Crise de l’eau à Mayotte : le combat des habitants devant la justice
En 2025, en France, l’accès à une eau potable ne coule pas de source. À Mayotte, des milliers d’habitants voient leur accès à l’eau restreint, dans certaines communes l’approvisionnement en eau a lieu seulement un jour sur quatre. Face à une crise devenue quotidienne, un collectif de citoyens a décidé de transformer la colère en action. En décembre 2023, une plainte pénale a été déposée contre la Société Mahoraise des Eaux (SMAE) et les autorités chargées du contrôle du service public. Cette procédure vise à faire reconnaître le droit à l’eau comme un droit fondamental.
De la soif à la plainte : la naissance du collectif
Née à l’automne 2023, l’initiative du collectif PADO Mayotte – Plainte et Action pour le Droit à l’Eau – rassemble des habitants excédés par les coupures incessantes, l’eau trouble qui sort du robinet et les promesses non tenues de l’État. « Pas d’eau, pas de justice : ça suffit ! », protestent-ils. Pour eux, la soif n’est plus seulement une question de survie, c’est une question de dignité.
« Nous voulons que chaque citoyen puisse se défendre, que l’eau, droit vital et fondamental, soit enfin garantie à toutes et tous », explique Rose, membre du collectif. L’activiste vit, elle-même, depuis des mois avec des bidons pour remplir ses réserves.
La crise de l’eau à Mayotte résulte d’années de négligence et de retards cumulés. Les causes se superposent : sécheresses récurrentes, réseaux vétustes et sous-dimensionnés, absence d’entretien régulier et fuites massives, près de 40 % de l’eau produite se perd avant d’arriver au robinet, selon les données publiques. Les travaux engagés sur l’usine de potabilisation d’Ourovéni, censés améliorer la qualité de l’eau, ont paradoxalement aggravé la situation pendant plusieurs mois : eau trouble, rationnements prolongés et communication confuse.
Des habitants désabusés
En décembre 2024, le cyclone Chido a durablement endommagé les infrastructures et les écosystèmes. Cette catastrophe naturelle a mis en lumière la fragilité de Mayotte face aux aléas climatiques et l’urgence de solutions durables. En réponse, le gouvernement a lancé un Plan Eau Mayotte 2024-2027, il prévoit une modernisation progressive des installations et la construction d’une seconde usine de dessalement d’ici 2027. Mais pour les habitants, ces promesses restent lointaines et abstraites.
On nous parle d’usine, de plan et de millions d’euros, mais on n’a toujours pas d’eau au robinet
« On nous parle d’usine, de plan et de millions d’euros, mais on n’a toujours pas d’eau au robinet », soupire Rose. Le collectif s’est tourné vers Maître Emmanuel Daoud, avocat au barreau de Paris, connu pour ses combats sociaux et environnementaux. Il a accepté de les défendre pro bono, sans honoraires.
L’avocat, qui avait déjà mené une action similaire en Guadeloupe, dit avoir été profondément choqué par la situation mahoraise. Pour Me Daoud cette situation constitue « une atteinte grave à la dignité et à la santé des habitants ».
« Les Mahorais ne sont pas des citoyens de seconde zone : ils ont droit, comme tous les autres, à un service public de l’eau digne, fiable et respectueux de la santé et de la vie », tance l’avocat.
Une action en justice inédite à Mayotte
La plainte, déposée le 28 décembre 2023 devant le tribunal judiciaire de Mamoudzou, vise la SMAE, le Syndicat intercommunal d’eau et d’assainissement de Mayotte (SIEAM), et « toute personne dont les investigations permettraient d’identifier la responsabilité ». Elle s’appuie sur trois fondements juridiques : la mise en danger de la vie d’autrui, le non-respect des normes de potabilité de l’eau, et la soumission à des conditions d’hébergement indignes.
En clair, elle accuse les opérateurs et les institutions d’avoir failli à leur mission de service public, en laissant une population entière exposée à des risques sanitaires graves.
L’eau distribuée à Mayotte ne respectait pas les conditions de qualité imposées par la loi
Les rapports de l’Agence régionale de santé et de Santé publique France cités dans la plainte sont édifiants : la présence de bactéries Escherichia coli et de métaux lourds a été détectée dans plusieurs zones du réseau. Le préfet lui-même avait interdit la consommation de l’eau sur une partie du territoire en décembre 2023.
