« J’ai fini par prier dehors » : ces femmes musulmanes à qui l’on refuse l’accès aux mosquées

Bondy 2025-10-25 View source

Mars 2025, en plein mois sacré du ramadan, Maïmouna cherche un endroit où faire sa prière. Autour de son lieu de travail, aucune mosquée à proximité. Après quelques recherches, la jeune femme de 23 ans décide finalement de se rendre à la mosquée Ali-ibn-Abi-Talib, dans le Xᵉ arrondissement de Paris. Elle ne se doute pas encore que les portes du lieu de culte lui resteront fermées.

« J’ai cherché la mosquée la plus proche et c’était celle-ci, à environ vingt à vingt-cinq minutes en transport. Je me suis dit que j’allais m’y rendre, sur ma pause du midi », raconte-t-elle. Arrivée sur place, Maïmouna tente d’entrer dans la mosquée, où elle se heurte à un refus catégorique.

« Quand j’ai tenté de rentrer, un homme m’a fait un signe en mimant mon voile et m’a indiqué que les femmes ne pouvaient pas rentrer. Il faisait chaud, j’avais faim, je n’ai même pas eu l’énergie de polémiquer. Je suis repartie directement à mon travail et je n’ai même pas pu faire ma prière », relate Maïmouna.

Les raisons avancées sont floues. La jeune femme indique qu’au départ, elle pensait simplement devoir attendre la fin de la prière précédente, mais celui qu’elle identifie comme le responsable de la mosquée s’est approché pour lui dire que les femmes ne pourraient revenir qu’après le ramadan. « Aucune raison claire ne m’a été donnée. Dans tous les cas, ça ne fait aucun sens », s’agace-t-elle.

Un choc pour Maïmouna, qui ne s’attendait pas à être confrontée à une telle situation.« J’étais vraiment en colère », confie la jeune femme, qui avait déjà eu vent de situations similaires sur les réseaux sociaux.

Obligée de prier dans la rue

À 19 ans, Esra a connu une expérience très similaire. À l’entrée du même lieu de culte, l’étudiante en informatique a essuyé un refus en novembre 2023. Cette dernière a fait face à un véritable mur, malgré ses tentatives répétées pour entrer et effectuer sa prière.

« En arrivant devant la mosquée, on m’explique qu’il n’y a pas de salle pour femmes. Je propose alors de prier discrètement dans un coin de la salle principale, mais on me le refuse. En dernier recours, je suggère de prier dans le couloir : la réponse est encore négative », raconte la jeune femme.

Après plusieurs minutes de négociation pour entrer, le ton monte. « Le responsable a tenté de me faire sortir avec d’autres personnes en me disant qu’on était dans une résidence privée. Il me mettait la pression pour que je me barre parce que j’étais à deux doigts de commencer la prière dans la cour. » 

De guerre lasse, Esra a fini par prier dehors. « J’étais dégoûtée. Ça m’a vraiment saoulée parce que tu te retrouves à prier dans la rue alors que la mosquée est à deux mètres. » 

Tout comme Maïmouna, aucune raison claire et valable ne lui a été fournie. « J’ai demandé : “Pourquoi je ne peux pas prier dans un petit coin ?” Il m’a dit : “Tu ne peux pas.” C’est tout. » Ce refus arbitraire lui a été insupportable. « Je me suis sentie humiliée, j’étais en colère. C’est de l’injustice. Il n’y a aucune raison pour laquelle un homme pourrait prier là et pas moi. J’ai proposé toutes les solutions possibles et ils ont refusé à chaque fois. C’était vraiment de la mauvaise foi », bouillonne encore Esra.

Ces deux histoires, Esra et Maïmouna ont décidé de les partager sur leurs réseaux sociaux. Et de nombreux témoignages de femmes, également refoulées à l’entrée de la mosquée Ali-ibn-Abi-Talib, affluent, y compris dans les avis Google de l’édifice religieux.

Contactée par le Bondy Blog, la mosquée Ali-ibn-Abi-Talib assure disposer d’une salle réservée aux femmes, accessible aux horaires de prière. Elle reconnaît toutefois que cette salle a pu, à certaines occasions, être fermée ou utilisée par les hommes lorsque leur propre espace arrivait à saturation.

Quand les femmes musulmanes veulent dénoncer, on veut systématiquement les silencier.

Toutefois, la mosquée du Xe arrondissement de Paris n’est pas une exception : des récits similaires circulent au sujet d’autres mosquées, également sur les réseaux sociaux. Des femmes musulmanes racontent avoir essuyé un refus formel, parfois même exprimé de manière virulente.

Les témoignages d’Esra et de Maïmouna leur ont ainsi valu une vague de commentaires hostiles de la part de leurs coreligionnaires masculins. « Évidemment, on s’en est pris à moi en me disant que j’aurais mieux fait de prier chez moi et que je ne devais pas venir me plaindre sur Twitter », rapporte Maïmouna. « Pour certains hommes, le problème, c’est qu’on était dehors, pas qu’on ait été refusées », ajoute Esra.

« Quand les femmes musulmanes veulent dénoncer, on veut systématiquement les silencier », regrette Maïmouna. Prises en étau entre l’islamophobie institutionnelle et la misogynie présente au sein de leur communauté, les femmes musulmanes se retrouvent souvent sans recours. « Plus le temps passe, plus je me rends compte qu’on est seule en tant que femme musulmane dans notre combat », en conclut Maïmouna.

