À Saint-Denis, le triomphe de Bagayoko, le camouflet pour Hanotin

Bondy 2026-03-16 View source

On aurait pu croire que le peuple de Saint-Denis avait pris la mairie ce dimanche soir. La salle des mariages de l’hôtel de ville, bondée, a pris le temps d’une soirée des airs de QG de campagne de la France insoumise. Plusieurs centaines de personnes scandent des slogans à la gloire du candidat LFI Bally Bagayoko, mais aussi dirigés contre le maire sortant socialiste Mathieu Hanotin : « Tout le monde déteste Hanotin », « Hanotin casse-toi, la mairie n’est pas à toi ». Le tout ponctué de chants antifascistes et en soutien à la Palestine.

À voir la foule réunie au premier étage de l’hôtel de ville, on comprend l’ampleur du désamour d’une partie des Dionysiens pour le désormais ex-édile socialiste. « C’est la première fois qu’on voit le vrai peuple de Saint-Denis dans la mairie », se réjouit Sadia, une habitante, en désignant des groupes de jeunes assis sur les tables en train d’acclamer Bally Bagayoko.

Si le premier tour des municipales à Saint-Denis a pris des airs de grand soir, c’est bien dans les urnes que la soirée a basculé dans l’irrationnel. Le candidat insoumis Bally Bagayoko, en tête d’une liste d’union avec les communistes et la Seine-Saint-Denis au coeur, a renversé le maire socialiste Mathieu Hanotin dès le premier tour avec 50,77 % des suffrages. La France insoumise emporte ainsi la deuxième ville d’Île-de-France derrière Paris, qui compte plus de 150 000 habitants depuis sa fusion avec Pierrefitte-sur-Seine en janvier 2025.

Il aura fallu de longues minutes à Bally Bagayoko, à sa colistière Diangou Traoré et au député communiste Stéphane Peu, pour essayer de contenir les huées de l’assemblée et permettre au maire sortant, groggy, d’annoncer enfin les résultats officiels sous la bronca, au bout de la soirée.

« Saint-Denis représente tout ce que l’extrême droite déteste »

Après l’annonce, face aux caméras de télévision, le nouveau maire s’est montré beau joueur et n’a pas enfoncé son adversaire défait. Pour lui, cette victoire dans la « ville des rois » dans le contexte actuel est surtout un signal fort envoyé à l’extrême droite. « 150 nationalités d’origines différentes vivent ici sur le territoire. Saint-Denis représente tout ce que l’extrême droite déteste. Et d’ailleurs pour Jordan Bardella qui a tenté de se faire un petit renom en disant qu’il a grandi dans un quartier de Saint-Denis. Nous disons ici que Saint-Denis est un territoire insoumis où l’extrême droite n’aura jamais sa place », clame Bally Bagayoko. Mais à lire entre les lignes, il a tout de même pourfendu les politiques de son adversaire socialiste. « Nous ne serons jamais de celles et ceux qui voudront gentrifier notre ville et faire en sorte que les populations historiques quittent le territoire », a-t-il martelé.

Le maire insoumis n’a pas été le seul héros de la soirée. La candidate Révolution permanente Elsa Marcel a aussi été acclamée dans la mairie. Son score de 7,12 % permet au parti d’extrême gauche d’obtenir deux sièges au conseil municipal, et c’était là le but assumé de sa candidature. Sa présence dans la campagne a permis de tirer les débats vers la gauche, elle n’a d’ailleurs pas manqué, dès qu’elle en avait l’occasion, de dénoncer le programme pas assez radical de la liste d’union, notamment en matière de sécurité.

« On va porter avec Dorian [Gonthier, ndlr] au conseil municipal tous les combats qui nous ont animés pour la campagne : contre l’augmentation des loyers et des charges, pour un investissement massif dans les services publics et pour la fin des politiques sécuritaires dans les quartiers populaires, pour le désarmement total de la police municipale », a promis l’élue d’extrême gauche après l’annonce des résultats.

 

Les enseignements tirés de 2020

En 2020, le maire socialiste Mathieu Hanotin s’était engouffré dans la brèche, profitant d’un taux d’abstention record, dans un scrutin perturbé par la crise sanitaire. 69 % des électeurs de la ville ne s’étaient pas rendus aux urnes. Hanotin s’était assez largement imposé, arrivant en tête au premier tour avec 35 % des suffrages, plus de dix points devant le maire communiste sortant Laurent Russier et ses 24 %. Bally Bagayoko arrivait troisième avec 18 points. Il s’était retiré au profit du communiste pour le second tour. Cette fois-ci, l’union des communistes et des insoumis et de leurs bases militantes pour mener campagne dès le premier tour a porté ses fruits.

Pourtant à la veille du scrutin, Mathieu Hanotin semblait toujours en position de l’emporter. Les deux listes étaient données au coude à coude au premier tour, et le report de voix au second était censé profiter davantage au socialiste. Mais la participation de 42,8 %, en forte hausse par rapport au scrutin précédent, a semble-t-il profité à la gauche radicale, notamment dans les quartiers populaires.

Un scrutin sous tension

Plus tôt dans la journée, les deux camps s’étaient invectivés et mutuellement accusés de triche. Des appels à se rassembler dans les quartiers et à aller voter pour « éteindre Hanotin » ont été dénoncés par le camp de l’édile, laissant entendre que le candidat insoumis était à la manette, rapportait l’AFP à la mi-journée. Le maire socialiste a indiqué avoir mandaté des huissiers pour constater ces rassemblements.

« Le maire utilise les moyens de la mairie le jour du scrutin pour perturber la sincérité du vote : utilisation de la vidéo surveillance pour faire intervenir la police municipale », réplique l’attaché de presse du candidat insoumis au Bondy Blog. Il affirme par ailleurs que « Bally Bagayoko et son équipe ne sont en aucun cas à l’initiative de ces mobilisations. » « L’appel d’huissiers pour “contrôler ces rassemblements” ne servira qu’à perturber ces jeunes électeurs des quartiers populaires qui se mobilisent pour aller voter », dénonce ainsi l’opposition.

Dans un message envoyé sur la boucle Whatsapp des élus de la majorité PS, que le Bondy Blog a pu consulter, le directeur de cabinet du maire affirme que la mairie pourra faire « annuler ces bureaux ». Le maire socialiste semble inquiet de la mobilisation des jeunes dans les quartiers populaires. Début février, il s’était fendu d’une sortie douteuse, expliquant son inquiétude de voir les « petits dealers » appeler à voter Baly Bagayoko. Reste à savoir maintenant si les socialistes vont se résoudre à accepter la défaite ou tenter des voies de recours.

La soirée était à la fête ce dimanche soir, en dehors et à l’extérieur de la mairie. Feux d’artifices et fumigènes étaient de sortie. Mais au lendemain du scrutin, le travail commence pour la liste d’union. Les différents partis vont devoir se mettre autour de la table et s’entendre pour construire leur majorité et déterminer à qui reviendront les postes clés de la municipalité. Et les élus vont devoir construire leurs politiques publiques ensemble, dans un contexte national où les relations entre communistes et insoumis ne sont pas au beau fixe.

Névil Gagnepain