Réforme des retraites : une suspension floue, trois scénarios sur la table

Les Surligneurs 2025-10-15 View source

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Après 24 heures de cacophonie, le gouvernement a tranché : la suspension de la réforme des retraites sera introduite dans le budget de la Sécurité sociale, « dès novembre ». Selon la formulation du texte, l’âge de départ pourrait être gelé ou simplement décalé.

Personne n’y comprend rien. Au lendemain de l’annonce, par le Premier ministre, de la suspension de la réforme des retraites pour éviter la censure du PS, les modalités exactes de l’application de ce report sont encore floues. L’hypothèse d’une loi spéciale bloquant l’âge de départ et les annuités, pourtant avancée par Olivier Faure sur BFMTV, a fait long feu.

À la tribune de l’hémicycle, le 15 octobre, Sébastien Lecornu et sa ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, ont dissipé une partie du brouillard : le gel de la réforme des retraites sera introduit par un amendement gouvernemental au projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), « dès le mois de novembre ».

Mais le flou artistique demeure. La voie de l’amendement choisie par l’exécutif ne dit rien de la rédaction exacte du texte, et donc de la façon dont ce report va s’appliquer aux Français. Or, le diable se cache dans les détails. À l’heure actuelle, trois scénarios principaux se dégagent.

La suspension « totale »

Le premier consisterait à fixer dans le PLFSS l’âge de départ à la retraite à son niveau actuel. La réforme Borne de 2023 s’applique en effet progressivement depuis son entrée en vigueur : l’âge de départ augmente de trois mois par an pour chaque génération née après 1961. Actuellement, les personnes nées en 1963 peuvent partir à 62 ans et 9 mois. L’objectif final était que celles nées à partir de 1968 soient les premières à atteindre le minimum légal de 64 ans.

Dans ce scénario, le seuil de 62 ans et 9 mois serait donc, en quelque sorte, gravé dans le marbre de la loi. Le décalage progressif de l’âge de départ disparaîtrait. Pour le rétablir et atteindre à nouveau à 64 ans, le Parlement devrait voter une nouvelle loi – et assumer le coût politique d’une telle initiative.

Cette modalité de suspension a, pendant un temps, semblé recueillir les faveurs du PS. Avant le discours de politique générale du Premier ministre, le parti à la rose demandait une « suspension immédiate et complète » de la réforme des retraites. Certains sympathisants PS, comme le conseiller politique tenant le compte François Malaussena, très suivi sur X, assurent que si cette hypothèse n’est pas retenue, le PS censurera le gouvernement.

Un décalage du décalage

Mais la proposition du Premier ministre, acceptée par les socialistes, semble se distinguer d’un gel total de l’âge de départ. Sébastien Lecornu s’est prononcé pour une suspension « jusqu’à l’élection présidentielle [prévue en 2027] ». « Aucun relèvement de l’âge n’interviendra à partir de maintenant jusqu’en janvier 2028 » a-t-il précisé. Sous-entendu : à partir de 2028, et sans intervention législative, la réforme reprendrait son cours normal.

Dans ce second scénario, le gouvernement se contenterait de geler provisoirement l’application de la réforme des retraites pendant plus de deux ans. L’augmentation de l’âge de départ prévue en 2026 et 2027 serait annulée. Les personnes nées en 1964 et 1965, qui devaient partir respectivement à 63 ans et 63 ans et 3 mois, pourront liquider leurs droits à 62 ans et 9 mois.

Mais à partir de la génération 1966, l’augmentation annuelle de trois mois de l’âge de départ prévu par la réforme Borne reprendrait son cours. La génération 1966 pourrait partir à 63 ans (au lieu de 63 ans et 6 mois), la génération 1967 à 63 ans et 3 mois (au lieu de 63 ans et 9 mois), et ainsi de suite.

Dans ce cas, les premiers à atteindre l’âge de départ à 64 ans seront les retraités nés en 1970. Ce qui décalerait l’application complète de la réforme des retraites de 2032 à 2034.

L’avenir de la réforme renvoyé à la présidentielle

Les députés de La France insoumise avancent une troisième hypothèse : plutôt que de reprendre le rythme de trois mois par an à partir de 2028, le gouvernement pourrait redémarrer le calendrier de la réforme Borne.

En clair, à partir de 2028, la génération 1966 devrait bel et bien partir à 63 ans et 6 mois – comme si la réforme n’avait jamais été interrompue. Dans ce cas, elle serait achevée en 2032, conformément au calendrier initial.

Qu’elle reprenne le calendrier initial ou non, la suspension provisoire de la réforme des retraites paraît plus probable que le gel de l’âge de départ à 62 ans et 9 mois. À un an et demi de l’élection présidentielle, Sébastien Lecornu semble vouloir laisser le prochain chef de l’État décider de l’avenir de la retraite à 64 ans – à défaut d’un accord entre partenaires sociaux qui pourrait intervenir « au printemps ». Ce sera alors « aux Français de trancher », a-t-il prédit.

Même son de cloche à la tête du PS. Pour Olivier Faure, l’élection de 2027 « déterminera le sort définitif de la réforme des retraites ». « Je n’imagine pas un seul instant que les candidats à l’élection présidentielle ne disent pas ce qu’ils veulent faire sur cette réforme des retraites. Est-ce qu’ils veulent l’abroger ? Est-ce qu’ils veulent au contraire la prolonger ? Et à ce moment-là, on aura en fait une légitimité pour le prochain président à réaliser une réforme ou à prolonger celle-ci puisqu’il aura été élu », a expliqué, sur BFMTV, le Premier secrétaire du PS.

Les socialistes mis en difficulté

En attendant ce dénouement lointain, les socialistes pourraient très vite devoir manger leur chapeau. L’annonce de la modification de la réforme des retraites par amendement au PLFSS fait frémir les troupes d’Olivier Faure : pour repousser l’âge légal de départ, le PS pourrait être contraint de voter un texte qui contient des mesures contraires à sa ligne politique, comme le gel des prestations sociales. « Il y a quand même plein de mesures dégueulasses, pour moi c’est hors de question qu’on vote pour », aurait confié une parlementaire socialiste à l’AFP.

Le spectre de la censure du gouvernement Lecornu ne s’est donc pas totalement dissipé. Olivier Faure ne veut toutefois pas brûler les étapes. Celui qui se pose en arbitre de raison a promis de se « battre pied à pied […], et nous verrons bien qui de la droite ou de la gauche obtiendra satisfaction [sur le budget] ».

 

Auteurs :

Auteur : Nicolas Turcev, journaliste

Relecteur : Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste

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