnages. Il y a alors une forme d’espoir, mais aussi de tristesse. On réalise aussi qu’il a beaucoup changé et qu’il a traversé des choses. Puis lui aussi se perd dans la foule.
Et Afra, l’un des deux enfants que l’on suit, représente quant à elle la génération de l’après. Je crois profondément au fait que d’autres générations arrivent et qu’elles continueront le combat.
À la fin, on assiste à une scène difficile avec Karim, l’autre enfant du film. Qu’avez-vous à dire sur ce passage ?
Les spectateurs ont interprété l’histoire de Karim différemment. Au Canada, le public a applaudi quand il a tiré sur le soldat. Mais personnellement, je trouve que cette scène est vraiment triste. Plus tôt dans le film, on entend pourtant les leçons que son père tente de lui inculquer. Ce dernier lui dit d’endurer. Mais avec tout ce qu’il a vu et vécu, Karim n’y arrive pas. Tout le monde ne peut pas trouver les moyens de supporter de tels événements.
Il est vrai que les deux enfants ont deux situations bien distinctes à la fin du film. Si le personnage d’Afra représente l’espoir, la réalité de Karim est celle qu’on l’on voit à l’écran : celle d’une violence qui engendre plus de violence. Son innocence est perdue et rien ne pourra jamais la lui rendre.
Les scènes de pratique religieuse, chrétiennes et musulmanes, sont nombreuses. Était-il important pour vous de représenter le lien qui existe entre les Palestiniens et leur religion ?
Oui. En Palestine, la plupart des villages rassemblent des chrétiens et des musulmans. C’est une chose normale. Je pense que les Occidentaux ont beaucoup de mal à appréhender ce concept. Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi. Le christianisme est pourtant né chez nous, en Palestine, mais ils sont tout de même surpris lorsqu’ils apprennent l’existence de Chrétiens palestiniens. On devrait plutôt s’étonner de voir des Chrétiens en France, si vous voulez savoir la vérité.
Dans le film, on voit des villageois chrétiens et des villageois musulmans pratiquer leur religion. Mais leur foi fait l’objet d’un détournement et d’une réappropriation par les Britanniques. Nous pouvons citer le Général Orde Charles Wingate, partisan de la création d’un État juif. Ce personnage, qui a d’ailleurs vraiment existé, pensait être en mission divine et se voyait comme un héros biblique, allant jusqu’à justifier l’emploi de la violence. Il ne considérait pas que les chrétiens locaux avaient le droit de vivre, alors qu’il appartenait lui-même à cette confession et qu’il était très religieux.
Le personnage d’Amir, Palestinien de Jérusalem, fait quant à lui partie d’une association musulmane fondée par les Sionistes. Il existait des associations nationalistes qui rassemblaient des chrétiens et des musulmans, mais les sionistes savaient que le moyen de briser le mouvement nationaliste, était de diviser pour mieux régner. Ces derniers ont donc financé cette association dans le but de rompre l’unité du mouvement national palestinien, et non par intêret pour l’Islam. Je trouve ça fou qu’ils aient pensé à cela.
Depuis la guerre à Gaza, plusieurs films palestiniens ont été projetés lors de festival voire même primés. Je pense notamment à No Other Land aux Oscars. Vous voulez donc voir plus de réalisateurs palestiniens ?
Oui, bien sûr. Il existe une nouvelle génération de jeunes réalisateurs et réalisatrices talentueux qui racontent leurs histoires par tous les moyens possibles, qu’il s’agisse de films documentaires, de fiction ou encore d’animation. Il y a une immense créativité en Palestine, parce que la créativité est un moyen de survie. C’est une façon de tenir, de continuer à vivre. Je pense qu’il est important que tous les pays et tous les peuples disposent de leurs propres voix et qu’ils puissent raconter leurs propres histoires.
En grandissant, je ne voyais pas de films palestiniens. Je n’ai jamais entendu un accent, ni vu quelqu’un qui ressemblait à mon peuple, sur un grand écran. Or, c’est extrêmement important. Il faut aussi montrer que le cinéma n’appartient pas qu’aux privilégiés et, dans notre cas, qu’il n’appartient pas qu’aux personnes éloignées de la Palestine. Il nous appartient aussi, à nous, Palestiniens.
Avez-vous un message pour le public français ?
En France, le film sort en salle le 14 janvier. J’ai vraiment hâte de savoir ce que les Français en penseront. Palestine 36 est un film palestinien qui raconte l’histoire de la Palestine, mais je crois qu’il raconte aussi celle d’autres pays, et de tous les peuples colonisés.
Au Royaume-Uni, où le film est déjà sorti, les salles sont remplies de jeunes qui veulent comprendre ce qu’il se passe. Ils en ont assez des mensonges. Ils savent qu’on ne leur raconte qu’une version de l’histoire, alors qu’il existe un autre point de vue. Certains sont activistes, d’autres sont simplement curieux. Ce phénomène est très intéressant, et je pense assister à la même chose en France, à cause de ce passé colonial partagé.
Propos recueillis et traduit de l’anglais par Mariam Kimbiry