Selon Me Daoud, ces constats démontrent de graves manquements aux obligations légales des opérateurs. « L’eau distribuée à Mayotte ne respectait pas les conditions de qualité imposées par la loi, exposant la population à des risques sanitaires inacceptables », indique le conseil.
Un territoire à bout, une justice en attente
Sur le terrain, les conséquences sont dramatiques. Des familles entières vivent avec des jerricans, d’autres doivent faire bouillir une eau boueuse avant de la boire. À Chirongui, Ibrahim Faïz, lycéen, a bouleversé les réseaux sociaux en expliquant, les larmes aux yeux, qu’il ne pouvait parfois pas se doucher avant d’aller en cours. Sa vidéo a été vue plus de 5 millions de fois. Mais pour les habitants, ce n’est qu’un simple reflet de la vie quotidienne.
« Ce n’est pas normal qu’en France on vive comme ça. On est Français comme tout le monde, mais on dirait qu’on doit toujours galérer pour avoir ce qui est normal ailleurs », s’indigne Aboubakar Noam, habitant de la Petite-Terre.
Cette inertie est particulièrement préoccupante au regard de la gravité des faits dénoncés
Pour le collectif, la justice est devenue la dernière voie possible. Pourtant, près de deux ans après le dépôt de plainte, aucune avancée significative n’a été constatée. Me Daoud déplore « l’absence de réponse du parquet depuis des mois sur l’évolution de la procédure », soulignant que « cette inertie est particulièrement préoccupante au regard de la gravité des faits dénoncés ».
Selon lui, le cyclone Chido, qui a frappé Mayotte en décembre 2024, a aggravé les retards. Les infrastructures judiciaires ont été endommagées et les effectifs sont insuffisants. Il estime que « cette lenteur renforce un sentiment d’abandon déjà très présent sur le territoire » et appelle à « l’ouverture d’une information judiciaire pour faire toute la lumière sur les responsabilités ».
La mobilisation se relance en ligne
Aujourd’hui, 82 plaignants se sont officiellement joints à l’action, dont une entreprise. Mais le collectif ne compte pas s’arrêter là. Début octobre 2025, PADO Mayotte a lancé une nouvelle campagne sur les réseaux sociaux pour inviter d’autres habitants à se joindre à la plainte et à témoigner publiquement de leur quotidien sans eau. Des vidéos, des témoignages et des visuels circulent désormais sur Instagram et TikTok avec un mot d’ordre fédérateur : « Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ».
Ce qui se passe ici ne se passerait nulle part ailleurs en France
« Beaucoup de Mahorais n’osaient pas s’engager, pensant que la justice ne servirait à rien. On veut leur montrer que c’est possible, que cette action nous appartient à tous », explique Rose. Le collectif continue ainsi de recueillir des témoignages de familles privées d’eau, de commerçants dont l’activité s’effondre ou d’enfants malades faute d’hygiène. Pour beaucoup, ce recours collectif est une première. « Nous ne voulons plus subir », résume un plaignant. « Ce qui se passe ici ne se passerait nulle part ailleurs en France. »
« Cette action peut servir de modèle »
Au-delà de la plainte, PADO Mayotte veut créer un précédent. « Cette action peut servir de modèle à d’autres territoires ultramarins confrontés à des inégalités d’accès à l’eau », estime Me Daoud. « La mise en œuvre de sanctions pénales doit inciter les opérateurs à respecter leurs obligations », souligne l’avocat.
La Société Mahoraise des Eaux (SMAE) et le SIEAM, mis en cause dans cette affaire, ont été contactés à plusieurs reprises dans le cadre de cet article. Ils n’ont pas donné suite à nos sollicitations. La SMAE a récemment annoncé un retour progressif à la normale après la fin des travaux à l’usine d’Ourovéni. Mais sur l’île, personne n’y croit vraiment.
« Même si l’eau revient aujourd’hui, ça ne veut pas dire que tout est réglé. Trop, c’est trop. La bêtise a trop duré », souffle un membre du collectif. À Mayotte, la colère reste intacte. Et pendant que les robinets restent à sec, c’est peut-être dans les couloirs du tribunal de Mamoudzou que coulera, enfin, la première goutte d’espoir.
Bobane Abasse