Les femmes renvoyées à l’espace privé

Deux histoires qui font écho à celle de Maéva. La jeune femme, âgée de 19 ans à l’époque, s’est elle aussi vu refuser en 2023 l’accès à la mosquée, sans qu’aucune explication claire lui soit donnée. Une fois de plus, le sentiment d’être lésée et laissée-pour-compte ressurgit. « D’un côté, il y a les racistes et les islamophobes, et de l’autre, des musulmans qui viennent déverser leur misogynie. Les hommes, quand il s’agit d’être misogynes, ils mettent tout de côté et vont se serrer les coudes », s’exaspère Maéva.

L’association féministe et antiraciste Lallab publiait au mois de mars le rapport « Femmes musulmanes contre les violences sexistes et sexuelles en France ». Ses travaux documentent l’invisibilisation et l’omerta présente au sein de la communauté musulmane concernant les violences sexistes et sexuelles. Une double peine quand on sait que 81,5 % des actes islamophobes sont perpétrés contre les femmes musulmanes, selon le Collectif contre l’islamophobie en Europe, dans son rapport pour l’année 2023.

« J’ai l’impression que pour eux, la femme appartient à l’espace privé. On ne doit ni parler, ni s’exprimer, ni dénoncer les injustices », s’insurge Esra. La jeune étudiante en informatique est contrainte d’élaborer des stratégies, qu’elle partage avec ses amies musulmanes, afin de prier à la bonne heure, dans le temps imparti, et d’éviter le risque d’être refoulée à l’entrée d’une mosquée. « C’est fatigant de devoir trouver des combines pour pouvoir prier alors que les hommes ont juste à aller à la mosquée sans se poser la question. »

Ces refus d’accès aux mosquées s’inscrivent dans un contexte plus large : un manque criant de lieux de culte à Paris et en banlieue, souvent aggravé par la défiance de certaines municipalités. D’après un rapport de l’Observatoire de la laïcité publié en 2019, la France compterait environ 2 600 lieux de culte musulmans, dont près des deux tiers sont de simples salles de prière, pour environ 5 millions de musulman·es.

Dans la tradition musulmane, il n’y a pas de délimitation physique qui sépare les hommes et les femmes.

Cette situation illustre la relégation progressive des femmes dans les lieux de prière musulmans en France. Un phénomène qui s’opère depuis une vingtaine d’années, explique Fatima Khemilat, docteure en science politique et islamologue.

Dans les années 1980, les salles de prière étaient exclusivement investies par les hommes du fait de l’immigration tardive des femmes, poursuit-elle. « Dans la tradition musulmane, il n’y a pas de délimitation physique qui sépare les hommes et les femmes. Graduellement, des cloisons ont commencé à apparaître. Puis est venue l’idée que cette séparation ne suffisait pas, et les femmes se sont retrouvées à prier dans des salles séparées. »

En 2014, le collectif Les femmes dans la mosquée, mené par Hanane Karimi, avait déjà dénoncé une ségrégation spatiale à la Grande Mosquée de Paris après la décision du lieu de culte de cantonner les femmes au sous-sol et de ne plus leur donner accès à la salle principale. À l’époque, les femmes choisissent tout de même de pénétrer dans la grande salle malgré l’interdiction.

Après leur expulsion manu militari, leur protestation s’est soldée par des plaintes, dont une déposée par le collectif, pour coups et blessures. Onze ans plus tard, la situation n’a manifestement pas changé. « C’est le silence institutionnel musulman sur la condition des femmes qui permet que ces discriminations genrées se reproduisent », dénonce Fatima Khemilat.

Dans certaines mosquées, les espaces réservés aux femmes sont loin d’être satisfaisants, bien en deçà des attentes de celles qui constituent pourtant une part importante de la communauté musulmane. « Parfois, il n’y a pas d’accès visible à l’imam, ce qui rend compliqué le fait de se concentrer, les dispositifs audio ne sont pas de qualité suffisante pour permettre aux femmes de clairement entendre la khotba [le prêche – ndlr]. Il y a un certain nombre de signaux symboliques qui sont émis à destination des femmes pour leur dire qu’elles ne sont pas nécessairement les bienvenues », avance la sociologue et islamologue.

Absentes des instances décisionnaires

Selon une étude de l’Insee parue en 2023, 30 % des hommes musulmans fréquentent régulièrement la mosquée, contre 10 % des femmes musulmanes. Une situation d’autant plus injuste que les femmes se mettent au service de la mosquée. Ce sont généralement elles qui nettoient, balaient, rangent, apportent de la nourriture et donnent des cours d’arabe aux petits et grands. « Si on ne leur fait pas beaucoup de place, on leur demande quand même de participer aux activités de la mosquée », résume Fatima Khemilat.

Totalement absentes des instances décisionnaires, les femmes musulmanes participent tout de même à l’économie des mosquées en étant donatrices au même titre que les hommes. « L’investissement des femmes dans la mosquée est inversement proportionnel à la reconnaissance et à la considération qu’on leur porte sur le plan spatial et sur le plan décisionnel. »

Un autre obstacle se dresse sur le chemin de la libération de la parole des femmes musulmanes : l’omerta. Pour la sociologue et islamologue, elles font face « à un chantage affectif en intracommunautaire ». Toutefois, ajoute-t-elle, « la potentielle récupération islamophobe ne justifie en aucun cas de se taire ».

D’un point de vue juridique, l’autorité religieuse gère son fonctionnement comme elle le souhaite mais ne peut discriminer sur la base du sexe, de l’origine ou de la religion. Refuser l’accès à une mosquée à une femme en raison de son genre est illégal. Pour contrecarrer ce rejet, l’imame Kahina Bahloul a créé la mosquée Fatima, à Paris. Un espace qui se veut « mixte » et « inclusif ». Toutefois, ces initiatives restent encore marginales, voire contestées.

Fatoumata Koulibaly

Photos Thidiane Louisfert